Article réservé aux abonnés

La petite histoire

À Dakar, l’autre monument de la Renaissance africaine

Par

Publié le , mis à jour le
Destination Dakar ! Beaux Arts a poussé les portes de la maison d’Ousmane Sow, inaugurée au printemps dernier pendant la 13e biennale de l’Art africain contemporain. Transformée en musée à la mémoire de l’artiste, elle renferme des œuvres encore jamais montrées au public.
La Maison d’Ousmane Sow à Dakar
voir toutes les images

La Maison d’Ousmane Sow à Dakar

i

© Béatrice Soulé / Roger Violet / ADAGP, Paris, 2018

Vendredi 4 mai 2018, 13e Biennale d’art contemporain de Dakar, inauguration de la maison Ousmane Sow. Demandez à un taxi sénégalais votre chemin, il ne se trompera jamais. Sauf à demander ladite maison : « La maison de qui ? Ousmane comment ? Connais pas ! ». Longtemps, l’endroit fut inaccessible et son emplacement tenu secret. Ousmane Sow, l’un des plus grands sculpteurs africains et artiste du XXe siècle, est plus connu à l’étranger que dans son pays. En France, on se souvient de l’exposition du pont des Arts, à Paris, au printemps 1999. Des guerriers de trois mètres de haut y rejouaient une bataille de Little Big Horn revisitée : cow-boys, Indiens, Noubas et Massaïs. Trois millions de visiteurs s’y étaient pressés, du jamais vu. Mais qui sait que cette exceptionnelle représentation spectaculaire s’était également donnée à Dakar, avec 23 personnages et 8 chevaux, sur le site mémorial de Gorée-Almadies, dès le mois de janvier ? Si l’on considère que Little Big Horn (1876) fut le résultat d’une guerre menée par les Américains contre les Indiens, et que Gorée fut l’un des points de départ des esclaves africains vers l’Amérique du Nord, une autre histoire prend forme.

Monument de la Renaissance africaine
voir toutes les images

Monument de la Renaissance africaine, 2010

i

© BEHAN / SIPA

Quartier des Mamelles, 3 avril 2010. Le président sénégalais Abdoulaye Wade inaugure, sur l’une des deux collines volcaniques qui surplombent Dakar, une affreuse sculpture monumentale en bronze et en cuivre, haute de 52 mètres, que des Nord-Coréens viennent d’acheminer par bateau. À demi-nu et doté d’une musculature caricaturale, ce qui ne lasse pas d’étonner dans un pays à 90 % musulman, un couple et son enfant regardent vers le ciel. Si ce n’était le couvre-chef de l’homme, un fez typique, on croirait la pièce tout droit sortie d’un rond-point post-soviétique. Peu de temps après, non loin de là sur la corniche, les Nord-Coréens s’empressaient de faire construire un hôtel de luxe au milieu d’un terrain de 30 hectares cédé par Wade en compensation. Depuis 2012 et l’arrivé de Macky Sall au pouvoir, le chantier a été interrompu.

En fait, Ousmane Sow aurait dû produire le monument de la Renaissance africaine. Sa sculpture en fers à béton, plastique, paille, jute et matériaux divers, ainsi que le veut la singulière technique organique de l’artiste, représentait une imagerie similaire à celle que revendiquait Wade : un couple qui tient son enfant dans ses bras. Sauf que la pièce imaginée par Sow représente un couple d’esclaves qui revenait des Caraïbes pour fouler à nouveau le sol de leurs ancêtres. Wade n’avait pas donné suite, se brouillant définitivement avec l’artiste, qui décède en 2016.

Ousmane Sow sur le toit de sa maison à Dakar
voir toutes les images

Ousmane Sow sur le toit de sa maison à Dakar

i

© Béatrice Soulé / Roger Violet / ADAGP, Paris, 2018

Dans le quartier du Virage, au bord de l’océan, des petits panneaux de bois indiquent aujourd’hui la maison d’Ousmane Sow, acquise en 1991. Béatrice Soulé, qui partagea longtemps la vie de ce dernier, et les enfants de l’artiste saluent les amis, notables, dignitaires et journalistes, qui se pressent au premier jour de l’inauguration du Sphinx. Dénommé ainsi par l’artiste, le bâtiment de quatre étages a été rénové pour accueillir un musée dédié principalement à ses œuvres. De nombreuses sculptures n’avaient jusqu’ici jamais été montrées au public. Au dernier étage, deux pièces d’atelier sont restées dans leur jus. Gérard Sénac, PDG d’Eiffage Sénégal, grand ami et soutien d’Ousmane Sow, se souvient : « Dans les années 1990, le Virage était désert. D’ici, on surplombait Dakar. On pouvait même voir les Mamelles, de loin. Je me souviens avoir ouvert quelques bonnes bouteilles avec Ousmane, le soir venu. »

Ousmane Sow, Sculpture ayant servi pour le projet avorté du monument de la Renaissance africaine
voir toutes les images

Ousmane Sow, Sculpture ayant servi pour le projet avorté du monument de la Renaissance africaine

i

Coll. maison Ousmane Sow • © Vagator Production / ADAGP, Paris, 2018

Pour autant, c’est au rez-de-chaussé que se tient la pièce la plus surprenante. Au détour d’un couloir, un couple d’afro-caribéens à taille humaine, coiffés de chapeaux de paille marche doucement sur des carreaux de terre cuite posés par l’artiste. La mère tient son enfant dans ses bras. Une étrange impression de déjà-vu envahit le visiteur. « Eh oui, c’est le projet de sculpture qui devait être construit en lieu et place de l’actuel monument de la Renaissance africaine, précise Gérard Sénac. Le projet d’Ousmane Sow, d’une quinzaine de mètre de haut, était moins monumental. Et beaucoup plus émouvant. » Ce qui est sûr, c’est que le Sphinx de l’artiste n’a pas fini de renaître de ses cendres. Bientôt, les chauffeurs de taxi ne chercheront plus leur chemin pour mener les visiteurs jusqu’à la maison d’Ousmane Sow. Et le véritable monument de la Renaissance africaine tiendra lieu de pèlerinage artistique.

Arrow

Maison Ousmane Sow

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi