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Entretien

Alain Fleischer : « Ne renoncer à aucun désir, aucune curiosité, aucune interrogation »

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Tour à tour plasticien instigateur de nouvelles formes, écrivain, directeur du Fresnoy – Studio national des arts contemporains et cinéaste, Alain Fleischer, né en 1944, nous emmène à l’aventure, jusqu’aux confins du monde humain, des formes et de la mémoire. Une exposition à la croisée du réel et de l’illusion à découvrir en ce moment au CentQuatre, à Paris. Rencontre.
Danielle Schirman, Portrait d’Alain Fleischer
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Danielle Schirman, Portrait d’Alain Fleischer

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© Photo Danielle Schirman

Emmanuelle Lequeux : Nowhere / Now Here, votre installation de néons, accueille le public. Cette injonction à l’ici et maintenant a-t-elle à vos yeux acquis une nécessité nouvelle, comme une invitation à résister au papillonnement constant, à la capacité hypnotique des écrans ? Dans ce lieu, le CENTQUATRE, où tout est flux, de personnes et d’énergie, comment cette invite va-t-elle jouer à votre avis ?

Alain Fleischer : L’œuvre d’art fait surgir, ici et maintenant, ce qui avant elle n’était nulle part ni dans aucun temps. C’est aussi le propre des lieux de diffusion de l’art : convoquer le public, l’attirer à un rendez-vous avec ce qui se produit là et qu’il ne peut imaginer. Il est vrai que cette invitation doit jouer comme un aimant dans un espace immense où l’attention est sollicitée de toutes parts comme dans une caverne d’Ali Baba remplie en permanence de mille trésors.

« Le réel n’est que l’envers de l’illusion », dites-vous. Cette exposition serait comme une proposition de traverser le miroir ?

On peut voir les choses ainsi, car ce qu’on appelle le réel est lui aussi une production de la pensée. C’est peut-être même le statut et la fonction de l’art de créer un doute sur les expériences vécues et d’offrir un passage au regardeur entre celui qu’il est et celui qu’il pourrait être.

Alain Fleischer, Nowhere / Now Here
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Alain Fleischer, Nowhere / Now Here, 2020

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Dans son clignotement, l’enseigne fait vaciller le sens. Cette œuvre inédite, conçue pour le CENTQUATRE, met le visiteur en état d’alerte. « Ce qui n’est nulle part est maintenant ici », prévient l’artiste.

Lettres lumineuses et mécanisme • 70 × 900 cm • © Alain Fleischer / ADAGP, 2020

Comment entendre le titre que vous avez donné à votre exposition : « L’Aventure générale » ?

Ce fut d’abord celui d’un de mes films, où les aventures des personnages se sont dissoutes dans une aventure générale des lieux et du paysage, l’histoire ayant laissé place à la géographie. En tant que titre de l’exposition, il faut y entendre un panorama de cette aventure qu’est pour moi la création artistique, sans les barrières qui séparent traditionnellement les disciplines, en ne renonçant à aucun désir, aucune curiosité, aucune interrogation concernant le monde humain et l’univers des formes.

Vous proposez Nowhere / Now Here, spécialement pensé pour le lieu, mais aussi des réinterprétations d’œuvres anciennes. En quoi l’histoire, l’architecture, l’atmosphère du CENTQUATRE vous ont-elles inspiré ?

« Le Fresnoy m’a permis de développer mon travail de cinéaste dans le champ du documentaire. »

Par l’ampleur et la variété de ses espaces, par leur caractère atypique, par leur polyvalence, par les différentes gestions de la lumière, le CENTQUATRE est un lieu singulier : ni un musée, ni un centre d’art, logé dans un de ces bâtiments modestes que l’on accorde parfois à la culture. Peut être par son histoire, mais aussi du fait de son implantation géographique, le CENTQUATRE semble ouvert sur l’infini et sur toutes les formes de la création vivante. Rien n’y est rassurant, l’artiste ne doit y chercher aucun confort, ni le retour à aucune routine de l’accrochage et de l’exposition. Tout y est un défi à inventer de nouvelles formes, à leur donner de nouvelles proportions (c’est le cas pour certaines de mes installations revisitées). C’est une extraordinaire stimulation pour parvenir à exister, non pas contre le lieu mais avec lui, et au milieu de la vie déjà très riche qui l’anime en permanence.

Vos images sont hantées par nombre de revenants, habitées par les grands drames du siècle passé. Pensez-vous que dans un tel contexte elles vont se charger d’une dimension nouvelle ?

Je retiens de l’histoire du CENTQUATRE cette formidable victoire de la vie à travers l’expression artistique contemporaine sur son ancienne fonction que j’ai fini par oublier. La grande entreprise funéraire qu’il fut était liée à la fatalité ordinaire des destins humains. Celles de mes œuvres qui font un travail de mémoire, avec leur référence aux tragédies historiques du XXe siècle, comme c’est le cas pour deux installations (le Regard des morts – la Première Guerre mondiale – et À la recherche de Stella – la Shoah), rappellent plutôt comment l’Homme a rajouté de l’horreur à la fatalité mortelle de son destin ordinaire.

L’une de vos œuvres s’intitule la Traversée des apparences. Ce nom, en ce qu’il résume vos expériences, aurait-il pu aussi servir de titre à l’exposition, pour exprimer ce désir d’offrir chaque œuvre telle une révélation, au sens photographique, alchimique du terme ?

