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Portrait

Amélie Bertrand au pays des mirages

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Publié le , mis à jour le
Univers de faux-semblants, simulacre d’espaces de vie vides de visiteurs, les peintures d’Amélie Bertrand distillent une sourde étrangeté. Dans ce monde d’illusions où l’humain n’a pas sa place, la magicienne, c’est elle.
Amélie Bertrand, Sidewalk Surfboard
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Amélie Bertrand, Sidewalk Surfboard, 2010

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Une arène grillagée entourant une espèce de rampe de skate, du fond de laquelle s’étirent des feuillages : les paysages d’Amélie Bertrand sont constitués de fragments hétéroclites s’imbriquant les uns dans les autres avec un penchant surréaliste.

Huile sur toile • 180 x 190 cm • Courtesy Semiose, Paris

Si personne ne peuple les tableaux qu’Amélie Bertrand dépeint en s’assurant que nulle aspérité ne vient troubler leur surface si lisse, cela ne veut pas dire que ses peintures ne sont pas traversées par de subtiles turbulences. Le calme plat n’y règne pas en maître. Quelque chose en effet y chemine, un peu errant, dans des moiteurs bleutées ou violacées, et se faufile entre les palissades, les rets de grillages métalliques, les façades d’immeuble, les amoncellements de rochers, le carrelage géométrique tapissant les murs aussi bien que le sol, les paravents.

Tous ces éléments architecturaux ont en commun de faire écran, de bloquer la perspective et le regard, les à-côtés et les pas de côté. Il n’y a pas de réelle profondeur de champ, pas non plus de possibilité laissée au spectateur de prendre du champ. Tout semble se presser dans le cadre du tableau pour qu’on ne puisse pas prendre le large. Or, c’est pourtant là une des vertus de la peinture de paysage ou d’objets : elle tend une perche, dresse un horizon pour qu’on s’y glisse, s’y alanguisse, et nous permet d’aller un peu plus loin, au-delà de ce qui est peint, dans les espaces infinis de l’imagination. Là, c’est comme si on trouvait porte close. Comme si on nous laissait sur le seuil.

Portrait d’Amélie Bertrand
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Portrait d’Amélie Bertrand

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Née en 1985, Amélie Bertrand, ici dans son atelier, vit et travaille à Paris. Elle a été repérée dès sa sortie des Beaux-Arts de Marseille.

Photo Renaud Monfourny

Ce n’est sans doute pas un hasard si, parmi les premiers motifs, les premiers édifices élaborés par cette artiste née en 1985, figure un château fort avec sa tour de garde et ses murs crénelés – défense de passer. Dans une autre toile, une espèce de pédiluve mène à une petite ouverture fermée de barreaux métalliques – fausse route. Dans l’éventail des obstacles et des pièges dont sont immanquablement équipés les espaces configurés par Amélie Bertrand, il peut encore y avoir un trou rectangulaire percé dans le sol d’un patio ou bien un autre, circulaire, perfidement recouvert d’un tapis de camouflage. C’est donc une peinture pleine de chausse-trappes. Bien inoffensive toutefois. Tous ces lieux restent en effet fort confortables : le château fort n’est qu’un décor (en témoignent les échafaudages le soutenant au revers) dressé sur le parcours d’un golf miniature (ainsi que le révèlent le bunker sablonneux et le fanion planté au devant). Quant à ce rectangle creusé dans le patio, ses côtés sont tapissés d’un douillet sofa moderniste.

L’artiste semble vouloir nous faire tomber dans le panneau d’un monde plein d’illusions. Un monde de trompe-l’œil, où les matières, les ambiances, les décors, la lumière donnent le change mais ne sont jamais que des artifices montés de toutes pièces. Amélie Bertrand a un répertoire de formes sous la main qu’elle prend toujours dans le réel. « En ce moment, dit-elle, je consulte des livres sur les stations de bus en Russie ou sur l’architecture nord-coréenne. » Pour l’un de ses tableaux récents, elle a prélevé un détail d’une photographie de Walker Evans, et un autre – un néon en forme d’auréole – d’une scène d’Annonciation dans la peinture classique. Les plantes dont elle agrémente souvent ses environnements proviennent, elles, d’un site spécialisé dans les fleurs artificielles. Le matériel iconographique est donc disparate, alors même qu’il paraît s’emboîter avec souplesse et sans heurts dans les tableaux.

Amélie Bertrand, Cocktail
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Amélie Bertrand, Cocktail, 2019

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En brouillant les limites entre la transparence et l’opacité, le dedans et le dehors, l’image et son reflet, Amélie Bertrand tend au spectateur une peinture insaisissable.

