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NOUVEAU REGARD

Étienne Guillaume : « L’esclave Bélizaire du Met est devenu une icône des mouvements sociaux aux États-Unis »

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Publié le , mis à jour le
Longtemps, ils n’étaient que trois enfants sur la toile… Jusqu’à ce qu’un restaurateur ne découvre la présence d’un jeune esclave noir, caché sous un surpeint. Acquis par le Met en 2023, le portrait Bélizaire et les Enfants Frey, peint en 1837 par un Français pour une riche famille de Louisiane, est depuis devenu un symbole. Entretien avec l’historien de l’art Étienne Guillaume, qui lui consacre un roman publié chez L’Harmattan.
Attribué à Jacques Guillaume Lucien Amans, Bélizaire et les enfants de Frey (détail)
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Attribué à Jacques Guillaume Lucien Amans, Bélizaire et les enfants de Frey (détail), 1837

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Huile sur toile • 120 × 92.1 cm • © Purchase, Acquisitions Fund, Brooke Russell Astor Bequest, Friends of the American Wing Fund, Muriel J. Kogan Bequest, and funds from various donors, 2023

Pourquoi cette œuvre s’est-elle retrouvée au cœur de l’actualité ?

Étienne Guillaume : Cela résulte du parcours même du tableau, qui a été oublié, transformé, vendu… Il s’agit d’un portrait de 1837 commandé par un certain Frederick Frey, un banquier et marchand originaire de Louisiane. Il figure ses trois jeunes enfants endimanchés, accompagnés d’un esclave créole, Bélizaire, qui leur était tout à fait dédié. Des restaurateurs ont découvert plus tard que ce dernier avait été effacé par un surpeint. En 2021, l’œuvre a été achetée par le collectionneur Jeremy K. Simien, qui a engagé une historienne pour faire toute la lumière sur la trajectoire de cet enfant. Le tableau a ensuite rejoint les collections du Met en 2023 et est devenu un symbole de la volonté qu’ont eue les Américains de cacher leur passé esclavagiste.

Que sait-on de l’histoire de Bélizaire ? Pourquoi a-t-il été effacé de la toile ?

Katy Shannon, l’historienne engagée par Jeremy K. Simien, a fait un travail remarquable qui a permis de retracer le parcours de Bélizaire. Il a été acheté avec sa mère à l’âge de six ans par la famille Frey qui vivait à la Nouvelle-Orléans, et a été chargé de la garde des enfants. Il a plus tard été vendu à une plantation, puis on a perdu sa trace. Personne ne sait véritablement pourquoi, ni quand il a été effacé. La famille qui possédait le tableau pensait peut-être qu’il était finalement malvenu de montrer son passé esclavagiste, ou qu’au contraire il était tout à fait inconvenant de figurer un enfant noir aux côtés de Blancs – qu’il surplombe, qui plus est.

Jacques Guillaume Lucien Amans, Bélizaire et les Enfants Frey (après/avant restauration)
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Jacques Guillaume Lucien Amans, Bélizaire et les Enfants Frey (après/avant restauration), 1837

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Huile sur toile • 120 × 92,1 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York

« Cette redécouverte montre que ce qu’on cherche à camoufler finit toujours par surgir au grand jour. »

Justement, en quoi cette représentation est-elle exceptionnelle ?

Il s’agit d’une œuvre exceptionnelle car, à l’époque, on ne représentait pas les esclaves noirs. Je présuppose que Bélizaire était apprécié, en particulier par les enfants qu’il protégeait, un peu comme un grand frère bienveillant. C’est ce que révèle sa position dans le tableau : il se tient en retrait et domine la scène, tout en étant vêtu de beaux vêtements.

Qu’est-ce que cette œuvre dit de la place des modèles noirs dans la peinture du XIXe siècle ? En quoi cette redécouverte est-elle importante pour l’histoire culturelle des États-Unis ?

Étienne Guillaume
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Étienne Guillaume

Il est intéressant de rappeler que ce tableau a été peint par Jacques Amans (1801–1888), un artiste français un peu oublié, qui n’avait pas la même mentalité que les Américains. Il a représenté la réalité de l’esclavage, avec bien sûr l’accord de la famille Frey qui n’aurait sans doute pas payé pour une œuvre à laquelle elle n’adhérait pas. Cela témoigne aussi du fait que certaines familles considéraient véritablement leurs esclaves, qui n’étaient pas simplement vus comme des êtres à rentabiliser ou à violenter. Cette redécouverte montre que ce qu’on cherche à camoufler finit toujours par surgir au grand jour.

Au niveau culturel et muséal, la situation actuelle est abominable. On assiste à une réécriture de l’histoire.

En tant qu’historien d’art, pourquoi avoir choisi le registre de la fiction pour raconter l’histoire de ce portrait ?

La fiction me permet de donner la parole à tous les personnages, qui s’expriment à la première personne : Bélizaire, le peintre, madame Frey, les restaurateurs du tableau… C’est un beau mélange de points de vue, sur plus de deux siècles. Un article ou un essai n’aurait sans doute intéressé que quelques érudits.

Pensez-vous que les récents mouvements sociaux aux États-Unis, comme Black Lives Matter, ont aussi contribué à sortir cette œuvre de l’oubli ?

Ce tableau est devenu une icône des mouvements sociaux aux États-Unis. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est exposé au Met, en très bonne place. Il a bénéficié d’un contexte favorable, qui a permis une prise de conscience chez les Américains, mais pas tous. En témoigne la récente réélection de Donald Trump et de toute une classe dirigeante qui prône le repli sur soi. Au niveau culturel et muséal, la situation actuelle est abominable. On assiste à une réécriture de l’histoire.

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Bélizaire ou le portrait retrouvé

Par Étienne Guillaume

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