NOUVEAU REGARD

Laurence Jung : « Accouchement, post-partum… Les artistes revendiquent le droit de tout montrer sans honte »

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Des Vierges à l’Enfant du Moyen Âge aux Nanas de Niki de Saint Phalle en passant par les touchantes scènes familiales impressionnistes, l’évolution des représentations de la maternité dans l’art occidental est étroitement liée à celle du statut des femmes au sein de la société. Entretien avec Laurence Jung, conservatrice à la BnF, qui retrace dans un livre cette histoire passionnante.
Mary Cassatt, Under the Horse Chestnut Tree (Sur l’herbe)
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Mary Cassatt, Under the Horse Chestnut Tree (Sur l’herbe), 1896-1897

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Estampe, 3e état, pointe sèche et aquatinte en couleur • Coll. BnF, Paris

Qu’entend-on par « maternité » en histoire de l’art ?

Laurence Jung : Au sens strict, ce terme désigne les Vierges à l’Enfant. Dans le livre, sa définition est, comme celle du dictionnaire, beaucoup plus large. Elle concerne tout ce qui a trait au rapport de la mère à l’enfant, de la conception à l’éducation. L’ouvrage propose une histoire à grand pas de la maternité à travers ses représentations, d’un point de vue à la fois artistique et anthropologique.

Le livre s’appuie exclusivement sur des œuvres de la BnF. Quelle place y occupent les maternités ?

Les collections de la BnF en matière d’images sont immenses. Le département des estampes et de la photographie compte par exemple plus de 16 millions de documents, auxquels il faut ajouter l’importante collection des manuscrits, mais aussi celle des monnaies, médailles et antiques… Ce fonds considérable nous a non seulement permis d’avoir une vision complète de la maternité dans les arts en Occident, mais aussi de la remettre en perspective grâce à un certain nombre de documents – feuilles satiriques, caricatures…

Nicholson J. Eastman, Un enfant va naître
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Nicholson J. Eastman, Un enfant va naître, 1956

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Coll. BnF, Paris • © Editions sociales françaises. Photo Denis Manceaux – droits réservés

« Les plus anciennes formes d’art sont probablement liées à la maternité. »

Pourquoi la maternité a-t-elle été longtemps occultée dans les représentations au sein des cultures occidentales ?

Les raisons dépendent évidemment des époques. Au Moyen Âge par exemple, la maternité, en dehors de la maternité religieuse qui était fortement idéalisée, est absente car les enlumineurs étaient souvent des clercs. Ce sujet est éminemment politique car il touche à la place des femmes au sein de la société. Il est aussi lié à la sphère intime, qui pendant des siècles n’a pas été valorisée dans les représentations artistiques, contrairement aux décisions politiques ou aux guerres. Françoise Héritier, grande anthropologue qui a pris la suite de Claude Lévi-Strauss, a montré que dans toutes les sociétés qu’elle a étudiées, le féminin était toujours considéré comme un versant négatif par rapport au masculin. Si l’on poursuit ce raisonnement, tout ce qui a trait au maternel est infériorisé.

À quand remontent les premières représentations de maternité en Occident et comment celles-ci ont-elles évolué ?

Maître de Rohan, Virgo lactans. Les Grandes Heures de Rohan
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Maître de Rohan, Virgo lactans. Les Grandes Heures de Rohan, XVe siècle, France

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Peinture pleine page sur parchemin • Coll. BnF, Paris

Les plus anciennes formes d’art sont probablement liées à la maternité, même si cela reste difficile à interpréter car nous n’avons pas de documents. C’est le cas des Vénus du Paléolithique, qui ont des ventres proéminents et des attributs sexuels féminins très développés. Dans l’Antiquité, on trouve énormément de représentations de déesses de la fertilité, liées à des rites très anciens : Déméter, Aphrodite… La figure d’Isis est particulièrement intéressante car elle a inspiré les premières maternités chrétiennes. Ces représentations vont évoluer à partir du XIIe siècle avec le développement très important du culte marial. Apparaissent alors des scènes de lactation assez étonnantes et très symboliques. À la Renaissance, la naissance de Marie devient aussi un motif fréquent dans l’art, comme celle de Jésus. Avec le développement de l’humanisme, le lien entre la Vierge et l’Enfant se fait moins hiératique. Il est plus tendre et donc plus proche de la réalité. Par ailleurs, ces scènes religieuses sont toujours transposées à l’époque où elles sont peintes. Cela nous permet de nous renseigner sur le déroulement d’une naissance à cette période.

Vous montrez aussi dans le livre l’évolution de la représentation anatomique du corps féminin et de la grossesse.