Huile sur toile • 180 × 140 cm • Photo Margot Montigny / Courtesy Semiose, Paris

« Avant, je faisais mes calques à la main, en papier. C’était long et un tableau pouvait me prendre un mois et demi. »

Amélie Bertrand

Cela tient à la technique bien particulière mise en œuvre par Amélie Bertrand. Elle assemble au préalable ses différents éléments sur ordinateur avec Photoshop et utilise un système de calques qu’elle imprime et qui vont se superposer. « Avant, je faisais mes calques à la main, en papier. C’était long et un tableau pouvait me prendre un mois et demi. » Grâce à la confiance acquise au fur et à mesure et au soutien de la galerie Semiose, à Paris, avec qui elle travaille depuis onze ans, l’artiste peut désormais accomplir des tableaux de plus grand format en deux à trois semaines. N’empêche, elle se rend à son atelier, à Montmartre, tous les jours. Où elle exécute, au moment de peindre sur la toile, « toujours le même geste pour avoir toujours le même dégradé, de haut en bas. Tout est fait en une seule couche. Il n’y a pas de jus », explique Amélie Bertrand. Pas de jus, pas d’épaisseur ni d’accidents, d’empâtements.

Amélie Bertrand, I Want Your Old-Fashioned Love
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Amélie Bertrand, I Want Your Old-Fashioned Love, 2020

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Leur silhouette a beau se découper nettement au centre de cette composition envahie de part et d’autre par les ombres colorées de plantes et de fruits, les vases eux-mêmes semblent s’être évaporés.

Huile sur toile • 90 × 80 cm • Photo A. Mole / Courtesy Semiose, Paris

La lumière et les couleurs assurent l’homogénéité de la composition. La palette synthétique, tout en transparence et en matité, va de l’orangé crépusculaire au bleu piscine, du vert des gazons californiens au violet des tuniques psychédéliques. Un éventail de couleurs peu aérées, voire toxiques, qui font en sorte que la lumière dans laquelle baignent ces constructions semble venir de l’intérieur même du tableau. Dès lors, toutes les formes qui apparaissent semblent comme rétroéclairées, projetant leurs ombres les unes sur les autres et s’appuyant sur leur rayonnement réciproque pour se faire une place au soleil. Comme la lumière d’un écran d’ordinateur. La peinture semble de ce point de vue rivaliser avec les mondes numériques et les architectures virtuelles, y compris celle des jeux vidéo. Pourtant, Amélie Bertrand avoue ne rien y connaître. Le rayonnement si particulier de ces choses peintes fait aussi penser à celui qui bat au cœur d’un aquarium, la nuit, quand tout le monde dort : un rayonnement assourdi par l’eau et troublé par les mouvements des poissons qui se faufilent entre les éléments de décor en plastique.

Amélie Bertrand, Cosmic Soup
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Amélie Bertrand, Cosmic Soup, 2019

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Grille, carreaux et poteaux sont des motifs récurrents dans la peinture d’Amélie Bertrand. Ils structurent un espace géométrique dont la rigueur est toutefois vite compensée par l’enchevêtrement des formes secondaires et par le dégradé des couleurs.

Huile sur toile • 200 x 180 cm • Photo A. Mole / Courtesy Semiose, Paris

Ce qui se donne à voir dans ces toiles, c’est en quelque sorte des ruines flambant neuves.

Clos sur eux-mêmes, les tableaux d’Amélie Bertrand n’ont donc pas tout à fait renoncé à transporter le spectateur dans des mondes exotiques et dépaysants, où règnent le luxe, le calme et la volupté. Mais c’est la version postmoderne de ces mondes-là, disponibles sur catalogue, que l’artiste prend pour modèle : les parcs d’attractions, les boîtes de nuit géantes promettant des dizaines d’ambiances différentes, les centres de vacances et de loisirs, les appartements témoins.

La peinture se fait ainsi aussi artificielle que les espaces et les objets qu’elle saisit. Là où elle s’en écarte, c’est dans cette manière de les laisser entre eux, sans personne qui les habite. Comme si ce décor n’était déjà plus que l’ombre de lui-même, que les fastes qu’il déployait et le divertissement qu’il promettait avaient perdu de leur superbe, que l’heure n’était plus à la fête. Ce qui se donne à voir dans ces toiles, c’est en quelque sorte des ruines flambant neuves. Leur éclat magnétique et le souffle discret qui les traverse sont ceux des fantômes d’un autre temps.

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Peinture : obsolescence déprogrammée

Du 17 octobre 2020 au 16 janvier 2021

www.lemasc.fr

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