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Le show des métiers d’art Chanel devant l’ancien Palais de justice de Dakar, 2022
© Chanel
Une atmosphère euphorique soufflait sur Dakar en ce début de mois de décembre. Alors que le défilé des métiers d’art de la maison de luxe Chanel s’était déroulé la veille au cœur de l’ancien palais de justice, superbe édifice moderniste tout juste rénové, les galeries et lieux d’exposition de la ville fêtaient, le 7 décembre, le vernissage de la 11e édition de Partcours. La manifestation consacrée à la scène artistique dakaroise soulignait le dynamisme et les ambitions autant africaines qu’internationales des jeunes galeries d’art installées dans la capitale sénégalaise.
Portrait de Ouattara Watts devant l’une de ses œuvres, 2022
© Photo Khalifa Hussein
À l’image de la galerie Cécile Fakhoury, qui a ouvert dans le quartier du Plateau un nouvel espace en 2018, six ans après l’inauguration de sa maison mère à Abidjan (et trois ans avant l’ouverture de son espace parisien). Le peintre new-yorkais d’origine ivoirienne Ouattara Watts (né en 1957) y dévoile ses dernières toiles jusqu’en mars. Des tableaux déclinant différents symboles et codes secrets d’un vocabulaire plastique élaboré depuis les années 1980 et sa rencontre avec Jean-Michel Basquiat. Ses compositions complexes sont animées d’un flux vital continu, où les chiffres et sigles informatiques, formes abstraites, silhouettes de masques, sculptures dogons, cauris, tâches de matière brute pareilles à un vortex, écrivent une cosmogonie dont seul l’artiste démiurge détient la clef.
« Oui, il y a un sens précis à ce langage codé, cela peut signifier une pensée, une phrase tiré d’un livre, un morceau de musique », nous confirme l’artiste dans un sourire malicieux, « ce qui m’intéresse c’est que les gens prennent le temps de s’arrêter devant mes tableaux et de réfléchir à ce qu’ils pourraient bien signifier ; que cela ne cesse jamais de les interroger même quand je ne serai plus là ». L’ensemble réalisé pour Dakar, de plus petits formats qu’à l’accoutumée, est teinté d’une énergie particulière, celle de la ville portuaire ouverte sur le monde. « J’aime cette idée que la ville offre des perspectives et des horizons mentaux ; on peut la concevoir comme une porte d’accès à une pensée universelle. Pour ces tableaux, je me suis inspiré de la vitalité culturelle de Dakar, sa richesse intellectuelle, la poésie qu’elle porte en elle depuis Léopold Sédar Senghor ».
Ouattara Watts, Intercessor #1
© Cecile Fakhoury
« Il y a une vraie explosion de la création, qui ne se limite pas au temps de la Biennale d’art contemporain, mais se joue au quotidien. »
Vincent Michéa
Vincent Michéa, autre artiste de l’écurie Fakhoury, installé à Dakar depuis trente ans, confirme : « Dakar est depuis longtemps une ville de culture, où la danse, le cinéma et la peinture sont particulièrement productifs, inventifs, mais depuis quinze ans, il y a une vraie explosion de la création, qui ne se limite pas au temps de la Biennale d’art contemporain, mais se joue au quotidien ». Avec pour conséquence un bouleversement urbain. Le processus de classement du patrimoine bâti est fragilisé par les ambitions immobilières voraces et nombre d’immeubles du centre-ville (quartier du Plateau), dont Michéa a fait le sujet de prédilection de ses tableaux-collages architecturaux, ont été depuis rasés pour céder la place à de vastes complexes rentables.
D’autres lieux résistent aux appétits de l’immobilier et se métamorphosent au gré des projets, où la culture parvient à tirer son épingle du jeu. C’est ce que peuvent constater les visiteurs de la galerie Selebe Yoon, installée en 2020 dans un vaste bâtiment des années 1950. Ces anciens grands magasins ont été transformés en lieu de résidence et d’exposition, soit 1 000 mètres carrés de salles en enfilades, de vastes et hauts plateaux, où tout semble possible. Pour Partcours, l’artiste Mbaye Diop y déploie les fruits de sa résidence, imposants dessins au fusain et films d’animation, en prise avec les enjeux du tissu urbain dakarois, lieu pétri de contradictions, marqué aussi bien par l’histoire coloniale que ses racines ancestrales, où l’écrasante bétonisation fait face à des architectures de fortune, cabanes et gargotes éphémères.
