À gauche, Conferva gracilis cyanotype d’Anna Atkins pour “British Algae”, Volume III (1853). À droite, Lastrea foenisecii, cyanotype d’Anna Atkins et Anne Dixon pour “Cyanotypes of British and Foreign Ferns” (1853)
© TASCHEN / New York Public Library. © TASCHEN / J. Paul Getty Museum, Los Angeles
Exilaria crystallinum, laurencia dasyphylla, dasya coccinea : ces noms, qui portent en eux tout le mystère de la nature, sonnent comme des formules magiques ou des noms de pays qui n’existent que dans les rêves. Des rêves bleus, telles les images à la beauté énigmatique auxquelles Anna Atkins a consacré sa vie.
Grâce au cyanotype, cette botaniste amateur, aujourd’hui considérée comme l’une des premières femmes à s’être emparée du médium photographique, a figé pour l’éternité la splendeur d’un monde éphémère par essence, habité de toutes sortes d’espèces végétales, qui semblent pourtant flotter à la surface du papier dont la teinte caractéristique – le fameux bleu de Prusse – évoque autant les estampes de l’ukiyo-e que la couleur des songes de Miró.
Portrait d’Anna Atkins, vers 1862
© AWARE Archives of Women Artists, Research and Exhibitions
Enfant unique, orpheline de mère, Anna Atkins a suivi les enseignements de son père, éminent scientifique (à la fois chimiste, minéralogiste, zoologue), secrétaire de la vénérable Royal Society et responsable du département d’Histoire naturelle du British Museum. Encouragée par ce dernier à développer son attrait pour le dessin et pour les sciences, la jeune femme se passionne pour la botanique – rare discipline scientifique qui admet les femmes, pourvu qu’elles soient bien nées. En 1839, elle fait ses premiers pas à la Botanical Society de Londres, tandis que la même année un dénommé Henry Fox Talbot présente à la Royal Society son calotype, un dispositif photographique sur papier avec tirage négatif.
Enthousiaste, Anna Atkins s’équipe d’une chambre mais c’est finalement une autre technique qui a sa préférence : le cyanotype ! Développé à partir de 1842 par le britannique John Herschel, ce procédé faisant intervenir des sels ferriques (qui confèrent cette couleur bleue si caractéristique), permet d’obtenir l’image en négatif d’objets posés sur une surface photosensible. La botaniste se lance alors dans la réalisation de ses herbiers, aujourd’hui fameux. Le processus est délicat : il faut d’abord collecter chaque spécimen, les nettoyer délicatement à l’eau puis éliminer minutieusement les derniers corps étrangers avec une pince. Une fois cette étape réalisée, Anna Atkins peut étaler les végétaux sur du papier couvert d’une plaque de verre puis fixer le tout dans un châssis-presse et laisser faire la lumière du soleil…
Anna Atkins, Delesseria sinuosa, 1845
Cyanotype pour British Algae, Part V • © TASCHEN / New York Public Library
De 1843 à 1853, elle travaille à la publication de Photographs of British Algae. Cyanotype Impressions qui présente quelque 389 planches numérotées et autant de spécimens d’algues sous-marines – soit le premier livre illustré par des photographies ! La botaniste poursuit son œuvre auprès d’Anne Dixon. Les deux amies publient à quatre mains un autre herbier intitulé Cyanotypes of British and Foreign Ferns, consacré aux fougères. Si l’œuvre d’Anna Atkins s’inscrit avant tout dans une démarche scientifique, elle démontre aussi une attention particulière portée à la composition des planches, ainsi qu’à l’harmonie des formes, qui suscite l’admiration de ses proches et amis scientifiques à qui elle fait parvenir ses travaux.
Peter Watler, Anna Atkins. Cyanotypes, 2023
relié sous coffret • © TASCHEN
Anna Atkins a beau avoir légué, quelque temps avant sa mort, son précieux herbier au British Museum, elle n’aura jamais connu de son vivant les honneurs d’une exposition. La scientifique s’est éteinte en 1871, suivie à peine un an plus tard par son mari. Sans héritier pour entretenir sa mémoire, l’œuvre magistrale de cette pionnière, qui a recensé 800 espèces et réalisé au cours de sa vie quelque 10 000 tirages, sombre inéluctablement dans l’oubli. Présentés pour la première fois au public lors d’une exposition en 1889, les cyanotypes de la botaniste, qui signait modestement de ses initiales « A. A. » avaient été attribués, à tort, à un mystérieux « Amateur Anonyme »…
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