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MUSÉE DE L'ORANGERIE

Soutine et de Kooning : deux géants fiévreux de l’art moderne

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Au musée de l’Orangerie, une exposition dresse un parallèle entre les histoires et les œuvres de Chaïm Soutine et Willem de Kooning. Séparés par la distance et le temps, ils avaient en commun l’enfance difficile, le déracinement et le tempérament de feu. Retour sur deux esprits tourmentés.
À gauche : “La Femme en rouge” de Chaïm Soutine, vers 1823 (huile sur toile, musée d’Art moderne de Paris ). À droite : “Queen of Hearts” de Willem de Kooning, 1943-1946 (huile et fusain sur panneau de bois, 117 × 70 cm. Coll. Hirshhorn Museum, Washington, D.C.)
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À gauche : “La Femme en rouge” de Chaïm Soutine, vers 1823 (huile sur toile, musée d’Art moderne de Paris ). À droite : “Queen of Hearts” de Willem de Kooning, 1943-1946 (huile et fusain sur panneau de bois, 117 × 70 cm. Coll. Hirshhorn Museum, Washington, D.C.)

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© Paris Musées / Musée d'Art Moderne de Paris - © akg-images/presse

Un océan et une dizaine d’années séparaient les deux peintres, qui ne se sont jamais rencontrés. Mais leurs singuliers parcours individuels présentent, rétrospectivement, bien des points communs qui les rapprochent à la fois dans leur art et dans leur humanité.

Portrait de Chaïm Soutine
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Portrait de Chaïm Soutine

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mahJ, don d’Ariel Fenster • photo © mahJ

La vie de Chaïm Soutine (1893 – 1943) est romanesque à bien des égards. Avant-dernier né d’une fratrie de onze enfants qui grandissent dans l’atmosphère misérable et anxiogène d’un village d’une enclave juive biélorusse menacée par les pogroms, il quitte à l’adolescence sa famille pour Minsk, la grande ville, afin d’y exercer l’activité de tailleur, comme son père. Un métier qui ne l’intéresse pas. Ayant toujours dessiné malgré les interdits et les punitions qui s’y attachent – certains courants du judaïsme orthodoxe rejettent toute représentation de l’humain –, il y prend ses premiers cours de dessin. Mais il préfère fuir la ville après avoir été roué de coups par le fils d’un boucher-rabbin dont il avait osé faire un croquis.

C’est ainsi qu’il arrive à Vilnius, ville à la culture bouillonnante, une « nouvelle Jérusalem » où il peut enfin s’adonner officiellement à son art à l’école des Beaux-Arts. Comme tout jeune artiste de sa génération (ses contemporains sont Picasso, Modigliani, Chagall, Lipchitz, Miró…), Soutine rêve cependant de Paris, la ville de toutes les promesses. Le grand départ a lieu en 1912. La réalité n’est pas calquée sur l’imaginaire : le quotidien s’avère difficile. Il enchaîne les emplois ingrats – il décharge notamment des caisses de poissons qui arrivent à la gare Montparnasse – pour survivre et s’acheter de quoi peindre, mais son logement/atelier à La Ruche et les cafés du boulevard du Montparnasse vont le rapprocher d’autres artistes qui, comme lui, devaient bientôt faire parler d’eux.

Chaïm Soutine, Le Village
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Chaïm Soutine, Le Village, 1923

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huile sur toile • 73,5 × 92 cm • Coll. musée de l’Orangerie, Paris • © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand-Palais/Hervé Lewandowski/ presse

L’émigration de Soutine nourrit sans doute a minima deux ambitions : self made man, il veut s’extraire de son milieu d’origine – il fait alors et fera jusqu’à la fin table rase de son passé – et devenir un grand peintre, au cœur de la capitale des arts de l’époque. C’est une sorte de « rêve américain », un rêve que mène également, venu d’ailleurs et parti autre part, Willem de Kooning (1904–1997). Lui connaît une enfance difficile marquée par le divorce de ses parents et par l’entrée en apprentissage dès douze ans à Rotterdam, où il apprend le graphisme. Manifestement doué, il est encouragé par ses patrons à s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts et des Techniques, où il excelle.

Tony Vaccaro, Willem de Kooning
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Tony Vaccaro, Willem de Kooning, 1953

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© Tony Vaccaro/Getty Images

Si les intentions artistiques de Soutine sont sans équivoque, celles de de Kooning semblent moins claires. Il s’embarque de Rotterdam pour les États-Unis en 1926 en tant que passager clandestin sur un cargo à destination de la Virginie. Or, en 1926, personne en Europe n’imagine faire carrière d’artiste en allant aux États-Unis ! Paris, oui, mais New York ? Bien plus tard, en 1960, il déclarera même à ce sujet : « À l’époque, en Hollande, nous n’avions jamais entendu dire qu’il y avait des artistes en Amérique : l’art se trouvait tout naturellement en Europe. Mais très vite, au bout de six mois ou d’un an sur place, je me suis rendu compte qu’il y avait ici aussi beaucoup d’artistes ». Ce n’est en effet qu’au milieu des années 1940 que l’on commencera à parler d’une École de New-York, nébuleuse imprécise d’artistes américains et immigrés, exactement comme on avait nommé l’École de Paris a posteriori, pour désigner par commodité dans un même mouvement l’effervescence artistique internationale qui y régnait. Si de Kooning part à New York c’est pour y réussir, à l’américaine.

