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Carl Van Vechten, Portrait de Romaine Brooks, vers 1935
Épreuve photographique sur gélatine d'argent • 36 x 28 cm • © Archives of American Art / Smithsonian Institution
Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney (1876-1972), femme de lettres, dit «L’Amazone», 1920
Des teintes glacées caractéristiques
À Capri, île de la baie de Naples chérie des homosexuels anglais de l’époque, la jeune artiste lesbienne installe son premier atelier. En 1902, elle se marie à Londres avec un pianiste gay rencontré en Italie, soucieuse de s’assurer une couverture. C’est là, en Angleterre, qu’elle découvre Walter Sickert et Aubrey Beardsley, les villes plongées dans la brume et les Cornouailles, qui lui inspirent cette palette si caractéristique, hantée de bleus glacés et de gris pâles. Ce filtre chromatique propre à elle seule nimbe ses portraits androgynes et ses nus morbides ; il lui permet de s’éloigner des représentations alanguies et des portraits académiques, pour les réinventer, à sa façon.
Huile sur toile • © Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris
Romaine Brooks, Le Trajet, vers 1911
Représenter autrement les femmes de son temps
1910 est l’année de sa toute première exposition chez le célèbre marchand des peintres impressionnistes Durand-Ruel, mais aussi du début de son histoire d’amour et d’amitié avec l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio (1863–1938), dont elle peint plusieurs portraits. Fascinée par la beauté pointue de la danseuse russe Ida Rubinstein (1885–1960), Romaine Brooks adopte une troublante représentation androgyne des femmes : Le Trajet (vers 1911), toile de près de deux mètres de largeur, montre la danseuse allongée sur une forme abstraite – évocatrice d’un Art nouveau dépouillé –, osseuse, morbide, réflexion mélancolique et glaçante sur le sexe et la mort, où le corps apparaît martyr.
huile sur toile • 115 x 191 cm • © Smithsonian American Art Museum
Portrait de Natalie Clifford Barney
Natalie Clifford Barney, l’autre Américaine
En 1915, joie : Romaine Brooks rencontre Natalie Clifford Barney (1876–1972), exceptionnelle personnalité du Paris cosmopolite de ce début de XXe siècle. Elle aussi est Américaine, elle aussi se passionne pour l’art, et son salon est célèbre depuis 1909 pour accueillir, en plus de Rodin et de Rilke, les plus importantes femmes de son temps : écrivaines, journalistes, artistes, lesbiennes, excentriques, telles Colette, Alice B. Toklas, Isadora Duncan… Amantes immédiatement et pour le reste de leur vie – elles resteront toutefois polygames, laissant la liberté à Natalie d’entretenir une relation parallèle avec la nièce d’Oscar Wilde –, les deux femmes s’inspirent beaucoup.
Photo Wikimedia Commons
Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney (1876-1972), femme de lettres, dit «L’Amazone» (détail), 1920
L’amazone et son cheval
Si Romaine Brooks prend volontiers pour modèles les femmes du salon de la rue Jacob, elle adopte pour le portrait de son aimée l’idée de l’« amazone » : Natalie est une passionnée d’équitation, pose à cheval en Une de journaux américains. C’est aussi le nom de son salon, ainsi que de son ouvrage Pensées d’une Amazone (1920). Avec justesse, le catalogue de l’exposition « Parisiennes citoyennes ! Engagements pour l’émancipation des femmes (1789–2000) » précise que ce « fougueux cheval à robe noire, tout en évoquant l’amazone, symbolise la vitalité et l’impétueuse liberté de sa modèle ».
Huile sur toile • © Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris
Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney (1876-1972), femme de lettres, dit «L’Amazone» (détail), 1920
Paris pour toile de fond
À droite du portrait, un paysage urbain. On reconnaît Paris et plus précisément la cour arborée du 20, rue Jacob dans le 6e arrondissement, où réside Natalie Clifford Barney depuis 1910 – juste après avoir quitté en trombe son amante Renée Vivien (1877–1909), poétesse de renom avec qui elle a vécu une relation tumultueuse. C’est là qu’elle tient salon, là aussi qu’elle reçoit des invités n’ayant pas froid aux yeux pour d’étonnantes « fêtes païennes » qui attirent l’attention, profitant d’un petit temple en pierre à la grecque (probablement construit par le maréchal de Saxe pour sa maîtresse comédienne, Adrienne Lecouvreur). Ainsi, sous la glace apparente de ce portrait en grisaille se cache un feu d’une affriolante ardeur…
Huile sur toile • © Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris
Romaine Brooks, Portrait de Natalie Clifford Barney (1876-1972), femme de lettres, dit «L’Amazone» (détail), 1920
Une chevelure phénoménale – et canalisée
La couleur est rare chez Romaine Brooks. Et souvent solitaire. Ce sont ses lèvres rouges dans un autoportrait androgyne de 1923, ou la croix écarlate d’une infirmière ayant les traits d’Ida Rubinstein dans La France Croisée (1914). Ici, c’est la chevelure blonde de Natalie Clifford Barney qui, discrètement, illumine la toile. Sa blondeur était d’ailleurs l’une de ses fiertés, au point qu’elle la surnommait « moonbeam » (rayon de lune). Plusieurs de ses portraits, par sa mère Alice Pike Barney ou le mondain Carolus-Duran, montrent une généreuse chevelure, éclatante et mousseuse, couronne délicate de son visage légèrement allongé. Romaine Brooks, fidèle à sa palette, en diminue l’éclat mais le conserve, amoureuse. Elle ne réduit pas son modèle tant aimé à sa beauté, mais en fait une digne figure.
Huile sur toile • © Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris
Parisiennes citoyennes ! Engagements pour l’émancipation des femmes (1789-2000)
Du 28 septembre 2022 au 29 janvier 2023
Musée Carnavalet • 23 Rue de Sévigné • 75003 Paris
www.carnavalet.paris.fr
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Romaine Brooks, une peintre Américaine en Europe
L’enfance de Romaine Brooks (1874–1970) n’a pas été des plus tendres. Née à Rome d’un couple de riches Américains, elle a connu l’enfer d’une mère instable puis l’abandon, a été ballottée de familles d’accueil en institutions religieuses… Délaissée malgré sa prestigieuse ascendance – son grand-père était un riche négociant de Philadelphie –, la jeune Romaine Brooks se plonge dès ses plus jeunes années dans le dessin, et décide, à 19 ans, de tout quitter pour partir à Paris, où elle apprend le chant, renonce, puis court apprendre l’art en Italie, à la Scuola Nazionale, où elle est alors la seule femme étudiante.