En Europe occidentale, ces représentations se développent à la Renaissance et mélangent de façon étonnante l’observation médicale et la vie de tous les jours. Les femmes, lorsqu’elles sont représentées sur des planches anatomiques, sont toujours enceintes ou en train d’accoucher : on ne s’intéressait à elles que pour leur fonction reproductive. On est alors loin de la Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt, et les corps féminins disséqués apparaissent étrangement « vivants », comme en témoignent au XVIIIsiècle les écorchés de Gautier-Dagoty. Dans le livre est aussi reproduite une planche de Charles Estienne qui montre le corps disséqué d’une femme enceinte de jumeaux. Elle est donc censée être morte, mais elle pose, debout, dans un intérieur luxueux décoré de tentures et de beau mobilier. Le scientifique s’est en fait inspiré des « Amours des dieux », une série de dessins érotiques de Perino del Vaga.

Disdéri, La Princesse de Metternich avec sa fille Sophie de Metternich
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Disdéri, La Princesse de Metternich avec sa fille Sophie de Metternich, vers 1865

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Photographie positive • Coll. BnF, Paris

 

« Niki de Saint Phalle exalte la figure de la mère dévoratrice, et donc la vision d’une maternité qui peut aussi être inquiétante. »

Pourquoi le XIXe siècle a-t-il marqué un tournant dans l’iconographie de la maternité ?

Certains aspects ont changé dès le XVIIIe siècle : les représentations religieuses se font plus rares au profit des scènes familiales, sans doute sous l’influence rousseauiste. Au XIXe siècle, à la suite des bouleversements sociétaux de la Révolution, les artistes mettent plutôt en valeur le foyer et les femmes dans leur rôle, alors jugé primordial, d’éducatrice. Les caricatures de cette époque, quant à elles, tournent en ridicule les femmes qui se consacrent à autre chose qu’à la maternité, à l’image d’Honoré Daumier qui dans sa série des « Bas-Bleus » s’en prend aux écrivaines et aux intellectuelles. On assiste au même moment à une disparition progressive des grands genres en peinture et à l’émergence de nouveaux courants. Les peintres réalistes vont par exemple s’intéresser aux paysannes et leurs enfants, tandis que les impressionnistes vont se concentrer sur la sphère de l’intime.

À partir de cette époque, les femmes sont aussi plus nombreuses à entreprendre une carrière artistique. Faut-il y voir un lien avec l’évolution des représentations de la maternité ?

Couverture de « Maternité, une histoire en images »
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Couverture de « Maternité, une histoire en images »

Le point de vue des femmes va véritablement changer la nature des représentations, même si au XIXe siècle il n’y a pas encore de rupture radicale. Le cas de Berthe Morisot est intéressant. Nous avons reproduit dans le livre une œuvre où l’artiste s’est figurée en train de dessiner avec sa fille, Julie Manet. Elle ne se montre pas dans un rôle proprement maternel, mais dans celui de transmission professionnelle – un rôle beaucoup plus original, qui était jusque-là réservé aux hommes.

En quoi les grands bouleversements sociétaux du XXe siècle vont-ils permettre l’éclatement des représentations liées à la maternité ?

Ces changements sont finalement assez tardifs. On assiste dans la première moitié du XXe siècle à des évolutions stylistiques, mais aussi toujours à une forme d’idéalisation de la maternité, en particulier chez les peintres masculins. Lorsque Picasso représente une mère à l’enfant, cela n’a rien de révolutionnaire par rapport au thème ! Dans les années 1960 se développent dans des revues comme Sorcières, des courants de pensée féministe dits « essentialistes » qui célèbrent le féminin dans toute sa puissance créatrice, en opposition à Simone de Beauvoir qui voyait la maternité comme un frein à l’épanouissement des femmes. Des artistes comme Niki de Saint Phalle vont représenter des corps féminins très puissants dans leurs rondeurs, qui rappellent les Vénus de la Préhistoire. Elle exalte également la figure de la mère dévoratrice, et donc la vision d’une maternité qui ne serait pas juste liée à la protection, la tendresse et l’amour, mais qui peut aussi être inquiétante.

Mouvement de libération des femmes (MLF) « Libération des femmes », Le torchon brûle No 4,
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Mouvement de libération des femmes (MLF) « Libération des femmes », Le torchon brûle No 4,, 1970–1973

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Coll. BnF, Paris

Comment la création contemporaine se fait-elle l’écho des grands débats liés à la maternité et à ses représentations ?

Du point de vue sociétal, il existe pour les femmes une plus grande liberté dans la façon dont elles choisissent de vivre leur maternité, et l’on observe de fait une très forte diversification des représentations. Cela se ressent particulièrement dans la grande commande pour le photojournalisme de la BnF en 2021 et 2022, à l’occasion de laquelle des photographes ont réalisé des reportages aux quatre coins de la France, notamment au sein de familles issues de milieux différents. Les mouvements féministes se sont, eux aussi, diversifiés et on observe dans les travaux les plus récents une volonté de représenter ce qui est encore largement tabou aujourd’hui : les suites de couche, le corps fatigué, les dépressions post-partum… Les artistes revendiquent le droit de tout montrer, sans honte ni tabou.

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Maternité. Une histoire en images

Par Laurence Jung

Préface de Nancy Huston

BnF éditions • 256 p. • 39 €

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