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Planches extraites de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris
© Emil Ferris & éd. Monsieur Toussaint Louverture
C’est par un assourdissant cri de joie et de douleur mêlées que s’ouvre Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique qui passe d’ores et déjà pour un chef-d’œuvre du genre et a obtenu le prix du meilleur album au dernier Festival d’Angoulême. Ce cri, on le voit enfler et se répandre d’une page à l’autre, dans une longue et ininterrompue onomatopée (« Aaaawo-oooawooohaaaooooo »). « C’est quoi ça ? Faut l’abattre, ce truc ! », grognent les passants qui pressent le pas en l’entendant, effrayés et scandalisés. C’est ainsi que naît au monde et à elle-même Karen Reeves, 10 ans, portée par des songes qui ne ressemblent pas aux histoires qu’on raconte d’ordinaire aux fillettes de cet âge.
Car Karen n’aime rien tant que les illustrés horrifiques emplis de monstres que lui offre son frère Deeze. Moi, ce que j’aime… est ponctué de ces couvertures grotesques qui tendent au lecteur des faces hirsutes, cornues et rougeaudes, déformées par un rictus maléfique. Dans sa chambre d’enfant, Karen feuillette ainsi Creatures, le meilleur magazine de montres de tous les temps ou les numéros d’Arcane avec leur ribambelle d’Histoires occultes et cabalistiques. Il faut croire que cette littérature de seconde zone l’a bien imprégnée : le cri inhumain qu’elle pousse est la voix de sa métamorphose en loup-garou. Une mutation salutaire dont elle dit d’emblée : « Même si ça faisait mal, je me sentais bien… »
Avec le personnage d’Anka (voisine juive de l’héroïne Karen), ici dans le wagon à bestiaux qui la mène vers les camps, Emil Ferris nous transporte dans l’Allemagne nazie pour un vibrant hommage à la survie et au pouvoir salvateur de l’art.
© Emil Ferris /éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2018
C’est que Chicago, où elle vit dans les années 1960, est peuplé de gens ordinaires plus malveillants que n’importe quel monstre de fable. Le roman prend ainsi rapidement des résonances sociales et politiques en traçant le tableau d’une société américaine hostile aux pauvres, aux femmes (surtout solitaires), à tous les êtres un tant soit peu en marge des standards. Ceux-là, Karen les croise et nous les présente dans toute leur « laideur » au fil d’une enquête qu’elle a décidé de mener, trench-coat de minidétective sur le dos, après la mort suspecte de sa voisine du dessus, la belle et amène Anka Silverberg. Car Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est aussi un récit policier, doublé d’un roman historique lorsqu’il aborde le sort des rescapés des camps de concentration nazis à travers le destin de quelques-uns de ses personnages. Enfin, cette œuvre colossale est en partie autobiographique.
Atteinte d’un cancer, la mère de Karen vient de mourir. Au premier plan, son lapin Raymond, amateur de pop-corn et de films d’horreur.
© Emil Ferris /éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2018
Emil Ferris est née à Chicago en 1962. Avant le succès remporté aux États-Unis pour cette première publication, il y a bientôt trois ans, sa vie ne fut pas tendre. À 10 ans (l’âge de son héroïne au début de l’ouvrage), elle est opérée de la colonne vertébrale et porte pendant neuf mois un corset qui pèse la moitié de son poids. De quoi déjà se sentir différente… Très tôt, Emil Ferris décide de devenir illustratrice – comme son père, qui dessinait des frontons de flippers. Mère célibataire, elle accepte toutes sortes de commandes. « J’ai dessiné plein de trucs bizarres et stupides, confie-t-elle à Libération dans un long entretien plein de confidences. J’ai sculpté des poupées et des jouets pour les menus Happy Meal. J’ai fait des couvertures pour des magazines chrétiens, des illustrations pour un restaurant mexicain, d’autres purement décoratives, des trucs pour la société des journalistes professionnels… » À 40 ans, pendant sa fête d’anniversaire, elle se fait piquer par un moustique et ne reprend ses esprits que trois semaines plus tard. Les médecins diagnostiquent une forme gravissime du virus du Nil occidental et doutent qu’elle puisse jamais remarcher. Sa main droite est comme paralysée. Le dessin la maintient pourtant à flot : elle se scotche un stylo entre les doigts et pousse comme elle peut cet attelage sur la feuille. Elle finira par se rétablir complètement. Comme pour prendre un nouveau départ, elle s’inscrit au prestigieux Chicago Art Institute.
Extrait de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres »
Deeze, le grand frère de Karen, l’emmène régulièrement au musée et lui décrypte les toiles de maître, ici un tableau de Seurat. Emil Ferris a représenté la petite et son frère selon le procédé pointilliste du peintre.
© Emil Ferris /éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2018
L’art, classique, moderne et (dans une moindre mesure) contemporain, habite le roman d’Emil Ferris. Régulièrement emmenée au musée par son frère Deeze, la petite Karen découvre une toile d’Eugène Isabey dépeignant des naufragés, un Cavalier arabe de Delacroix, un Saint Georges tuant le dragon d’un maître du XVe siècle ou encore Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Seurat. La toile pointilliste la touche tant qu’elle-même apparaît tramée de petits points dans la page. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres se révèle alors comme une œuvre de la porosité de soi aux imaginaires et une tentative pour se représenter selon des codes esthétiques audacieux et peu conventionnels. L’art regorge de ces représentations-là, dont le sujet (sorcières, dragons, gorgones, cavaliers orientaux) et le style les placent à la marge. C’est la direction que suit Emil Ferris dans son trait et la composition de son roman. Un trait qui varie, tantôt précis et hachuré, tantôt hâtif et caricatural.
« Moi, si j’adore dessiner, c’est grâce à Deeze », déclare Karen dans le livre. Quand elle était bébé, son frère lui donnait des bouts de betterave et du papier brouillon, qu’elle barbouillait allégrement.
© Emil Ferris /éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2018
L’inscription des dessins sur la page est volontiers à l’emporte-pièce. Les planches grouillent de motifs et de textes, les bulles le disputent aux encadrés, les voix se mêlent, s’interpellent et se contredisent. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un roman plein de culot et d’audace sur la place qu’il faut prendre dans un monde qui ne vous en laisse guère. L’ouvrage, en deux parties, a demandé six ans de travail à son auteure et a essuyé 48 refus avant d’être retenu par un éditeur américain indépendant, Fantagraphics. Le tome 2 est, paraît-il, bien avancé.
Moi, ce que j'aime, c'est les monstres
Livre premier
par Emil Ferris
Éd. Monsieur Toussaint Louverture • 416 pages • 34,90 €
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