Portrait de Pablo Picasso dans son atelier, cigarette à la main, Paris, vers 1950
Photographie en noir et blanc • © Alamy / Hemis / Science History Images
« Célébration Picasso ». Par son titre, l’événement ne cache pas sa volonté de fêter l’artiste tambour battant, en accord avec son immense notoriété. De son vivant déjà, le peintre espagnol était adulé comme une star, constamment suivi d’un cortège de photographes et d’admirateurs, qui le traquaient jusqu’à la plage ou à la corrida. Une chose est sûre : Picasso se montrait charismatique et a su s’ériger par son talent en icône de l’art moderne. Mais son autorité n’a cessé d’enfler jusqu’à devenir écrasante, à une époque qui cherche à « déconstruire » les figures de pouvoir…
Depuis plusieurs années, un nombre incalculable d’expositions lui sont consacrées. Picasso illustrateur, Picasso et les femmes, Picasso et le Minotaure, Picasso et les avant-gardes arabes, Picasso et l’Afrique, Picasso et la bande dessinée… La liste, extensible à l’infini (et culminant avec l’exposition « Picasso.mania » en 2015), provoque le tournis et un sentiment d’overdose. Surtout à l’heure où l’on se préoccupe de donner une place à d’autres artistes injustement mis de côté…
ORLAN, Les femmes qui pleurent sont en colère n°1, 2019
Tirage photo • 102 × 150 cm • Édition de 7 exemplaires • © Courtesy de l’artiste et de la Galerie Ceysson & Bénétière
« L’œuvre de Picasso a, en effet, été beaucoup montrée », admet Cécile Debray, présidente du musée Picasso à Paris, détenteur de la plus grande collection publique au monde d’œuvres de l’artiste. Et si cette « omniprésence » reste selon elle « à l’aune de son importance dans l’histoire de l’art », l’institution a ressenti le besoin de répondre au problème avec des expositions temporaires qui « opèrent une forme de décentrage » et de « rééquilibrage », en montrant d’autres artistes de son temps et en invitant des créateurs contemporains comme ORLAN, Farah Atassi et Pierre Moignard à dialoguer avec lui, le plus souvent « sur un mode analytique, voire critique ».
Mais les griefs vont plus loin. Pour certains, Picasso serait même surcoté, indigne du génie qu’on lui prête ! Ainsi, on aurait sous-estimé l’influence de Matisse, de Braque et de ses compagnes. Pire, l’artiste n’aurait rien inventé du tout et se serait rendu coupable de « réappropriation culturelle », voire de plagiat, en s’inspirant de l’art africain pour élaborer ses formes cubistes ! « Picasso ne m’a rien appris. C’est lui qui s’est inspiré de moi. Et quand je dis ‘moi’, je parle de ‘nous’, les Africains », tonnait l’artiste Moussa Traoré lors de l’exposition « Picasso à Dakar, 1972–2022 ».
« Picasso n’était ni affecté ni touché par le bombardement de Guernica, tranche Juarranz. La seule chose qui l’intéressait, c’était lui-même. »
José Maria Juarranz
Et quid de son attitude pendant la guerre, sujet d’une exposition au musée de l’Armée en 2019 ? Ses détracteurs pointent le contraste entre la réputation de grand engagé que lui ont assuré Guernica et ses amis communistes, et la réalité des faits. Car durant l’Occupation, le peintre fait profil bas, se garde de s’engager et cultive des amitiés dans les deux camps. Lorsque le poète Max Jacob, son ami dévoué depuis quarante ans, est déporté en 1944, il refuse de signer la pétition de Jean Cocteau plaidant pour sa libération, et lâche ces mots terribles : « Ce n’est pas la peine de faire quoi que ce soit. Max est un ange : il n’a pas besoin de nous pour s’envoler de sa prison ». Jacob mourra d’une pneumonie à Drancy, quelques jours avant son départ pour Auschwitz…
Pablo Picasso, Guernica, 1937
Huile sur toile • 349,3 × 776,6 cm • Coll. Museo Reina Sofía, Madrid, Spain • © Succession Picasso 2023
En 2018, le spécialiste espagnol José Maria Juarranz faisait grand bruit avec sa théorie (contestée et démontée lors de l’exposition de 2019) concernant Guernica : ce tableau représenterait en réalité des éléments de sa vie intime, et n’aurait rien à voir avec la guerre d’Espagne – il aurait simplement été renommé après coup suite à une exclamation de Paul Éluard ! « Picasso n’était ni affecté ni touché par le bombardement de Guernica, tranche Juarranz. La seule chose qui l’intéressait, c’était lui-même ».
