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Rona Pondick, Little Bathers [détail], 1990-1991
Plastique, 500 pièces • 6,4 x 12,1 x 10,2 cm chacune • Coll. The Marc and Livia Straus Family, New York / Photo Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac, Paris et Rona Pondick.
« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. » La citation de l’écrivain gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin (Physiologie du goût, 1825) prend une saveur particulière face aux « iconophages » dont parle Jérémie Koering dans son dernier essai. L’historien de l’art des temps modernes, actuellement détaché auprès de l’université de Fribourg, conte les pratiques étonnantes de ces mangeurs d’images qui eurent la drôle d’idée d’ingérer des œuvres, de les grignoter par morceau, les avaler tout rond, les dissoudre pour les boire ou juste les lécher, les goûter, espérant s’approprier un peu de leurs forces intrinsèques. Les fonctions de notre organisme liées à l’ingestion étant jugées viles, indignes, le sujet avait été jusque-là négligé. Jérémie Koering en montre tout l’intérêt, révélant, loin des sentiers battus de sa discipline, et en flirtant avec d’autres telles que la philosophie, la sémiologie, l’anthropologie ou la médecine, ce que l’iconophagie dit du rapport au corps, à l’objet et à l’art, des croyances, peurs, pulsions et obsessions.
Maître de la Bible des Capucins, Ézéchiel mangeant le parchemin, XIIe siècle
Ézéchiel mangeant le Livre pour s’en approprier le savoir est une iconographie classique des lettrines enluminées, au Moyen Âge.
Enluminure • Coll. BnF, Paris / © akg-images.
Avec Montaigne en guise de mise en bouche – « C’est toujours à l’homme que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle » (Essais, livre II, 1595) –, Koering entraîne ses lecteurs dans une histoire sans début ni fin, où il n’est pas question d’évolution, d’un cadre chronologique précis ou de grands noms d’artistes, mais bien d’un rapport organique, viscéral, à la création. Il s’agit, explique-t-il, de « sortir les images des livres, des vitrines, pour les observer en acte », « dans la bigarrure de leurs usages et des sociétés qui les ont vues naître », et « lever les verrous épistémologiques qui contribuent à maintenir les œuvres d’art, et plus largement les images, dans le seul registre de l’optique ». En un mot, s’éloigner de cette approche trop cartésienne du monde qui nous rassure, mais bride l’esprit et contraint l’imaginaire.
Pratique ancestrale selon l’auteur, l’iconophagie connaît des formes très variées ; certaines images ingérées sont des œuvres à proprement parler (icônes, fresques, statues, estampes), d’autres sont comestibles (hosties, figures en massepain ou mets sculptés). Les premiers signes remontent à l’Égypte des pharaons où, à partir du Moyen Empire (vers 2000 ans avant notre ère), des stèles témoignent de pratiques de guérison consistant à boire l’eau déversée sur une statue d’Horus couverte de hiéroglyphes tandis qu’un prêtre récite des incantations. Un autre rituel magique égyptien, où cette fois-ci l’image est directement avalée, invite à lécher une peinture d’ocre exécutée à même la peau d’un individu (les sources ne précisent pas s’il s’agit d’un vivant ou d’un mort) représentant les huit génies primordiaux pour bénéficier de leurs bienfaits, opération qui doit être réalisée au lever du soleil…
Diego del Cruz, Messe de saint Grégoire [détail], vers 1490
Elément clé de l’eucharistie, cette hostie estampée d’une scène de la Passion suggère la transsubstantation (transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ).
Huile et or sur panneau • 116,8 × 70 cm • Coll. Museum of Art, Philadelphie / Photo J. Koering
Dans la Grèce antique, le phénomène est également lié à des pratiques médicales. Des gemmes sont utilisées dans la préparation de remèdes, à l’image de l’hématite rouge, dite « pierre de sang », diluée dans l’eau et bue afin de soigner les hémorragies, calculs ou hépatites, après que des figures sacrées censées soigner ces maux y ont été gravées. Ce genre de procédé ne peut qu’exister dans le monde chrétien où l’hostie est le symbole du corps du Christ que le fidèle mange. Dès le VIe siècle, sont confectionnés des cachets d’argile à l’effigie de Siméon le Stylite, à boire dilués dans de l’eau afin de se soigner. À Byzance, circule l’histoire miraculeuse d’une femme infirme guérie après avoir gratté, recueilli et avalé le pigment d’une fresque figurant saint Côme et saint Damien.
