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Cherchez l’artiste !

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On connaît l’appétence d’Hitchcock pour le caméo, c’est-à-dire l’art d’apparaître furtivement dans ses propres productions. Mais cette pratique a un long passé pictural, comme le raconte l’historien et romancier Pascal Bonafoux dans un ouvrage érudit et jubilatoire, Autoportraits cachés. Zoom avant, de la Renaissance au XXe siècle.

L’ artiste est là, au beau milieu de la foule. Il fixe le spectateur dans les yeux, l’interpelle. Dès que l’on croise son regard, impossible de l’ignorer. On ne voit plus que lui. Lui, le peintre qui s’est représenté dans son propre tableau, comme s’il avait pu assister à l’histoire qu’il raconte. À la joie d’avoir su le débusquer s’ajoute la fascination de cette intrusion de la réalité dans la fiction. Pourquoi s’incruster dans l’image ? Par pure vanité ? Pour adresser un message aux initiés qui sauront le reconnaître ou faire un pied de nez aux commanditaires ? Parce que le peintre, complice du spectateur, invite celui-ci à se plonger et se perdre lui aussi dans un morceau de peinture ? Ou peut-être espère-t-il gagner l’éternité en se représentant ainsi, à jamais indissociable de son œuvre ? L’historien de l’art, commissaire d’expositions et romancier Pascal Bonafoux a fait des autoportraits cachés dans les tableaux une obsession. Dans un ouvrage stimulant pour l’œil et l’esprit, il nous livre le fruit de ses recherches et celles de ses confrères qui, au terme d’enquêtes parfois laborieuses, sont parvenus à repérer dans les œuvres du passé les visages plus ou moins bien dissimulés de leurs auteurs.

Les exemples sont nombreux. Certains sont célèbres : Raphaël en jeune disciple de philosophie dans l’École d’Athènes (où il donne à Platon les traits de Léonard et à Héraclite ceux de Michel-Ange), Véronèse en joueur de viole de gambe dans les Noces de Cana (en compagnie de ses contemporains et rivaux Tintoret, Titien et Bassano), Van Eyck dans le minuscule reflet du miroir des Époux Arnolfini… Les cas les plus anciens remonteraient à l’Antiquité grecque. Le peintre Apelle se serait ainsi peint lui même dans un portrait de Campaspe, la maîtresse d’Alexandre le Grand. Mais aucun élément tangible ne permet à ce jour de l’affirmer avec certitude.

Rembrandt dans la foule des lapidateurs

Pascal Bonafoux, lui, commence son histoire à l’aube de la Renaissance. Avec Giotto, génie visionnaire du Trecento, qui figurerait parmi le cortège des Bienheureux sur les murs de la chapelle des Scrovegni à Padoue. Or le premier autoportrait attesté est celui d’un artiste beaucoup moins connu, un certain Cola Petruccioli, qui s’est représenté dans un cartouche d’une église de Pérouse vers 1400. Quelques années plus tard, Masaccio allait révolutionner la peinture avec son traitement humaniste des figures, laissant à la postérité les fresques de la chapelle Brancacci où il fait une discrète mais remarquable apparition dans l’encadrement d’une porte… en plein milieu d’un épisode sacré.

Le peintre joue aussi son propre rôle, celui d’un artiste qui affirme son statut.

Peindre pour la gloire de Dieu et de soi-même ? Pourquoi pas. Les artistes n’hésitent pas à prendre part à des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pérugin et Botticelli participent à l’Adoration des mages, Fra Filippo Lippi est témoin du Couronnement de la Vierge et Tintoret assiste au Miracle de saint Marc délivrant l’esclave. D’autres préfèrent assister aux supplices des martyrs. Rembrandt est dans la foule entourant la Lapidation de saint Étienne. Caravage, lui, dans son David avec la tête de Goliath, a prêté ses traits au géant décapité. Plus discrets, certains laisseront apparaître leur reflet dans la boule de cristal d’une nature morte ou, comme chez la Flamande Clara Peeters, dans le pied d’un bougeoir a priori anodin. Le peintre joue aussi son propre rôle, celui d’un artiste qui affirme son statut, tel Goya surgissant dans l’ombre de ses portraits de groupe de la noblesse espagnole.

Les modernes, quant à eux, se montrent volontiers dans leur atelier, aux côtés de leurs compagnons de fortune. Ou s’inscrivent dans les combats politiques et l’histoire sociale de leur époque, comme Diego Rivera durant la révolution mexicaine ou les peintres de la Nouvelle Objectivité pendant la République de Weimar. Avec érudition et sensibilité, Pascal Bonafoux nous donne à voir chacun de ces peintres caressant « l’ambition de tenir tête au temps ». Morceaux choisis.

