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Desire Moheb Zandi dans son atelier à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
Entrer dans l’atelier d’un artiste est toujours une expérience étonnante… Celui de Desire Moheb Zandi (née en 1990), installé à Saint-Ouen dans un immeuble de bureaux reconverti en incubateur d’artistes (nommé Poush), est un cocon aux couleurs vives, qui nous a immédiatement enchantés. Perchée au 13e étage, la jeune artiste a transformé la petite pièce grise qui lui est allouée en white cube (elle a repeint elle-même les murs en blanc), et accroché plusieurs œuvres récentes, divisant joyeusement l’espace avec ces grandes pièces de tapisseries acidulées et sculpturales. Au sol, des pelotes en pagaille – rose vif, bleu pétant ou à paillettes. Quelques dessins aussi, un poème de Rûmî recopié sur une feuille… Surtout, un métier à tisser en bois. Et de grandes fenêtres ouvrant sur le périphérique hyperactif. Au loin, Paris bourdonne, et notre conversation commence.
L’atelier de Desire Moheb Zandi à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
« J’ai grandi avec ma mère et ma grand-mère. » Deux femmes aux mains occupées, tricotant, tissant, dont Desire Moheb Zandi observe dès ses jeunes années le mouvement tranquille et assuré. De son enfance en Turquie, elle tire une conviction : il lui faut travailler avec ses mains. Alors elle quitte tout et part pour New York, où elle étudie à la Parsons School of Design ; elle travaille ensuite comme assistante styliste, fait des tas de rencontres. La créatrice Diane Von Furstenberg la remarque et expose quelques-unes de ses créations dans ses vitrines. Il faut entendre Desire Moheb Zandi parler de New York (« une école en soi ») et de son effervescence cosmopolite, un sourire immense aux lèvres, les yeux pleins de souvenirs. Elle qui est si joyeuse, si avenante, y a trouvé un nid parfait pour développer un art à mi-chemin entre héritage turc et audace créative.
Desire Moheb Zandi dans son atelier à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
Le monde de la mode lui donne également accès à toutes sortes de matériaux, qu’elle récupère et réutilise. L’artiste parle à plusieurs reprises d’« upcycling », une pratique de plus en plus en vogue dans l’industrie du vêtement, qui consiste à réemployer des matériaux usagés – le plus souvent, pour les sublimer dans des créations uniques. C’est ainsi que des fils de plastique, des accessoires pour cheveux et des éléments épars se retrouvent dans son métier à tisser, assemblés avec des fils de laine traditionnels. Ces matériaux « non-orthodoxes » lui permettent de « déconstruire la tapisserie » et de produire de superbes « effets sculpturaux »…
L’atelier de Desire Moheb Zandi à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
Ici, on pense aux années 1960 et 1970, qui ont vu émerger la production d’œuvres textiles volumineuses. Les Nouvelles Pénélopes et la Nouvelle Tapisserie, notamment, ont dépoussiéré les très sages arts textiles et en ont fait le support d’œuvres subversives – profondément féministes, évidemment. Desire Moheb Zandi se place dans cet héritage, et y ajoute une critique des ravages de l’Anthropocène : elle nous montre une pièce dont les lignes suivent la forme des vagues, et évoque les morceaux de plastique qui traînent dans l’océan… Anglophone, elle note au passage la proximité des mots « weaving » (tissage) et « wave » (vague). Attentive à la langue (« Le mot textile dérive du texte »), ses titres évoquent des paysages mémoriels, fantasmés, rêvés : Coucher de soleil, Jungle, Champ magnétique. Chaque pièce fait, discrètement, référence à un souvenir, à une histoire personnelle. Malicieuse, l’artiste note qu’elles évoquent à ceux qui les regardent des choses toujours différentes ; elle parle de cette « mémoire tactile » qui nous est propre et intime.
Desire Moheb Zandi dans son atelier à Poush, Clichy
maurine tric
Tantôt abstraits, tantôt figuratifs, ses motifs varient sans cesse – des effets « glitch » qui s’inspirent de bugs informatiques, des rythmes qui lui viennent du jazz…
Sachant qu’une œuvre lui demande plusieurs semaines de travail, une part d’improvisation s’ajoute aux dessins préparatoires, et la surprise demeure. Autrement dit, ce n’est que lorsqu’elle retire la pièce de son métier à tisser qu’elle en peut voir le rendu final… Parfois, déçue, elle jette. Parfois, plus tard, elle regrette. Le travail est très physique : elle est souvent debout, comme en transe. « Je ne fais qu’un avec le métier à tisser. » Desire Moheb Zandi travaille avec les mains, avec les pieds. À chaque fois qu’elle voyage quelque part, elle s’intéresse aux traditions textiles – elle qui vient du Kilim turc ouvre toujours un peu plus son esprit, et n’oublie jamais de collecter des matériaux pour « leur donner une seconde vie ». Comme ces cordes de pêcheurs brésiliens qu’elle a enrobées de laine pour les rendre plus douces, et les faufiler entre les mailles de l’une de ses œuvres…
L’atelier de Desire Moheb Zandi à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
L’artiste utilise aussi de la peinture : acrylique, huile, aquarelle, toutes l’intéressent. Elle les applique parfois en couches très épaisses, et la peinture devient alors, elle aussi, éminemment sculpturale. Desire Moheb Zandi aime que ses pièces se terminent en franges, qui signent l’« émancipation de la forme », comme une possibilité d’évasion pour les fils disciplinés. Elle s’intéresse à la façon dont ses œuvres sont suspendues au plafond : certaines, dont on imagine le poids, ne sont tenues que par quelques fils tout fins. Encore une fois, cette nouvelle Ariane joue de contrastes. Tantôt abstraits, tantôt figuratifs, ses motifs varient sans cesse – des effets « glitch » qui s’inspirent de bugs informatiques, des rythmes qui lui viennent du jazz…
L’atelier de Desire Moheb Zandi à Poush, Clichy
Photo Maurine Tric
Desire Moheb Zandi parle de joie, de couleurs, d’amour. Sa bonne humeur est communicative : pourtant, on imagine la dureté et la solitude d’un travail qui lui demande de rester à son métier à tisser durant plusieurs heures, pour travailler à une pièce qui lui demandera un mois entier… Mais, là encore, elle a de jolis mots. Elle ressent par-dessus tout cette « satisfaction du travail de la main », qui l’éloigne du monde et la fait entrer dans un « temps différent ». On sait que Poush, où elle a son atelier, est éphémère, et qu’il lui faudra déménager, transporter à nouveau son très lourd métier à tisser. Elle balaie nos craintes d’un sourire : elle ne sait pas où elle ira ensuite, et c’est tant mieux. Puisque les voyages l’inspirent, autant les multiplier ! Quant à son travail, elle aimerait explorer des œuvres immersives. On l’imagine volontiers, elle dont les formes sont déjà hypnotiques… Et c’est ainsi qu’on la laisse, dans une bonne humeur printanière, revenir à son travail. D’une générosité mémorable.
Le site de Desire Moheb Zandi
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