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L’atelier “Dessine avec Francis Hallé” le 12 octobre à la fondation Cartier
© Lumento
Déjà, quelques feuilles sèches parsèment les gazons. Mais en cet après-midi du 12 octobre 2019, l’automne a beau avoir entamé sa chanson, l’air reste doux, le soleil sera avec nous. Cela tombe bien car, une fois n’est pas coutume, l’atelier de musée auquel j’accompagne, Céleste – neuf ans et (presque) toutes ses dents – n’aurait su trouver une autre place qu’en plein air. Car aujourd’hui, ma fille a rendez-vous… avec un arbre ! À entrevue du troisième type, invité de marque : dans cette expérience, Céleste et neuf autres apprentis en herbe, âgés de 8 à 13 ans, ne seront pas seuls… Sans non plus trembler comme des feuilles, ils attendent, fébriles, leur professeur du jour. Un homme de 81 ans, que leurs parents leur ont décrit comme d’une espèce trop rare, un amoureux du vivant et surtout des arbres : Francis Hallé, botaniste et dendrologue (science du bois), un spécialiste mondialement respecté des forêts tropicales.
La flore, c’est son domaine. Les expéditions qu’il a menées dans la canopée des forêts tropicales avec le « Radeau des cimes », une gigantesque nacelle déposée par un dirigeable au sommet des arbres afin de mieux en comprendre les formes et les comportements, l’ont fait connaître du public. En tant qu’enseignant, Francis Hallé, qui a contribué à la formation de nombreux botanistes, est également une référence. Il y a également ses milliers de dessins et d’aquarelles, aussi beaux que précis, plusieurs fois édités dans des ouvrages et que toute une salle de l’exposition « Nous les arbres », à la Fondation Cartier, nous offre à contempler, jusqu’au 5 janvier 2020. Car pour Francis Hallé, le seul et unique moyen de se souvenir des milliers de végétaux, qu’il rencontre depuis un demi-siècle, en s’enfonçant dans les forêts tropicales du monde – notamment en Guyane, au Gabon, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire – passe par le crayon.
Francis Hallé, Figuier étrangleur, Rio Maru, Amazonie péruvienne, 2012
© Francis Hallé
D’un enfant à l’autre, le professeur du jour pollinise son savoir comme l’abeille butine.
« Est-ce qu’on a des mines assez grasses ? » À peine débarqué de son train en provenance de Montpellier, où il vit avec son épouse Odile – lorsqu’il n’explore pas les forêts les plus reculées du globe – l’instigateur de notre rendez-vous peu banal entre directement dans le vif du sujet. Dehors a été dressée une grande table, couverte de Kraft, garnie de feuilles de papier blanc bien épais, de pots à crayons, de couleurs et de feutres fins. Le vent est décidément clément. « Tout le monde prend sa chaise et se choisit un arbre ! », lance le botaniste, tandis que s’agite autour de lui un ballet de fauteuils, déplacés avec l’aide précieuse de Marina et de Marcel, les deux animateurs de cet atelier jeune public de la fondation Cartier. Les activités proposées font souvent le plein. Celle avec Francis Hallé a tout de suite affiché complet.
L’atelier « Dessine avec Francis Hallé » le 12 octobre à la fondation Cartier
© Lumento
Sarah* se lance sur un marronnier. Élise se pose devant un pin sylvestre à trois troncs. Alexandre jette son dévolu sur un Sophora du Japon. « Choix pas facile », s’amuse Francis Hallé qui connaît tous les pièges tendus par la nature : « Le danger, c’est de se précipiter sur les détails », prévient-il. D’un enfant à l’autre, le professeur du jour pollinise son savoir comme l’abeille butine. La transmission est forcément quelque chose qui lui parle. Dans la famille Hallé, il y a eu de nombreux peintres, dont Noël Hallé, connu du XVIIIe siècle, mais aussi son grand-père, qui lui aussi représentait des arbres. Ma petite Céleste repère assez vite une écorce qui lui plaît bien. Planté derrière un escalier, droit comme un I, aussi discret que fier, elle scrute son modèle, le « Platanus », un platane.