Entrée de la galerie Selebe Yoon à Dakar
© Galerie Selebe Yoon, Dakar
Autre endroit réjouissant à découvrir, la Oh Gallery, créée en 2018, avec un nouvel espace ouvert dans un immeuble d’habitations l’année dernière. Elle représente 17 artistes et se veut en prise avec les questions sociétales actuelles, celles de la condition féminine notamment, comme le souligne sa directrice Océane Harati. Soucieuse de développer le goût de la collection chez des acheteurs moins fortunés, elle a eu la bonne idée d’ouvrir un store au sein de la galerie où dessins et carnets sont proposés à la vente à des prix plus accessibles sans froisser un marché de l’art où s’envolent les cotes d’un « art contemporain africain » aussi impossible à définir que prolifique.
Lors de cette onzième édition de Partcours, nous pouvions y découvrir les œuvres de Lune Diagne [ill. ci-dessous], grandes compositions de traits noirs et blancs dessinant les masses de corps unis, ceux des femmes de Nder qui, en 1820, s’étaient auto-immolées pour échapper à l’esclavage, devenant ainsi des figures de résistance à l’oppression coloniale.
Vue de l’expositions des œuvres de Lune Diagne à la OH Gallery à Dakar, 2022
© Lune Diagne
Parmi les lieux pluridisciplinaires qui marquent de leur empreinte nouvelle Dakar, l’espace Trames, fondé en 2018 sur la place des Indépendances, est une gigantesque plateforme de 2 000 mètres carrés répartis sur quatre étages. Elle accueille jusqu’à fin janvier une installation immersive, sorte de forêt de totems magiques et structures de textiles conçue par Hyacinthe Ouattara évoquant l’équilibre fragile des termitières et de l’architecture dogon.
Pour les amateurs de design, il faut aller au Studio Quatorzerohuit installé dans un charmant immeuble moderniste et la galerie du WAO, le Weaving Art Objects, fondé par Aïssa Dione pour développer un « made in Sénégal » avec les industries textiles locales et les savoir-faire traditionnels d’Afrique de l’Ouest. Et il ne faut pas oublier de garder un œil sur les intentions de la Galerie du 19M. Créée par la Maison Chanel à la frontière entre Paris et Aubervilliers, et entièrement dévolue au métier d’art, elle doit inaugurer courant janvier, au sein du musée Théodore-Monod d’Art africain, un parcours consacré aux métiers de la broderie et du tissage – réunissant artisans et artistes, il sera visible à Dakar jusqu’au 31 mars puis ensuite dans les espaces franciliens du 19M.
Défilé des métiers d’art Chanel dans l’ancien Palais de justice de Dakar, le 6 décembre 2022
© Giovanni Giannoni / Chanel
Cette initiative lancée dans la lignée du défilé du 6 décembre a été perçue par quelques acteurs de la scène culturelle comme un premier pas vers un projet à plus long terme autour des métiers d’art à Dakar… Rien de concret pour l’instant, contrairement au nouveau Goethe-Institut dont Partcours proposait de découvrir le chantier. Installé dans un quartier résidentiel de Dakar, conçu par l’architecte burkinabé Francis Kéré, connu pour son travail en phase avec l’environnement et lauréat du prestigieux Pritzker Prize en 2022, l’édifice construit avec une roche locale, la latérite, abritera outre la bibliothèque, des cours et conférences, des concerts et des expositions. Il vient renforcer un peu plus le maillage culturel d’une ville riche de promesses.
Ouattara Watts in Dakar
Du 5 décembre 2022 au 11 mars 2023
Galerie Cecile Fakhoury • Rue Carnot x Béranger Féraud • BP23402 Dakar Dakar
cecilefakhoury.com
Lune Diagne, « Talataay Nder » & Félicité Codjo, « De sueur et d’espoir »
Du 29 novembre 2022 au 4 février 2023
Oh Gallery
www.ohgallery.net
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