1. Péché d’orgueil ?

Benozzo Gozzoli, Procession des Rois mages [détail]
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Benozzo Gozzoli, Procession des Rois mages [détail], 1459–1460

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Fresque du mur est de la chapelle des Mages, du Palazzo Medici-Riccardi, Florence • Coll. Palazzo Medici-Riccardi, Florence / © AKG-Images / Orsi Battaglini.

L’identification du peintre ne laisse planer ici aucun doute. Non seulement Benozzo Gozzoli s’est représenté plusieurs fois dans la chapelle des Médicis à Florence, mais il a aussi apposé sa signature sur son bonnet rouge. Oui, c’est bien lui, au milieu de la procession de Balthazar, qui nous fixe d’un air circonspect, comme pour signaler l’incongruité de notre présence dans cet espace prestigieux dévolu aux Rois mages. L’homme en habit noir à dos de mulet (signe de son humilité) est Cosme de Médicis. Devant lui se trouve son fils Pierre, dont le cheval porte le blason de la famille sur son harnachement. À l’arrière, les jeunes fils de ce dernier, Laurent et Julien. Plus haut, l’artiste lui-même arbore sur sa coiffe l’inscription latine opus benotii, « l’œuvre de Benozzo ». Jamais avant Giotto (1267–1337) un peintre n’aurait osé revendiquer ainsi son statut d’artiste.

Benozzo Gozzoli, Procession des Rois mages [détail]
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Benozzo Gozzoli, Procession des Rois mages [détail], 1459-1460

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Fresque du mur est de la chapelle des Mages, du Palazzo Medici-Riccardi, Florence • Coll. Palazzo Medici-Riccardi, Florence / © AKG-Images / Orsi Battaglini.

2. Le roi des voyeurs s’invite à Bethléem

Hans Memling, L’Adoration des Rois mages [panneau central], [détail]
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Hans Memling, L’Adoration des Rois mages [panneau central], [détail], Vers 1470

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Huile sur bois • 95 × 145 cm • Coll. musée du Prado, Madrid / © AKG-Images.

La réputation de Hans Memling n’est plus à faire. Couronnant le siècle des Primitifs flamands, le peintre brugeois d’origine allemande est l’auteur d’une œuvre à l’harmonie suave, destinée à plaire à de riches commanditaires dont il immortalisait les traits avec virtuosité. Mais l’artiste pouvait également faire preuve d’autodérision. On le voit ici apparaître à une fenêtre, la main agrippée au rebord, pour assister en douce à la visite des Rois mages après la naissance du Christ. Une vision savoureuse de Memling en voyeur-observateur d’un des épisodes fondateurs de la culture chrétienne.

Hans Memling, L’Adoration des Rois mages [panneau central]
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Hans Memling, L’Adoration des Rois mages [panneau central], Vers 1470

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Huile sur bois • 95 x 145 cm • Coll. musée du Prado, Madrid / © AKG-Images.

3. L’enfant géant de l’épopée mexicaine

Diego Rivera, Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central [détail]
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Diego Rivera, Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central [détail], 1947

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Huile sur bois • 470 × 1 560 cm • Coll. Museo Mural Diego Rivera, Mexico / © 2020 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / ADAGP, Paris / Bridgeman Images.

Gloire nationale, figure de proue du muralisme (mouvement pictural né à la suite de la révolution de 1910 et inspiré de la tradition murale précolombienne), Diego Rivera se lance en 1947 dans une fresque monumentale réunissant les figures emblématiques de l’histoire du Mexique. On reconnaît dans ce Rêve d’une promenade d’un dimanche après-midi sur l’Alameda (un jardin public du centre de Mexico) le conquistador Hernan Cortés (qui découvrit le Mexique en 1519), un Aztèque au dos lacéré par des coups de fouet, le révolutionnaire Emiliano Zapata à cheval, la Calavera Catrina, reine de la fête des morts dans des habits à la mode européenne, la main gauche posée sur le bras du graveur José Guadalupe Posada (qui lui donna la vie), la droite dans celle d’un gamin joufflu… qui n’est autre que Diego ! L’artiste s’est représenté comme l’enfant de cette histoire, avec à ses côtés son épouse Frida Kahlo, elle aussi connue pour ses autoportraits sans concession.

Diego Rivera, Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central
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Diego Rivera, Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central, 1947

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Huile sur bois • 470 x 1 560 cm • Coll. Museo Mural Diego Rivera, Mexico / © 2020 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / ADAGP, Paris / Bridgeman Images.

4. La vengeance est un plat de poisson froid

James Ensor, Les Cuisiniers dangereux [détail]
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James Ensor, Les Cuisiniers dangereux [détail], 1896

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Huile sur bois • 38 × 46 cm • Coll. particulière / © AKG-Images.