En mai 2021, tout s’embrase. En plein mouvement #MeToo, Julie Beauzac, diplômée de l’École du Louvre, consacre à Picasso un épisode de son podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ?, qui porte un regard féministe sur l’histoire de l’art. Durant une heure, de terribles révélations de son ex-compagne Françoise Gilot (née en 1921) brossent le portrait d’un cruel misogyne, coupable de violences psychologiques et physiques sur les femmes de sa vie. Écouté par plus d’un demi-million de personnes, l’épisode inspire une manifestation féministe au musée Picasso de Barcelone un mois plus tard. En 2022, Manon Champier (alias Manon Bril) partage sur sa chaîne Youtube une vidéo crûment intitulée Picasso = grosse merde (1,2 millions de vues), qui résume le podcast en dessin animé…
« Il y a seulement deux types de femmes : les déesses et les paillassons. »
La liste des faits reprochés fait frémir. Picasso enchaîne les muses qu’il maltraite picturalement, crescendo, jusqu’à en faire des monstres. Dominateur, toxique, infidèle et narcissique, il tire son énergie d’elles et les vide de la leur, écrasant leurs carrières et leurs vies, pour ensuite se plaire à les représenter en sanglots. « Il y a seulement deux types de femmes : les déesses et les paillassons », aurait-il asséné à Françoise Gilot.
Jaloux, il aurait séquestré Fernande Olivier, sa première compagne artiste, en lui interdisant d’exercer son métier. Sa première épouse, Olga, est tombée en dépression suite à leur relation. Marie-Thérèse Walter, âgée de dix-sept ans lorsque le peintre de 45 ans entame avec elle une relation extraconjugale, raconte en 1974 sur France Culture que Picasso la violait avant chaque séance de pose. Élément troublant, l’artiste a produit des dizaines d’œuvres intitulées Le Viol, où il se représente sous les traits d’un Minotaure (une figure virile d’homme-taureau) agressant Walter ou une autre de ses compagnes…
Pablo Picasso, Le Viol, vers 1930
Estampe • © 2023 Pablo Picasso Succession / Artists Rights Society (ARS), New York /Mathieu Rabeau
Les faits reprochés ne s’arrêtent pas là. Ayant persuadé Dora Maar, talentueuse photographe, de ne plus exercer cette activité et de renoncer à son travail, Picasso se serait ensuite mis à la frapper, parfois jusqu’à la perte de connaissance… Pour mettre fin à ses pleurs, il l’envoie en psychanalyse chez Lacan, qui la fait interner dans un hôpital où elle subit des électrochocs. Elle ne fera plus jamais de photo. Lorsque Françoise Gilot le quitte en 1953, il la fait blacklister du milieu de l’art français, la contraignant à s’exiler aux États-Unis pour faire carrière. Pour ne rien arranger au tableau, son petit-fils Pablito et deux de ses compagnes (Walter en 1977, et Jacqueline Roque en 1986) se sont suicidés…
L’omerta a longtemps prévalu. Sorti à l’occasion des 50 ans de la mort de l’Espagnol, un documentaire d’Arte, Picasso et Françoise Gilot (qui ne prétend pas « rendre un énième hommage au génie » mais « passer l’artiste au crible ») rappelle que le livre de Gilot, Vivre avec Picasso (1965), avait fait scandale à l’époque au point de faire l’objet d’une pétition demandant son interdiction. En 1995, le réalisateur James Ivory sortait le film Surviving Picasso, basé notamment sur cet ouvrage. Sa petite-fille et son petit-fils avaient alors ressenti le besoin de dénoncer les agissements de leur grand-père.
