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« C’est quelqu’un », écrivait Van Gogh à son frère Théo au sujet d’Émile Bernard (1868–1941). L’artiste reste pourtant un mystère aux yeux du grand public. Postimpressionniste, cloisonniste à la pointe de la modernité dans les années 1880, ce bref compagnon de Gauguin à Pont-Aven a opéré un retour spectaculaire vers la tradition classique, incompris par ses contemporains. Orientaliste, puis chantre de la beauté idéale, Bernard est un acteur essentiel de l’art français de la fin du XIXe siècle qui témoigne d’une certaine lassitude pour la quête effrénée de la nouveauté… et d’un désir de renouer avec l’idéal.
Portrait photographique d’Émile Bernard
© Alamy / Hemis / Classic Image
« Le Beau signifie un absolu, c’est lui, le Beau, et rien de plus. »
Né à Lille, fils d’un père travaillant pour l’industrie textile, Émile Bernard a la chance d’avoir une mère toute dévouée à encourager sa culture artistique. Dès son enfance, il est habitué à visiter les musées. Après un passage par Rouen, ses parents s’établissent à Paris, tandis que le petit garçon reste à la garde de sa grand-mère, lilloise. Il se passionne pour les maîtres flamands.
Venu rejoindre ses parents à Paris, le jeune Émile dessine beaucoup durant son adolescence, copiant Gustave Doré qu’il admire. En 1884, à l’âge de 16 ans, il entre dans l’atelier du peintre Cormon, où il rencontre Louis Anquetin, Toulouse-Lautrec et Van Gogh (que Bernard contribue à faire connaître après son décès tragique en 1890). Le jeune homme fréquente la bohème montmartroise. Il est alors un habitué des cabarets ! Les quatre artistes mènent diverses recherches, s’essayant à l’impressionnisme, au pointillisme, puis au cloisonnisme que Bernard élabore avec Anquetin. À la recherche d’une synthèse formelle, son œuvre simplifie les formes, les cerne de noir et emploie des couleurs restreintes en aplat.
En 1886, à la suite d’une brouille avec son père, Émile Bernard part en Bretagne et fait la connaissance de Gauguin à la pension Gloanec de Pont-Aven. Bernard y retourne en 1888, avec sa sœur Madeleine. Ces années sont cruciales pour le peintre, qui est à l’origine de l’École de Pont-Aven. Avec Gauguin et quelques peintres de passage (dont Émile Schuffenecker), ils développent une esthétique synthétiste, s’inspirant des thématiques locales, des calvaires bretons, des vitraux médiévaux, des primitifs et des estampes japonaises. En 1891, Bernard rompt son amitié avec Gauguin, qu’il accuse de s’être attribué tous les mérites d’un travail pourtant mené en commun.
En 1893, Bernard voyage en Italie, puis embarque pour l’Égypte. Là, il se passionne pour les traces de l’Antiquité. Ce long séjour, qui donne lieu à des toiles orientalistes, s’achève en 1904. Proche de Cézanne, qu’il admire, Bernard défend un retour vers la peinture classique et la beauté idéale. Il développe aussi un certain mysticisme. L’artiste apparaît à contretemps de son époque, marquée par les inventions de l’avant-garde. L’art contemporain ne le passionne plus guère, et l’artiste défend fermement une esthétique classique.
Bernard s’est intéressé au mobilier, à la tapisserie et la gravure sur bois. Il s’investit aussi dans l’écriture de romans, livre des critiques d’art, fonde une revue (La Rénovation esthétique), écrit des poèmes sous le pseudonyme de Jean Dorsal (très appréciés par Guillaume Apollinaire).
Emile Bernard, Madeleine au Bois d’Amour, 1888
Huile sur toile • 137 × 163 cm • © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Photo Patrice Schmidt
Madeleine au bois d’amour, 1888
Ce portrait grandeur nature représente Madeleine, la sœur du peintre, allongée dans un bois proche du village breton de Pont-Aven. L’atmosphère est pleine de douceur et de rêverie. La composition est pensée par plans horizontaux, à la manière des estampes japonaises. À quoi Madeleine pense-t-elle ? Peut-être à Gauguin, qui avait développé des sentiments pour la jeune fille ? Bernard livre ici un tableau symboliste, au plein cœur d’une nature idéalisée.
Emile Bernard, Fumeuse de haschich, 1900
Huile sur toile • 86 × 113 cm • © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Photo Hervé Lewandowski
Fumeuse de haschich, 1900
Fuyant sa rupture avec Gauguin, Bernard s’est embarqué pour l’Orient. L’Égypte est son point de chute. Dans cette ambiance exotique, l’artiste renouvèle profondément ses sujets en développant une iconographie orientaliste, inscrite dans la tradition des peintres voyageurs depuis le milieu du XIXe siècle. L’artiste s’intéresse aux femmes égyptiennes, aux intérieurs, aux musiciens. Il éprouve en Orient, comme Delacroix avant lui, le sentiment de toucher du doigt la culture antique et classique.
Emile Bernard, Après le bain, les nymphes, 1908
Huile sur toile • 121 × 151 cm • © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Photo Thierry Le Mage
Après le bain, les nymphes, 1908
Inspiré par les maîtres anciens après les années 1890, Émile Bernard se pose en défenseur de la tradition picturale. Raphaël, Titien, Poussin… Tous ces artistes incarnent à ses yeux un art étranger à toute décadence baroque. Bernard renoue avec des thèmes pleinement classiques comme les femmes au bain, les nymphes. Il se montre très proche des maîtres italiens de la Renaissance. D’aucuns le diront réactionnaire, mais Bernard est surtout attaché à la tradition, un idéal de beauté absolu et éternel, nourri par la poésie et la littérature ancienne.
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