Décapité, le visage prolongeant le corps d’un hareng prêt à être servi à table, James Ensor rejoue l’un des grands classiques de l’histoire de l’art, qui met en scène la tentatrice Salomé réclamant la tête de saint Jean-Baptiste sur un plateau pour le festin d’Hérode. Mais ici, la victime, c’est lui, l’artiste, cible de commentaires acides et injustes. Les critiques qu’il exècre sont d’ailleurs à l’arrière-plan, serviette autour du cou, prêts à le dévorer, certains vomissant déjà leur bile. Le cuisinier qui sert le repas est l’avocat et critique d’art Octave Maus, fondateur du cercle avant-gardiste du groupe des XX dont Ensor fit partie. L’autre est Edmond Picard, jurisconsulte et l’un des fondateurs (avec Octave Maus et Émile Verhaeren notamment) de la revue l’Art moderne. Il fait frire à la poêle (dans une sauce tomate évoquant un bain de sang) la tête du peintre belge Guillaume Vogels. Une pique acerbe à l’attention de ceux qui édictent les règles. Quant au choix du poisson, il n’est pas anodin, puisqu’il renvoie à un jeu de mots dont il avait été victime. Mais l’art d’Ensor réduit à un « hareng saur » devient ici le symbole de sa persécution.

James Ensor, Les Cuisiniers dangereux
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James Ensor, Les Cuisiniers dangereux, 1896

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Huile sur bois • 38 x 46 cm • Coll. particulière / © AKG-Images.

5. Peintre du genre humain

Otto Griebel, L’Internationale [détail]
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Otto Griebel, L’Internationale [détail], 1928

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Huile sur toile • 124 × 185 cm • Coll. Deutsches Historisches Museum, Berlin / © AKG-Images.

Hommes et femmes de tous âges et de toutes origines, ouvriers et paysans, damnés de la terre et forçats de la faim, tous chantent en choeur l’Internationale. Le peintre allemand Otto Griebel est parmi eux. On le voit au premier plan, en bleu de travail, la main posée sur l’épaule d’un mineur, partageant les colères et convictions de ses camarades. Ensemble, ils forment un tout solidaire, déterminé, dont la force de cohésion recouvre l’ensemble de la toile. Cet ami d’Otto Dix, qu’il rencontre durant la Première Guerre mondiale et dont il partage le style réaliste, avait une prédilection pour les sujets marginaux – exclus, chômeurs, prostituées, artistes de cirque… Inscrit au Parti communiste allemand, Griebel participe en 1918 à la révolution de novembre (qui voit la chute de l’Empire et l’instauration de la République). Membre du Novembergruppe, créé à ce moment d’effervescence politique, il caresse le rêve de réconcilier le public allemand avec l’art moderne.

Otto Griebel, L’Internationale
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Otto Griebel, L’Internationale, 1928

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Huile sur toile • 124 x 185 cm • Coll. Deutsches Historisches Museum, Berlin / © AKG-Images.

6. La famille Rockwell au grand complet

Norman Rockwell, Christmas Homecoming [détail]
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Norman Rockwell, Christmas Homecoming [détail], 1948

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Huile sur toile • Coll. Norman Rockwell Museum, Stockbridge / © AKG-Images.

On ne voit pas son visage, seulement sa silhouette de dos, les bras chargés de cadeaux de Noël et d’une valise débordante. C’est un G.I. parmi tant d’autres, démobilisé sur le tard, qui retrouve les siens après guerre. Est-il heureux ? Impossible de le savoir, mais il fait l’objet d’un accueil euphorique. Les enfants, intimidés, l’observent avec des yeux pleins d’amour, quand sa femme le serre fort dans ses bras – sans qu’il puisse lui rendre la pareille, car il est trop encombré, à moins qu’il ne soit stupéfait par tant de chaleur humaine. Parmi les cousins, tantes, oncles, parents et grands-parents venus l’accueillir en héros se trouve Norman Rockwell, l’artiste illustrateur du magazine Saturday Evening Post. Qui a profité de ce moment de liesse pour inviter dans cette scène de retrouvailles sa famille, ses amis et même ses voisins !

Norman Rockwell, Christmas Homecoming
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Norman Rockwell, Christmas Homecoming, 1948

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Huile sur toile • Coll. Norman Rockwell Museum, Stockbridge / © AKG-Images.

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À lire

Autoportraits cachés

Par Pascal Bonafoux

Ed. Seuil • 236 p. • 39€

«C’est une longue histoire… Depuis longtemps, très longtemps, les auteurs ont voulu être présents dans leurs œuvres. Présence dont je ne sais s’il faut la dire clandestine, ou cachée, ou secrète.» Se prêtant à un jeu de cache-cache érudit, l’écrivain et historien de l’art Pascal Bonafoux a débusqué un à un des artistes apparaissant dans des peintures, de la Renaissance à la modernité. Le plaisir qu’il a pris à l’exercice ne fait aucun doute et rend son texte jubilatoire. Une belle occasion de regarder les œuvres autrement, au plus près des intentions et désirs enfouis de leurs créateurs.

Retrouvez dans l’Encyclo : James Ensor Hans Memling

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