À gauche : Picasso et Dora Maar, photographiés par Man Ray. À droite : portrait de Marie-Thérèse Walter, compagne de Picasso
© Metropolitan Magazine / Man Ray Trust, ADAGP 2023 ; © Christie’s
Un signe de « lassitude » du marché selon le quotidien espagnol El País.
« Picasso abusait des femmes comme Harvey Weinstein », affirme déjà, sans ambages, le célèbre artiste contemporain Olafur Eliasson début 2020 lors d’une interview pour le quotidien espagnol El País, qu’il n’hésite pas à provoquer sur le sujet. Mais il a fallu attendre 2021 pour que ces voix soient vraiment écoutées. Et que fleurissent documentaires et tribunes, d’Arte à France 5 (L’Affaire Picasso de Georges-Marc Benamou), en passant par Le Monde et Libération… Jusqu’à des démonstrations de haine : en octobre 2022, Picasso fait partie des artistes ciblés (aux côtés d’Adolf Hitler, qui pratiquait l’aquarelle, et de Rolf Harris, jugé pour pédophilie) par une émission télévisée britannique dont le but était de détruire en direct, sur vote du public, une œuvre d’un artiste « problématique » !
Même le marché semble réagir : sur les quatre premiers mois de 2023, 52 % des lots signés Picasso ont trouvé acquéreur sur la plateforme Mutualart.com, contre 73 % l’année précédente. Un recul que le quotidien espagnol El País interprète comme un signe de « lassitude ». « Du jamais-vu dans l’histoire de l’artiste ! »
Pablo Picasso, The Shadow, Décembre 1953
Huile et fusain sur toile • 129,5 × 96,5 cm • Coll. Musée national Picasso, Paris • © Succesion Picasso 2023 © RMN-Grand Palais / Art Resource, New York / Mathieu Rabeau
Face à ce séisme, le monde de la culture est bien embarrassé. Séparer l’homme de l’artiste ? « Impossible ! Picasso a dit ne peindre que des femmes avec qui il a des relations sexuelles, et ses compagnes ont marqué les différentes périodes de sa création. Donc, pour comprendre son œuvre, on est obligé de parler de sa vie », insiste la jeune vidéaste Manon Bril. « Dans son cas, l’approche biographique et l’analyse des œuvres sont intriquées l’une dans l’autre », confirme Cécile Debray, présidente du musée Picasso. D’autant plus qu’avec le père des Demoiselles d’Avignon, un véritable culte de la personnalité s’est installé, qui imprègne les différents lieux de visite, notamment à Malaga, où se trouvent sa maison natale et l’église où il fut baptisé…
Mais alors, que faire ? Dès son entrée en fonction en octobre 2021 (quelques mois après la sortie du fameux podcast), Cécile Debray a lancé un séminaire sur la réception de l’œuvre de Picasso, affrontant des sujets comme l’appropriation culturelle, et la représentation de la violence et de la sexualité en art. « Sans cesser de montrer la force de son œuvre, il nous incombe d’accueillir et de nous confronter à ces débats et interrogations, tout en transmettant des éléments de contexte, des faits avérés et des clés de lecture, précise-t-elle. Le cinquantenaire de sa mort est, pour nous, l’occasion de réunir conservateurs, historiens de l’art et institutions partenaires pour réfléchir à cette question : comment montrer et appréhender l’œuvre et la vie de Picasso aujourd’hui, dans un contexte de remise en cause biographique ? Et, ainsi, poser les jalons du musée Picasso de demain ».
Faith Ringgold, Picasso’s Studio: The French Collection Part I, #7, 1991
Acrylique sur toile, tissus imprimé et teint, encre • 185,4 × 172,7 cm • © Faith Ringgold / ARS, NY and DACS, London, courtesy ACA Galleries, New York 2022
« Le dossier d’accusation ne fait pas le tri entre le goujat et le délinquant, la morale et le droit. »
Michel Guérin
Un progrès déjà en marche. En 2022, en réponse aux événements, le musée Picasso présentait l’exposition « Les femmes qui pleurent sont en colère », qui mettait en lumière les femmes de la vie de Picasso, assortie de deux séries photographiques d’ORLAN [ill. plus haut]. Le musée a également pris soin d’exposer cette année des artistes femmes : en ce moment, l’artiste afro-américaine Faith Ringgold ; en octobre, Sophie Calle. Plus édifiant encore, le 2 juin 2023, le Brooklyn Museum de New York a inauguré l’exposition « It’s Pablo-matic », conçue par Hannah Gadsby, humoriste australien·ne qui déclare « haïr viscéralement Picasso » – et pour laquelle le musée Picasso de Paris a prêté des œuvres !
