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Galerie de l’Homme, le berceau africain et tropical
© Emmanuelle Blanc
Pourquoi avez-vous décidé d’écrire cet essai ? À qui s’adresse-t-il ?
Aurélie Clemente-Ruiz : Cet essai est le fruit de mon expérience professionnelle et des questionnements qui ont émergé depuis la période du Covid, lors de laquelle on a beaucoup entendu que la culture n’était pas essentielle. J’ai trouvé cela assez violent et me suis interrogée : à quoi servent nos musées dans un monde où ils peuvent fermer du jour au lendemain ?
À l’heure où l’on assiste à une accélération de la diffusion de l’information mais aussi des fake news, les musées ne seraient-ils pas des lieux de refuge, où porter un regard différent sur ce qu’on vit au quotidien ? Cet essai s’adresse bien sûr aux professionnels du secteur, mais j’espère qu’il intéressera plus largement des personnes en quête de sens, qui ont envie de participer à la vie de nos sociétés.
Dans l’introduction, vous affirmez que le musée est devenu un « champ de bataille symbolique ». Comment expliquez-vous ce constat ?
Portrait d’Aurélie Clemente-Ruiz au musée de l’Homme à Paris
© MNHN / J. C. Domenech
On voit avec la montée des extrêmes en politique que les musées, qui sont finalement les garants de l’histoire, sont devenus des lieux où l’on assiste à une bataille identitaire. Ce phénomène a déjà existé par le passé, mais il est particulièrement flagrant depuis la réélection de Donald Trump aux États-Unis.
Nous assistons à une mise au pas des musées au service d’une idéologie politique qui souhaite réécrire l’histoire. Si en France nous n’en sommes pas encore là, je pense qu’il ne faut pas minimiser cette menace. Il est par exemple désormais courant de voir émerger des polémiques aboutissant à des demandes de retrait d’œuvres dans des expositions. Même si cela émane de petits groupes, il est inquiétant de se dire qu’aujourd’hui on peut remettre en question ce qui est présenté dans les institutions culturelles.
L’accessibilité fait partie des principaux défis auxquels sont confrontés les musées. Or deux tiers de la population française ne s’y rend jamais. Comment expliquer ce chiffre, qui reste finalement assez stable d’année en année ?
Il existe plusieurs causes. Une partie de la population n’est tout simplement pas intéressée par les institutions culturelles et estime que ce n’est pas pour elle. Mais cela s’explique aussi par la présence en France de déserts culturels, ou encore par la question financière, qu’il ne faut pas minimiser même si beaucoup de politiques tarifaires ont été mises en œuvre.
Galerie de l’Homme, vue du 2e étage
© Emmanuelle Blanc
Le musée de l’Homme, par exemple, est accessible gratuitement pour les visiteurs âgés de moins de 26 ans. Quant aux musées de la Ville de Paris, ou de la Ville de Marseille, que je cite dans le livre, ils sont gratuits pour tout le monde. Certaines personnes vont aussi privilégier des sorties de type loisir plutôt qu’une visite au musée. Se pose alors la question de comment les faire venir, et surtout de comment faire du musée un lieu de partage et, finalement, de loisir.
« La notion de plaisir lorsqu’on visite un musée est pour moi centrale, or on ne l’exploite pas toujours assez. »
Certains professionnels du monde muséal rechignent parfois à envisager le musée comme un lieu de loisir, mais vous semblez au contraire l’assumer complètement.
Oui, car « loisir » ne veut pas dire qu’il n’y a pas de fonds scientifique, culturel, esthétique, artistique, historique… Il s’agit simplement de proposer une offre culturelle accessible et ludique à des personnes qui ont peu de temps et peu de moyens à lui consacrer. La notion de plaisir lorsqu’on visite un musée est pour moi centrale, or on ne l’exploite pas toujours assez. C’est une piste à développer si l’on souhaite diversifier nos publics.
Vous n’évoquez pas en revanche la question des budgets, pourtant primordiale à l’heure où les institutions culturelles doivent faire face à de violentes coupes qui ont des conséquences sur leur programmation. Certaines doivent par exemple renoncer à des expositions. Or comment porter un projet ambitieux, engagé et inclusif si les musées ont de moins en moins de moyens ?
J’ai voulu écrire un essai positif, qui pose un constat et propose des idées. Je suis choquée par les grandes disparités dans les budgets de la culture. Il faut s’interroger sur leur répartition, notamment entre Paris et la province. Cet argent est aujourd’hui très contraint. Sans doute faut-il travailler autrement, imaginer les choses différemment. Par exemple, est-ce si grave de ne présenter que deux expositions dans l’année au lieu de trois ? Je ne le pense pas, surtout au regard des enjeux d’éco-responsabilité.