Soutine et de Kooning partagent une haute vision de l’art et de ce qui peut être digne d’être donné à voir aux collectionneurs, aux professionnels et au public. Soutine détruit beaucoup de ses œuvres, même encore quand il connaît le succès. Nombre des tableaux du peintre que nous pouvons voir aujourd’hui ont d’ailleurs été récupérés par ses proches dans les poubelles de Montparnasse ou de Céret ! Il s’acharne aussi sur la toile insatisfaisante, il la taillade, la lacère, voire l’efface à l’essence. Et il refuse qu’on l’observe à l’œuvre. Madeleine Castaing raconte craindre, quand Soutine accepte enfin qu’elle découvre une nouvelle peinture, qu’il n’efface son travail si son regard n’est pas assez élogieux. Il lui arrive aussi de retailler des tableaux ou d’en prélever un détail qui lui plaît sur un ensemble qui le déçoit, pour le recoudre et l’intégrer à une autre peinture. De Soutine, les œuvres que nous ne connaîtrons jamais se chiffrent certainement en dizaines.

Willem De Kooning, Amityville
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Willem De Kooning, Amityville, 1971

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huile sur toile • 203,2 × 177,8 cm • Coll. particulière • coll. particulière © The Willem de Kooning Foundation/Adagp, Paris 2021 /presse

De Kooning détruit beaucoup également : ses œuvres bien sûr, mais aussi celles d’Elaine, sa future épouse, quand elle était encore son élève. Travailleur compulsif et éternel insatisfait, il utilise des solvants pour retarder le séchage de sa peinture afin d’avoir plus de temps de réflexion pour d’éventuelles modifications ou retouches dans le frais. Souvent, il commence sa journée à l’atelier en effaçant le travail de la veille et peut de la sorte passer plusieurs années sur la même toile, dont la datation finale est parfois loin de celle de l’esquisse. Assurément, le caractère primitif, voire abstrait, des œuvres de Soutine et de de Kooning relève d’une même démarche minutieuse, volontaire et réfléchie, aux antipodes des accusations de précipitation et bâclage dont les deux ont pu – et peuvent toujours – être soumis.

Chaïm Soutine, La Colline à Céret
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Chaïm Soutine, La Colline à Céret, 1921

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huile sur toile • 74,3 × 54,93 cm • Coll. Los Angeles County Museum of Art • © Digital Image Museum Associates/LACMA/Art Resource NY/ Scala, Florence /presse

Les démarrages difficiles et la quête du succès, une certaine vie de bohème – qui, pour l’un comme pour l’autre est liée, à partir de la reconnaissance, à un comportement personnel plus qu’aux conditions extérieures –, et un fort penchant pour la boisson, que Soutine partageait avec Modigliani et de Kooning avec Pollock, une forme d’instabilité affective avec les femmes et un tempérament nerveusement mélancolique : ces traits communs entretiennent la légende des deux artistes. Ils vivent pourtant plutôt rapidement et correctement de leur peinture. La fortune sourit même à Soutine avant ses trente ans, grâce au Dr Barnes notamment. Mais, habitué à se contenter de très peu – un temps, il décrochait systématiquement ses toiles en cours de leur support pour en commencer ou modifier une autre, car il ne possédait qu’un châssis –, il conserve en partie ses habitudes de miséreux, venues de son enfance. C’est à cause d’un ulcère aggravé par l’alcool qu’il ne peut s’alimenter correctement et qu’il se nourrit surtout de lait et de bouillies, passant pour extravagant, et si parfois il se met en frais pour des costumes exorbitants, il est généralement sale et débraillé. C’est son marchand Zborowski qui lui impose certains luxes, réservant pour lui la location d’un logement et d’un atelier respectables, la mise à disposition d’une voiture avec chauffeur…

De Kooning connaît aussi les difficultés les premiers temps, devant déménager peu après son mariage dans un appartement sans eau chaude. Son épouse raconte qu’une question qu’ils se posaient souvent était : « Alors, dîner ou rouge de cadmium ? » Et c’est par économie justement qu’il achète à bas prix en 1948 un stock de peinture en bâtiment noire et blanche. L’occasion lui permet d’explorer la peinture en noir et blanc dans une démarche radicalement novatrice qui séduit ses amis Motherwell et Pollock comme la critique. Le succès institutionnel suit immédiatement et l’achat de son Painting (1948) par le MoMA lance son succès commercial, qui ne se démentira plus.

Willem De Kooning, North Atlantic Light
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Willem De Kooning, North Atlantic Light, 1977

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huile sur toile • 205,5 × 179,5 cm • Coll. Stedelijk Museum, Amsterdam • © Collection Stedelijk Museum, Amsterdam/presse

Soutine et de Kooning passent chacun pour être une figure tutélaire d’un moment artistique important du XXe siècle : l’École de Paris pour le premier, l’École de New York pour le second. La place de choix qu’ils y occupent traduit plutôt l’importance de leur production et leurs liens d’amitié avec Modigliani, Foujita, Orlo… pour l’un et Gorky, Kline, Pollock… pour l’autre, plutôt qu’une hiérarchie de facto, comme c’était le cas par ailleurs avec André Breton dans le groupe des surréalistes. Car ils étaient tous les deux farouchement indépendants : Soutine s’incarnait en une sorte de Juif Errant et de Kooning, dans ses interviews et entretiens avec les critiques d’art, refusait toutes les catégories, y compris celles de l’expressionnisme abstrait ou de l’action painting… dont il a pourtant été décrit comme l’un des artistes les plus emblématiques. Au-delà des gestes artistiques et des jeux d’influence, les deux peintres se sont aussi rejoints dans leurs trajectoires humaines d’écorchés vifs, d’enfants de l’exil et de fers de lance malgré eux de deux moments clés de l’art moderne.

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Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée

Du 15 septembre 2021 au 10 janvier 2022

www.musee-orangerie.fr

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