Moins brûlante en Espagne, la question commence à émerger du côté des institutions. « Nous sommes conscients que c’est un vrai problème, on entend les débats et on est obligé d’y être sensible, mais ce n’est pas notre mission première. Picasso était aussi un homme de son temps. C’est une question vraiment complexe qui est parfois trop simplifiée », tempère José Lebrero Stals, directeur artistique du musée Picasso de Malaga.
D’autres voix appellent à davantage de recul. « Le dossier d’accusation ne fait pas le tri entre le goujat et le délinquant, la morale et le droit », alerte le philosophe Michel Guérin dans sa chronique publiée dans Le Monde mi-avril. Laurence Madeline, directrice du musée des Beaux-Arts de Besançon depuis janvier, ex-conservatrice au musée Picasso et autrice du livre Picasso. 8 femmes, publié chez Hazan, (qui redonne leur juste place à chacune des compagnes du peintres), appelle elle-même à la prudence. Concernant les accusations de violences physiques et de viol, « il faut des preuves, insiste-t-elle. Je suis féministe, mais aussi historienne. J’épluche les archives tout en sachant qu’un écrit ne dit pas forcément la vérité ». Picasso, pédocriminel en raison de sa liaison avec Marie-Thérèse Walter, 17 ans ? Attention, répond la spécialiste du peintre : à cette époque, la majorité sexuelle est de 13 ans, et l’âge moyen du mariage pour les femmes, 17 ans.
Portrait de Pablo Picasso dans un costume traditionnel suédois, 1952
Photographie en couleurs • © Alamy / Hemis / Science History Images
« C’est l’occasion de se demander comment la société fabrique les génies et leur permet une totale impunité. »
« Les gens jugent à travers le prisme de leur regard actuel, alors que l’époque n’était pas la même – je pense notamment à Gauguin, aujourd’hui victime, lui aussi, d’accusations de pédophilie, renchérit Sophie Krebs, conservateur général du patrimoine, forte d’une longue expérience au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Par ailleurs, il faut faire attention à ce genre de révélations. Certains témoignages peuvent être sujets à caution, et une phrase prononcée ne constitue pas une preuve historique. Et enfin, sur quels critères juger une œuvre d’art ? Uniquement sur le critère moral ? »
La question est centrale. Une œuvre d’art ne peut-elle être vue et appréciée que si son contenu et son auteur sont moralement irréprochables ? Une telle position ne conduirait-elle pas à vider les musées et à raser Versailles ? Au lieu d’insulter, bannir et censurer, et ainsi céder aux sirènes puissantes de la « cancel culture » née aux États-Unis, ne vaut-il pas mieux revoir, avec une prudence d’historien, la manière de présenter l’artiste et d’informer le public ? Même Manon Bril, peu mesurée dans sa vidéo au titre carabiné, n’est pas partisane d’une ostracisation. « Il n’est pas question de dire qu’il ne faut plus exposer Picasso ni en parler, au contraire, c’est une partie très importante de l’histoire de l’art, admet-elle. Mais c’est l’occasion de se demander comment la société fabrique les génies et leur permet une totale impunité, au point où on passe beaucoup plus de temps à essayer de ne pas ternir leur réputation qu’à questionner leur humanité ». Reste cette question épineuse mais essentielle, qu’ose poser Michel Guérin : si Picasso est intéressant, n’est-ce pas aussi « parce qu’il est le contraire d’un saint » ? Ce qui amène cependant une dernière interrogation : aurait-on avancé cet argument si Picasso avait été une femme ?
Faith Ringgold. Black is beautiful
Du 31 janvier 2023 au 2 juillet 2023
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
Célébration Picasso. La collection prend des couleurs !
Du 7 mars 2023 au 27 août 2023
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
À regarder
"Il était une fois... Picasso" sur Arte
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