Il faut dire qu’à cette époque les icônes déchaînent les passions. Objet d’une dévotion extrême, elles sont embrassées à pleine bouche, étreintes fiévreusement, comme si l’image mettait le croyant en connexion directe avec le saint. Le phénomène prend une nouvelle tournure à la fin du Moyen Âge et la naissance de l’estampe, qui permet de diffuser les images de figures sacrées… dont certaines finissent parfois dans l’estomac de dévots débordant de désir. Cela est même recommandé dans quelques traités médicaux à l’instar de Chirurgia Magna de Guy de Chauliac (1363), où le père de la chirurgie médicale conseille, pour venir à bout d’une colique néphrétique, d’avaler une image liée au signe astrologique du Lion gravée sur de l’argile à l’aide d’un sceau. À partir du XVIe siècle, les « petites images à avaler » (Schluckbildchen) et « petits saints comestibles » (santini eduli) se diffusent dans l’aire germanique catholique et gagnent bientôt toute l’Europe. Mesurant à peine quelques centimètres, ces objets dévotionnels et comestibles, offerts ou vendus par des religieux, sont censés soigner les maux liés aux saints protecteurs représentés La Vierge brune de Santa Maria del Carmine Maggiore, à Naples, pouvait ainsi à elle seule guérir ses fidèles de la lèpre et du « feu sacré » (intoxication par l’ergot de seigle), contenir une hémorragie, rendre la vue aux aveugles, tout en les préservant de la noyade et des animaux sauvages. Tout un programme.
Alonso Cano, Saint Bernard et la Vierge, 1645–1652
L’épisode miraculeux de la lactation de saint Bernard, récompensé de sa dévotion en recevant directement du sein d’une statue de la Vierge des gouttes de lait, incarne au mieux l’idée d’une transmission de la sagesse divine par l’absorption d’une image.
Huile sur toile • 267 × 185 cm • Coll. Museo del Prado, Madrid / © Bridgeman Images
En pénétrant directement l’organisme, ces images pieuses donnent l’illusion d’une union, comme s’il devenait soudain possible de partager la souffrance du saint et de recevoir sa grâce… Cette idée de transmission du savoir par ingestion n’est pas nouvelle. Dès l’Antiquité, en Égypte, circule le récit du magicien Nofrekôptah qui vole à Thot, scribe des dieux, le livre de la connaissance et l’ingère pour le faire sien, tandis que dans la Bible, Ézéchiel avale le rouleau tendu par Dieu. Mais c’est peut-être l’épisode miraculeux de la lactation de Bernard de Clairvaux qui incarne au mieux cette idée : ce moine bourguignon du XIIe siècle reçut d’une statue de la Vierge au pied de laquelle il priait une giclée de son lait maternel en pleine bouche !
Outre ces vertus, l’image ingérée dans le cadre de rituels a aussi le pouvoir d’unir les individus d’une même communauté. Les hosties de l’eucharistie représentant le Christ ou les symboles de la Passion, les petits pains à l’effigie de la Vierge ou des saints proposés en période de fêtes, les gaufres (cialde) consommées par les bourgeois et les aristocrates dans le cadre de messes privées, tout comme les calaveras de dulce, crânes de sucre offerts aux enfants lors de la fête des Morts au Mexique, comptent parmi ces images-objets citées par Jérémie Koering qui, une fois incorporées, consolident les liens familiaux et sociaux. Elles s’invitent sans surprise à la table des princes et seigneurs, qui font appel à de prestigieux sculpteurs pour inventer des modèles servant à ériger des statues de sucre et des pâtés en forme de châteaux, animaux fantastiques, personnages mythologiques, dévolus à leur gloire. Et ce jusqu’à la démesure : en juin 1629, pour marquer la septième année de son règne, le vice-roi de Naples fait installer pour son entrée spectaculaire dans la ville un arc de triomphe composé de victuailles, offertes à son peuple, désormais uni à lui par le ventre.
Petits crânes en sucre (Calaveritas de azúcar), XXe siècle
Au Mexique, les calaveras de dulce, têtes de mort en sucre, sont offertes aux enfants et aux défunts le jour des morts (Día de Muertos), le 2 novembre.
Papier, sucre • 15,5 × 61 × 31 cm • Coll. musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris / © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Dist. RMN-GP / Claude Germain.
Malgré l’engouement, ce rapport physique à l’image est, de façon générale, méprisé par les autorités religieuses qui le rapprochent de l’idolâtrie, de la superstition, voire de la sorcellerie. Particulièrement les réformateurs protestants qui voient dans cette pratique la preuve tangible d’un rapport déviant à Dieu. Ils fustigent ces « bigots », « mangeurs d’images », soumis à leurs émotions primaires, incapables de discernement. « Si l’ingestion a pu constituer l’archétype du mauvais usage des images, c’est parce que cette pratique ramène l’expérience tactile et gustative de l’image à une dimension purement sensuelle et matérielle », explique Jérémie Koering, rappelant que « depuis Aristote, la classification dans la chaîne des êtres se fait par la supériorité de l’intellect sur la sensation, cela doublé d’une hiérarchisation des sens où le goût se situe au plus bas de l’échelle ».