Cette œuvre imbrique l’un dans l’autre deux espaces hétérogènes à première vue incompatibles : un aquarium en forme de tube avec ses poissons rouges traverse une cage à oiseaux avec ses perruches. Imaginons un musée où sont exposées des œuvres d’art inoffensives, traversé par un zoo où seraient présentés des fauves en liberté. C’est une petite méditation sur la possibilité de bousculer les conventions de la perception et d’inviter l’imagination à s’évader de ses prisons. On peut appeler cela une révélation, en effet.

Alain Fleischer, La Nuit des visages
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Alain Fleischer, La Nuit des visages, 1992

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Faire du paysage un lieu de revenance pour les êtres disparus… Projetant ces visages sur des sites romanesques, puis rephotographiant cette mise en scène, Alain Fleischer travaille au corps l’idée même de révélation dans cette série de grandes photographies.

Tirage cibachrome • 120 x 180 cm • © Alain Fleischer / ADAGP, 2020

On a parfois dit que votre investissement au sein du Fresnoy, l’école d’art que vous avez créée et portée il y a plus de vingt ans, avait été tel qu’il avait parfois occulté votre parcours de plasticien. Le voyez-vous ainsi ? Ou peut-on considérer cet engagement comme une œuvre en soi ?

Il est vrai que Le Fresnoy a occupé une partie importante de mon temps et qu’il a interféré avec mon travail de créateur. Mais je n’ai jamais cessé de produire des œuvres, des photographies, des films… Ce qui a changé, c’est que je me suis moins occupé d’exposer, de montrer mon travail, d’être présent dans le milieu de l’art, lequel a pu considérer que j’avais tout abandonné pour fonder une école. C’était oublier quelques autres créateurs et non des moindres, dont l’œuvre n’a pas souffert de leur engagement dans un projet de pédagogue. Si je repense à ces exemples historiques, je considère en effet que j’ai eu beaucoup de chance – je me suis souvent demandé : pourquoi moi ? – et que la réalisation d’une telle utopie est un petit miracle dû à des circonstances exceptionnelles et à un moment de la politique culturelle en France. Si j’ai suspendu la réalisation des longs-métrages de fiction (à laquelle je compte revenir), Le Fresnoy m’a permis de développer mon travail de cinéaste dans le champ du documentaire. En outre, c’est pendant les années de préparation, puis aujourd’hui de direction du Fresnoy, que j’ai pu organiser mon temps pour réaliser mon projet d’écrivain. Cependant, il est certain que ma principale satisfaction dans l’aventure du Fresnoy a été d’en faire une œuvre parmi les autres, concrétisant à grande échelle ma conception de la pédagogie : transmettre le désir et procurer aux étudiants les moyens intellectuels et matériels de passer à l’acte.

Études de lettres, linguistique, sémiologie, anthropologie… On aurait pu vous imaginer un destin de chercheur. Qu’est-ce qui vous a fait privilégier l’art ? En quoi vous permet-il de fédérer ces mille champs d’intérêt ?

« Nous ne sommes peut-être, nous les humains, que des images projetées par un lointain et puissant projecteur de cinéma. »

Quand j’étais enfant, je voulais devenir explorateur. Plus tard, j’ai découvert que les disciplines les plus proches de ce rêve étaient l’ethnologie, l’anthropologie, la linguistique. J’ai eu la chance de faire mes études à une époque où les cours de sciences humaines remplissaient les amphithéâtres avec des maîtres comme Claude Lévi-Strauss, Émile Benveniste, Algirdas Julien Greimas, Roland Barthes, Umberto Eco ou André Martinet. J’ai songé en effet à une carrière universitaire, mais il me manquait la patience indispensable aux chercheurs. J’avais déjà commencé des travaux de cinéaste, de photographe et d’artiste, en même temps que je passais des diplômes à la Sorbonne ou ailleurs. Mais c’est finalement l’horizon de la création qui m’a attiré parmi les autres aventures possibles – l’aventure, toujours l’aventure ! Aujourd’hui, je suis passionné par le dialogue entre les sciences et les arts, et j’admire par-dessus tout les chercheurs qui font progresser la biologie et la médecine. Il reste que ma formation universitaire structure fortement ma relation à tout ce que je projette, à tout ce que je produis comme artiste.

La résistance des images, leur capacité de migration : cette thématique traverse votre œuvre, comme vos ambitions pédagogiques. Comment, à vos yeux, les générations nouvelles les abordent-elles ? Qu’avez-vous cherché à leur transmettre ?

Je cherche à faire prendre conscience aux jeunes artistes que, depuis l’invention du cinéma, le monde est éclairé par les images, au point que nous ne sommes peut-être, nous les humains, que des images projetées par un lointain et puissant projecteur de cinéma. Avec mon attirance pour les technologies émergentes, je défends aussi l’idée que le cinéma, survivant à ses techniques et à ses supports historiques, reste un langage capable d’inspirer et d’infiltrer toutes les disciplines artistiques, y compris lorsqu’il est détourné de ses espaces de diffusion et de ses modes de perception habituels, comme par exemple dans ce qu’on appelle les « installations ».

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Alain Fleischer - L’aventure générale

Du 10 octobre 2020 au 17 janvier 2021

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