Les musées ont été poussés depuis les années 1990 à faire toujours plus d’événementiel, à donner toujours plus de chiffres. Je pense qu’il est grand temps d’arrêter cette course effrénée qui coûte très cher et épuise les équipes. C’est ce que j’ai fait en arrivant au musée de l’Homme. Nous présentons moins d’expositions et elles durent plus longtemps. Nous n’avons pas observé de chute de notre fréquentation. Au contraire, elle augmente. Bien sûr, il faut moduler, car certaines coupes budgétaires peuvent véritablement s’avérer catastrophiques.
Galerie de l’Homme, un cerveau pour penser le monde
© Emmanuelle Blanc
« Je défends un musée engagé, mais pas forcément militant. Il faut être capable de parler de tout. »
Comment continuer à attirer le public au musée tout en proposant moins d’expositions ?
Au lieu de tout miser sur les expositions temporaires, qui sont bien sûr très importantes puisqu’elles attirent de nombreux visiteurs, il faut déployer des offres différentes. Elles sont souvent moins coûteuses et donc plus faciles à mettre en œuvre, et permettent de toucher d’autres publics. Grâce aux événements « Agitez vos idées », nous avons attiré un public de jeunes adultes qui jusque-là ne venait pas au musée de l’Homme. Comme tous les musées, nous sommes soumis aux chiffres de fréquentation. Mais que cachent-ils ? Au-delà du quantitatif, la question du qualitatif m’importe beaucoup. Notre dernière exposition sur les migrations a fait venir 42 % de primo-visiteurs. Ce chiffre énorme nous réjouit.
Dans votre essai, vous différenciez l’engagement du musée et les discours militants.
Ce sont deux choses différentes. Le musée doit contextualiser, donner des clés de compréhension, mais il n’a pas à dire au visiteur ce qu’il doit penser. Le libre-arbitre est pour moi quelque chose d’essentiel. Je défends un musée engagé, mais pas forcément militant. Il faut être capable de parler de tout. Au musée de l’Homme, nous venons d’inaugurer deux nouveaux parcours de visite dans nos collections permanentes, l’un sur le genre, l’autre sur l’identité – autrement dit deux sujets qui sont au cœur d’une actualité brûlante.
Selon vous, la catégorisation des musées serait devenue complètement obsolète et tous les musées seraient finalement des musées de société. Pourquoi ?
Couverture du livre d’Aurélie Clemente-Ruiz « Pour un musée engagé », 2025
Cette catégorisation, certes utile dans notre jargon, me paraît factice et je prône effectivement un décloisonnement. Chaque musée peut être un musée citoyen par ses actions – en particulier les musées publics qui sont une émanation de l’État et qui appartiennent donc au peuple. Il me semble extrêmement important de rappeler notre mission première, qui est la transmission, et l’engagement citoyen permet, peut-être, d’y répondre plus largement.
Comment imaginez-vous le musée idéal de demain ?
J’aimerais un musée très ouvert, qui ne soit pas dans un bâtiment intimidant. Un musée complètement décloisonné où l’on puisse entrer et sortir comme l’on veut pour aller voir les œuvres, boire un verre, discuter avec un scientifique, participer à un débat, à une rencontre littéraire… J’imagine le musée de demain comme une agora culturelle ouverte à tous. C’est un vœu pieux mais il existe déjà plein d’initiatives et je m’en réjouis. Ces actions doivent être valorisées et développées.
Pour un musée engagé. Transmettre, interroger, inspirer
Par Aurélie Clemente-Ruiz
Le musée, nouvel espace d’engagement et de dialogue avec la société
Discussion entre Aurélie Clemente-Ruiz, directrice du musée de l’Homme, Cécile Debray, présidente du musée national Picasso Paris, Guillaume Goy, directeur du musée de la Poste, et Laurent Védrine, directeur du musée d’Aquitaine à Bordeaux animée par Jérémie Peltier, codirecteur général de la fondation Jean-Jaurès.
Le 2 octobre de 18h30 à 20h30
Fondation Jean Jaurès, Cité Malesherbes, 75009 Paris • Gratuit
Plus d’informations sur le site de la fondation Jean-Jaurès
Week-end anniversaire : le musée de l’Homme fête ses dix ans
Samedi 4 et dimanche 5 octobre 2025
Plus d’informations sur le site du musée de l’Homme
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