L’atelier “Dessine avec Francis Hallé” le 12 octobre à la fondation Cartier
© Lumento
« Quand je travaille en forêt, je prends des repères de couleurs. »
Francis Hallé
Comment attaquer quand on veut dessiner un arbre ? Premier « tip » de Francis Hallé : « Commencez par le haut et pas par le bas, comme on a souvent tendance à le faire », affirme-t-il. Question de bon sens : « Si vous commencez par le tronc, explique-t-il, vous n’aurez vite plus de place pour représenter la partie sommitale, alors que c’est quand même ce qu’on veut voir ! » Fasciné par la biodiversité exceptionnelle des cimes des arbres tropicaux – qui abrite plus des deux tiers du vivant – Francis Hallé sait de quoi il parle, tant il a observé des heures durant la canopée, perché à 30 mètres de haut : « Ce qu’il y a de plus dur ? » s’interrogent les enfants, impressionnés qu’il n’ait jamais souffert de vertige. « Sans doute de redescendre ! », rétorque Francis Hallé. On sent poindre la nostalgie de l’explorateur, lorsqu’il commente les images de ses recherches scientifiques… « J’étais bien là-haut ». N’empêche qu’il continue de dessiner des plantes, « tous les jours ou presque » : « c’est le seul moyen de les connaître », rappelle-t-il aux enfants. Et la photo ? « Désolé mais ça ne marche pas », affirme le professeur. « Essayez de prendre un cliché d’un arbre à caoutchouc, un de mes sujets fétiches dans les forêts d’Amérique du Sud, vous n’aurez rien saisi de la plante car vous ne l’aurez pas suffisamment regardée ! »
L’atelier « Dessine avec Francis Hallé » le 12 octobre à la fondation Cartier
© Lumento
Voir pour comprendre. L’observer repasser sur le dessin d’un jeune de l’atelier organisé à la Fondation Cartier confirme sa démarche empirique : « Je trace d’abord une sorte d’architecture au crayon, très léger, sans appuyer, détaille Francis Hallé. Ça permet de rectifier au besoin en gommant. Si on appuie, cela devient très difficile de gommer, c’est fichu, il vaut mieux recommencer à zéro. Autre astuce : pour chaque végétal, Francis Hallé place un petit personnage dans la scène, afin de donner l’échelle de ces plantes tropicales souvent gigantesques. « Ensuite, poursuit Francis Hallé, quand je travaille en forêt, je prends des repères de couleurs. » Le soir, au campement, une autre magie opère : « La mémoire encore fraîche, je repasse les contours, je mets en couleurs… », achève-t-il, tout en montrant aux jeunes pousses qui l’ont rejoint autour de la table, un carnet qu’il a apporté, rempli de dessins faits en Suède, l’été passé. On plonge dans ses images comme dans un livre de légendes, où la vie est racontée.
L’atelier « Dessine avec Francis Hallé » le 12 octobre à la fondation Cartier
© Lumento
Fin de l’atelier. Un à un, les enfants terminent leurs œuvres avant de poser devant leur modèle. Chacun dévoile un style très différent. L’œil de notre « homme-arbre » s’allume encore : « c’est ça la biodiversité ! ». Récemment, Francis Hallé a lancé, à travers l’association Forest art project, réunissant des artistes et des confrères, le projet de réinstaller une forêt primaire en Europe de l’Ouest, vierge de toute intervention humaine… Un projet d’ampleur car, nous glisse-t-il, « il faut 10 siècles pour qu’une forêt redevienne primaire. Voyez, je garde espoir… »
* les prénoms ont été modifiés
Nous les Arbres
Du 12 juillet 2019 au 5 janvier 2020
Fondation Cartier pour l'art contemporain • 2 Place du Palais Royal • 75001 Paris
www.fondationcartier.com
Guide jeune public de l’exposition « Nous les Arbres » à télécharger :
Catalogue de l’exposition :
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