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À gauche Nathalie Clifford Barney photographiée avec son chien en 1910, au centre Romaine Brooks en 1923, à droite Elisabeth de Gramont photographiée en 1889 par Nadar.
© Bridgeman Images
On l’appelle l’Amazone. Natalie Clifford Barney est une cavalière émérite mais c’est surtout son esprit et son franc-parler qui impressionnent. Quand Romaine Brooks la représente dans les années 1920, alors que débute leur relation, elle n’oublie pas ce surnom donné par Rémy de Gourmont, et lui attribue un petit cheval noir. Peintre comme sa mère mais également autrice, elle semble avoir tous les dons d’une femme bien née et éduquée. Habituée à défrayer la chronique, elle assume très tôt son homosexualité au grand jour, notamment en relatant dans Quelques portraits, sonnets de femmes son histoire avec Liane de Pougy, la courtisane du Tout-Paris. Cette femme têtue tient aussi l’un des derniers Salons parisiens et contribue par ses engagements intellectuels, artistiques et affectifs à donner une visibilité aux lesbiennes à la Belle Époque. Quand elle s’installe en 1910 au 20 rue Jacob dans le 6e arrondissement, à deux pas du Jardin du Luxembourg, elle a déjà inspiré des poèmes à Renée Vivien ou un personnage à Colette. Son jardin abrite une folie antique qu’elle nomme « Temple de l’Amitié ». Un écriteau « Danger » est aussi accroché pour avertir les fidèles que l’amitié comme l’amour est une chose grave et périlleuse.
Nathalie Clifford Barney avec dans danseuses en toges
© Archives Charmet / Bridgeman Images
Les deux Américaines, farouchement indépendantes, refusent de vivre ensemble mais vont entretenir une relation d’une cinquantaine d’années dont Lily de Gramont est la complice.
Romaine Brooks, de son côté, est beaucoup plus discrète sous son chapeau haut de forme. Quand bien même elle jouit d’un beau succès en tant que peintre depuis qu’elle expose chez Durand-Ruel, son caractère est opposé à celui de son amante. Renfermée sur elle-même, elle est moins mondaine ; selon le mot de la gouvernante de Natalie Clifford Barney, leurs deux personnalités sont « comme l’eau et le feu ». On ne connaît pas exactement les circonstances de la rencontre entre les deux femmes seulement qu’elles se rapprochent alors qu’elles ont toutes deux la quarantaine, au début des années 1920. Auparavant, Romaine Brooks a déjà eu une liaison avec la danseuse Ida Rubinstein, étoile des ballets russes, qui s’est traduite dans un tableau, hommage Weeping Venus (ou Vénus en pleurs). Les deux Américaines, farouchement indépendantes, refusent de vivre ensemble mais vont entretenir une relation d’une cinquantaine d’années dont Lily de Gramont est la complice.
Romaine Brooks, Le Trajet, vers 1911
huile sur toile • 115,2 x 191,4 cm • Coll. Smithsonian American Art Museum, Washington, DC • © SAAM
C’est en 1909 que le trio se constitue. Issue d’une famille aristocratique riche et corsetée, Lily de Gramont, connue sous son nom d’épouse en tant que madame Élisabeth de Clermont-Tonnerre, fait la rencontre de Natalie Clifford Barney. À son contact, la duchesse se découvre lesbienne, elle quitte son mari violent et se met à l’écriture, notamment de Mémoires. Chaque année, jusqu’à leur mort (Lily décède en 1954), elles fêteront l’anniversaire de leur rencontre, en restant fidèles par l’esprit et non par le corps. Car chacune reste libre ! L’été, Lily de Gramont, surnommée la duchesse rouge pour son rattachement aux idées socialistes et féministes, invite Romaine Brooks à passer des vacances avec les deux amies.
Romaine Brooks, Les Empecheurs, 1930
crayon sur papier • 30,6 × 22,7 cm • Coll. Smithsonian American Art Museum, Washington, DC • © SAAM
Un polyamour voit le jour. Mutuellement, elles se confortent, se respectent et s’écrivent. Natalie insuffle à Romaine le goût d’écrire ses mémoires et la force d’affronter les démons de son enfance dans des dessins qui figurent des créatures fantastiques aux traits médiévaux – très éloignées de ses portraits mélancoliques ou éthérés. Elle lui indique la voie pour s’affranchir de l’emprise de sa mère et affronter ses tourments familiaux de jeunesse. Mieux, Natalie Clifford Barney encourage Romaine Brooks à revendiquer et assumer son homosexualité. En plus de dépeindre le poète Gabriele d’Annunzio, Jean Cocteau, ou quelques prêtresses de Sapho alanguies sur des divans, Romaine Brooks fait le portrait de Lily, une rose rouge au veston, dans des teintes de gris et de bleue qui font sa signature.
Les étés complices se suivent au « Trait d’union », la maison de vacances que Natalie et Romaine ont fait construire en Provence en 1928. Chacune en occupe une aile pour se laisser de la place et mieux se retrouver. Lorsque l’Italie fasciste déclare la guerre à la France en 1939, Romaine persuade Natalie, qui est juive, de la suivre dans sa maison de Florence. Les Américaines traversent la Seconde Guerre mondiale mais la vie commune devient insupportable. L’une reproche un excès d’autorité. L’autre y voit un esprit trop critique. En 1946, Natalie choisit de revenir à Paris où réside encore Lily. Romaine part s’installer à Nice.
Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney dit L’Amazone, 1920
huile sur toile • 86,5 × 65,5 cm • Coll. musée Carnavalet, histoire de Paris, Paris • © Bridgeman Images
L’histoire ne s’arrête pourtant pas là et les amantes conservent des liens, continuant à s’écrire, à se retrouver dans une ville ou une autre. Natalie, durant toute sa relation avec Romaine, n’a jamais cessé de fréquenter d’autres personnes mais a toujours veillé sur son amie. Restée en arrière-plan, Lily conserve des liens forts avec Natalie. Toutes trois accordent beaucoup d’importance à « l’amitié », Romaine déclarant « Jamais auparavant, je n’ai eu une véritable amie et Natalie m’apporta un trésor d’amitié que j’acceptai avec reconnaissance et auquel je répondis ».
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