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La façade du pavillon central des Giardini, mise en couleurs par le collectif brésilien Mahku, donne le ton de la manifestation
© Jean-Michel Pancin pour Beaux Arts Magazine
Cela fait plus d’un siècle que la Biennale de Venise joue le rôle d’un baromètre de l’art mondial, et l’édition de cette année semblait alléchante à plus d’un titre. Tout d’abord par le thème annoncé, « Étrangers partout », qui sonnait comme une provocation à l’encontre du gouvernement d’extrême droite au pouvoir en Italie depuis 2022. Allait-on assister, sinon à un geste d’opposition ouverte, du moins à une guerre des valeurs ?
Tout compte fait, seul le titre pourrait faire tiquer la Première ministre Giorgia Meloni. Car, contre toute attente, elle devrait adorer l’exposition conçue par le Brésilien Adriano Pedrosa, qui pourrait se résumer à un éloge de la tradition et du fait-main domestique. « Foreigners Everywhere » regroupe ainsi 330 artistes auxquels seul le qualificatif d’étrangers confère une vague aura contestataire.
Indo e Vindo, installation d’Anna Maria Maiolino présentée à la biennale de Venise. L’artiste italo-brésilienne y a remporté un Lion d’or amplement mérité
© Jean-Michel Pancin pour Beaux Arts Magazine
L’édition se caractérise avant tout par sa monotonie, accumulant des œuvres classées par thèmes sans contrepoints ni dialectique, monotonie qui finit par desservir le propos qu’elle entend défendre. Une majorité d’artistes femmes présentent du textile, des tapis ou des broderies ; les hommes, des peintures qui reflètent la vie de la communauté.
Entendons-nous bien : ces dernières années, la créativité populaire et indigène a brillamment renouvelé le discours sur l’art, et des artistes amazoniens comme Abel Rodríguez et Rember Yahuarcani, ou le collectif Tupinambá du village de Serra do Padeiro exposant au pavillon brésilien, sont des rayons de soleil dans un parcours sans surprises. Hormis cet écrasant focus sur les valeurs traditionnelles, la notion d’extranéité (être un étranger) ne sert ici qu’à recouvrir tous les thèmes qu’il faut cocher pour séduire l’opinion.
On peine à trouver un critère esthétique qui justifierait la cohabitation des 331 artistes de la Biennale.
Et l’art, dans tout ça ? La notion de point de vue sonne comme un gros mot, tant on peine à trouver un critère esthétique qui justifierait la cohabitation des 331 artistes de la Biennale, qui se révèlent surtout étrangers les uns aux autres. Il existe cependant une ligne directrice : le folklore. Qui est, à mes yeux, le versant kitsch du vernaculaire, notion qui affirme le caractère toujours dialectal des pratiques artistiques, d’où qu’elles proviennent.
Portrait de l’artiste Jaider Esbell
© Galerie Jaider Esbell D’Art Indigène Contemporain
Peintre et militant brésilien, l’excellent Jaider Esbell a mis fin à ses jours peu avant d’exposer à la Biennale 2022, invité par la commissaire Cecilia Alemani. Deux ans après, il est frappant de constater qu’on y invite des équivalents bien moins puissants, voire des familles entières d’artistes, comme si choisir constituait un problème. L’exposition de 2022 excellait dans cet exercice de révision de l’histoire récente, parce qu’Alemani avait un point de vue et que son angle féministe, radical, était tenu jusqu’au bout.
À l’inverse, on souhaiterait que les « redécouvertes » proposées par Adriano Pedrosa se voient recouvertes au plus vite : entre des académismes d’une grande indigence plastique et une « salle des abstraits » qui nous ramène à la biennale de São Paulo en 1957, voire aux images clichés trouvées par Bertrand Lavier dans de vieux exemplaires du Journal de Mickey, il devient clair que le système s’épuise. C’est ce que l’on pourrait nommer le syndrome du grenier. Au bout d’un moment, il n’y a plus grand-chose à gratter, et l’on pourrait se dire que si l’on y a entassé autrefois des peintures dans de vieilles armoires, c’est parfois pour de fort bonnes raisons. Et les ramener fièrement dans le salon pour les y accrocher en majesté peut constituer une effroyable expérience collective. C’est le cas ici.
Le « Serpent Cosmique » de l’artiste Jaider Esbell présenté dans le parc Ibirapuera lors de la 34e Biennale de São Paulo en septembre 2021
© AFP / Photo Nelson Almeida
Il importe de faire la distinction entre des artistes longtemps invisibilisés (je pense, pour prendre des artistes exposées à Venise, aux œuvres de Simone Fattal ou d’Anna Maria Maiolino, dont le Lion d’or est amplement mérité), entre de vraies réhabilitations, donc, et la pratique compulsive du vide-grenier. C’est alors que l’on comprend mieux la présence systématique de cet inhabituel slogan sur les cartels de l’exposition : « L’œuvre de X est présentée à la biennale pour la première fois. » Et la dernière, ricanaient certains visiteurs.
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