Godfried Schalcken, Garçon avec un masque en pâte à crêpe, vers 1670–1680
Quelques coups de dents bien sentis et voici qu’une simple crêpe prend forme humaine dans le tableau de ce maître hollandais réputé pour ses effets de lumière à la bougie saisissants de réalisme.
Peinture sur bois • 198 × 156 cm • Coll. musée des Beaux-Arts de Hambourg / © BPK, Berlin, Dist. RMN-GP / Elke Walford.
Ce désir d’ingérer des images non comestibles nous renvoie aujourd’hui à la régression, au stade de la petite enfance où l’on appréhende le monde par la bouche, à la maladie de Pica (trouble alimentaire caractérisé par l’ingestion de substances non comestibles), à une incapacité de différencier le bon du mauvais. Le livre de Koering s’ouvre d’ailleurs sur une scène du film Dragon rouge (2002), trilogie composée autour du personnage psychopathe culte surnommé « Hannibal le Cannibale », où la folie d’un nouveau tueur se révèle au grand jour quand il dévore soudainement une aquarelle de William Blake dans le cabinet des dessins du Brooklyn Museum. Les artistes ont fait eux aussi de l’iconophagie un geste transgressif. Pour libérer l’œuvre du regard savant et d’une approche convenue, le pop américain Jasper Johns mord rageusement dans un tableau enduit d’encaustique, laissant son empreinte à même la matière, et lui flanque un titre qui constate simplement les faits, Painting Bitten by a Man (1961). Il s’en prend ensuite aux critiques, fustigeant leur voracité et leur manque de discernement dans une sculpture intitulée The Critic Sees, des lunettes laissant voir à la place des yeux deux bouches ouvertes effrayantes.
Jasper Johns, Painting Bitten by a Man, 1961
Avec ce monochrome glauque qu’il a mordu à pleines dents, l’artiste semble nous dire qu’un tableau ne suscite pas seulement l’envie de contemplation mais aussi un désir d’ingestion.
Encaustique sur toile montée sur plaque signalétique • 24,1 × 17,5 cm • Coll. et © Museum of Modern Art, New York / Photo Scala, Florence.
Une exposition intitulée « Sur toutes les lèvres » (« In aller Munde ») en témoigne actuellement au Kunstmuseum de Wolfsburg : pour les plasticiens, ingurgiter, dévorer ou mâcher équivaut encore à une attitude excessive, outrancière, agressive, qui met d’emblée mal à l’aise. Qu’on songe à Rona Pondick et ses boules roses armées de dentiers prêts à croquer le spectateur, à Anselmo Fox et son chocolat fourré avec des dents en guise de noisettes, ou encore à Anna Maria Maiolino, qui filme en gros plan des bouches prétendument anthropophages, ce parcours décalé provoque fascination, dégoûts et frayeurs en tout genre.
Chantres de l’éphémère, jusqu’au-boutistes, insaisissables, inclassables, les mangeurs d’images dévastent tout sur leur passage. Ingérer une œuvre ne revient-elle pas tout simplement à la faire disparaître ? Une idée que Dennis Oppenheim incarne en 1970 dans une performance où il mange un Gingerbread Man, anéantissant la figurine en biscuit pour la transformer en déjection, dont il rendra compte dans des agrandissements de vues microscopiques. Dans une veine plus poétique, John Cage, avec ses dessins comestibles, fait de son régime macrobiotique la matière de compositions abstraites, bénéfiques pour la santé donc, nous offrant, comme le souligne Jérémie Koering dans son texte éblouissant, de « vivre l’art en en faisant le substrat de la vie même ». La messe est dite.
Les Iconophages – Une histoire de l’ingestion des images
par Jérémie Koering
Éd. Actes Sud • 352 p. • 34 €
Sur toutes les lèvres. De Pieter Bruegel à Cindy Sherman
Jusqu’au 6 juin 2021
Manger, cracher, vomir, hurler son plaisir ou sa peine… Les artistes réunis au Kunstmuseum de Wolfsburg (à 80 kilomètres à l’est de Hanovre) dissèquent sans tabou les infinies possibilités créatrices de la cavité buccale. D’Albrecht Dürer à Marina Abramović, en passant par Goya, Picasso, Warhol, Louise Bourgeois, Daniel Spoerri, Tony Cragg ou encore Cindy Sherman, la bouche se révèle dans tous ses états. Impressionnantes, délirantes, stupéfiantes, certaines oeuvres (particulièrement la section consacrée à la langue) laissent bouche bée.
Kunstmuseum de Wolfsburg • 1 Hollerplatz • 38440 Wolfsburg
www.kunstmuseum.de
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Avec son invasion de bubble-gums voraces, balles de plastique pourvues d’effrayants dentiers prêts à dévorer le monde, l’artiste poursuit son exploration de nos peurs et désirs troubles.