Série – 20 QUESTIONS QUE VOUS VOUS POSEZ SUR L’ART

Du rapt au viol, pourquoi tant d’œuvres d’art figurent-elles des violences sexuelles ?

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Impossible de ne pas le remarquer : dans les musées, les femmes font souvent l’objet de rapt, d’enlèvements, de scènes violentes et volontairement érotisées par les pinceaux et les burins. Mais d’où vient cette passion des artistes ? Chaque jour, Beaux Arts répond à toutes les questions que vous posez sur l’art… sans aucun tabou !
Nicolas Poussin, L’enlèvement des Sabines
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Nicolas Poussin, L’enlèvement des Sabines, entre 1633 et 1634

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Huile sur toile • 154,6 x 209,9 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, New York • © Wikimedia Commons

Face au faune, muscles saillants, qui l’enlève, elle ne peut pas résister. La nymphe aura eu beau se débattre, le désir du mâle a vaincu. Cette scène de 1860 peinte par Alexandre Cabanel (Nymphe enlevée par un faune, Palais des beaux-arts de Lille) est tristement banale : le sexe faible y subit le même sort que les Sabines, Europe, Proserpine, Rebecca… Soit la longue liste de femmes conquises de force, empruntées à la mythologie, à la grande histoire ou aux contes, et figurant sur les tableaux, les sculptures depuis des lustres.

Bienvenue au musée, le temple où abondent ces scènes de rapt ou de ravissements, des vases grecs aux toiles de Picasso, en passant par les tableaux de Rubens ou les marbres du Bernin ! Les femmes y sont souvent lascivement soulevées, avec grâce et force expression des émotions. À l’ère romantique, sous un air angélique dont elles adoptent même le prénom, elles sont massivement kidnappées, agressées, par des « barbares », des Vikings, et même des bêtes féroces… Quand elles ne sont pas surprises à leur toilette (n’est-ce pas Suzanne ?).

Mais pourquoi donc tant de violence érotisée ?

Portrait de Jérôme Delaplanche, chef du département de la programmation au Centre des Monuments Nationaux
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Portrait de Jérôme Delaplanche, chef du département de la programmation au Centre des Monuments Nationaux

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© INHA

C’est la question qui a obsédé pendant plusieurs années Jérôme Delaplanche, ancien directeur du département d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome (Villa Médicis) et aujourd’hui chef de la programmation au Centre des Monuments Nationaux. Dans son livre Ravissement : Les représentations d’enlèvement amoureux dans l’art (Citadelles & Mazenod), publié en 2018, l’historien de l’art décortiquait ainsi les rapts dans l’histoire de l’art en dégageant plusieurs tendances à cette surreprésentation.

À gauche, “Nymphe enlevée par un faune” (1860) par Alexandre Cabanel. À droite, “L’enlèvement de Proserpine” (1621-1622) par Le Bernin
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À gauche, “Nymphe enlevée par un faune” (1860) par Alexandre Cabanel. À droite, “L’enlèvement de Proserpine” (1621-1622) par Le Bernin

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Huile sur toile / Marbre • 243 x 142 cm / 255 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts de Lille / Coll. Galerie Borghèse, Rome • © Bridgeman Images © Wikimedia Commons

Selon Jérôme Delaplanche, « si les enlèvements sont si nombreux, c’est d’abord parce qu’ils sont le support de défis purement artistiques, nous expliquait-il au moment de la sortie de son livre. Ils incitent l’artiste à développer pleinement sa virtuosité. » En résumé, représenter un corps qui s’empare avec force d’une silhouette dans la contrainte est un vrai exercice technique pour le peintre et le sculpteur. « Beaucoup de ces œuvres d’enlèvement, ajoute l’historien de l’art, comptent d’ailleurs comme des morceaux de bravoure, si on scrute bien Titien, Bernin, Rubens ou tant d’autres artistes de la Renaissance. Mains crispées, visage de panique, corps raidis… Certains ravissements correspondent aussi à une apothéose, presque mystique, où la figure s’élève elle-même. »

Des œuvres créées par des hommes pour des hommes

« Depuis la Renaissance, affirme Jérôme Delaplanche dans une étude antérieure à son livre sur le sujet, le motif de l’enlèvement permet aux artistes de traiter du désir sexuel dans son expression la plus saillante, comme la manifestation visible d’une irrépressible pulsion. Les caractéristiques dynamiques et dramatiques de l’œuvre d’art y sont portées à leur maximum d’intensité. L’image du rapt permet une exploration du pathos à travers la gestuelle et les expressions. »  L’historien de l’art voit donc dans ces scènes la manifestation d’un désir irrépressible assimilable au viol, même si l’acte de pénétration lui-même est peu représenté. Il distingue aussi un rapt obéissant à une nécessité historique : ces œuvres dépeignent en images une réalité de contrainte décrite dans des textes.

Pierre Paul Rubens (copie de l'œuvre de Titien), L’enlèvement d’Europe
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Pierre Paul Rubens (copie de l’œuvre de Titien), L’enlèvement d’Europe, entre 1628 et 1629

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Huile sur toile • 182,5 × 201,5 cm • Coll. Musée Du Prado, Madrid • © Wikimedia Commons

Pour autant, selon l’historien de l’art, il faut se garder de tout anachronisme, à l’aune de l’ère post-MeToo, mais plutôt chercher à expliquer le contexte culturel de ces œuvres. Dans son livre, Jérôme Delaplanche souligne néanmoins le système masculin qui rassemble toutes ces pièces : « Ce sont des œuvres d’art créées par des hommes, pour des hommes, et illustrant des récits imaginés par des hommes, pour des hommes. Elles présentent les femmes enlevées de telle sorte que nous sommes associés à la convoitise masculine, nous offrant l’image érotisée et complaisante d’une victime frémissante. »

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