Article réservé aux abonnés

Série – Sur la piste de Van Gogh

Van Gogh à Paris : des nuits septentrionales à la lumière

Par

Publié le , mis à jour le
Après Klee, Monet, Goya ou Rothko, l’écrivain passionné de peinture Stéphane Lambert plonge dans la psyché de Van Gogh au gré de ses errances, d’Amsterdam à Auvers-sur-Oise. Dans cette série hebdomadaire, l’auteur nous transporte en cinq lieux, étapes cruciales du cheminement intérieur, mais aussi pictural, de l’artiste. Il en ressort un itinéraire fulgurant et habité, où l’art éclaire les stations spirituelles d’une vie.
Vincent Van Gogh, Vue des toits de Paris
voir toutes les images

Vincent Van Gogh, Vue des toits de Paris, 1887, Paris

i

Huile sur toile • 46 x 38 cm • Musée Van Gogh • © Paris 16

Lettre 2
Paris

Prenons l’odyssée en cours. Par exemple un matin de l’automne 1886 à Paris. Montmartre : la carrière, les moulins. C’est un paysage apparemment sans grand intérêt où la récolte du foin n’occupe qu’une place modeste, si ce n’est que se dégage, non pas de la composition, mais de la facture filamenteuse du foin, un début de floraison vers les œuvres à venir. En ce décor intermédiaire entre ville et campagne, se joue un point de bascule entre le poids de l’école hollandaise et les timides audaces d’une modernité à naître.

Vincent Van Gogh, Montmartre : la carrière, les moulins
voir toutes les images

Vincent Van Gogh, Montmartre : la carrière, les moulins, 1886, Paris

i

Huile sur toile • 56 × 62,5 cm • Van Gogh Museum, Amsterdam • © akg-images

Depuis quelques mois, vous vivez à Paris avec votre frère qui est devenu votre « financier ». La fréquentation des impressionnistes ne tarde pas à faire ses premiers effets. La nuit septentrionale cède du terrain à la lumière. Votre esprit instable s’adapte à l’impératif d’innovation. En l’espace d’une année, Les Toits de Paris que vous peigniez à votre arrivée sous une teinte monotone et grise sont devenus pointillistes et colorés [ill. en une]. Le ciel se décompose en petites touches. Paris vous attire et vous agace. Mais c’est là que votre vie d’artiste vous dicte d’être.

Tatônnements et influences diverse

Un rayonnement neuf est en train de chasser l’arrière-saison maussade au point que des Jardins potagers à Montmartre [ill. ci-dessous] peints au début de l’été 1887 ressemblent déjà à un paysage provençal. Vous vous sentiez capable de métamorphoser le poids du monde en flux léger. Le Boulevard de Clichy (1887) était pris dans un courant qui le transformait en fleuve. Le peintre est celui qui recueille l’esprit de ce qui va et vient dans l’envoûtant manège de la matière. Celui en qui subsiste le dépôt de l’illumination. On recense pendant ces premiers mois à Paris nombre de tâtonnements, d’influences diverses. Vous êtes un perpétuel apprenti qui agrippe le monde avec ses mains désireuses et maladroites.

Vincent Van Gogh, Jardins potagers à Montmartre : la Butte Montmartre
voir toutes les images

Vincent Van Gogh, Jardins potagers à Montmartre : la Butte Montmartre, 1887

i

huile sur toile • Stedelijk Museum, Amsterdam

Quand chez Seurat le décor est une vibrante atmosphère, chez vous il exsude d’une source inconnue comme si à travers vous se rejouait la naissance du monde.

Dans le portrait de Madame Léonie Rose Davy-Charbury (1887) [ill. ci-dessous], il y a quelque chose de la façon de Manet qui aurait dérapé de son plein réalisme, brouillée par votre nerveuse religiosité, comme si Madame Léonie Rose Davy-Charbury ne se distinguait pas de la lumière qui unit tout ce qu’elle révèle dans une même apparition. Avec sa physionomie bancale, Agostina Segatori au café du Tambourin (1887) [ill. ci-dessou] trahit votre compagnonnage avec Lautrec tout en ébauchant les futurs portraits d’Arles, par la robustesse des traits, l’affirmation des couleurs. Mais vous êtes toujours ailleurs que dans ces proximités où la vie vous mène. Quand chez Seurat le décor est une vibrante atmosphère, chez vous il exsude d’une source inconnue comme si à travers vous se rejouait la naissance du monde. L’immuable coule au cœur du quotidien. Marronnier en fleur (1887) en qui tout se rassemble. Unité en action derrière la pluralité des formes. Champ de blé à l’alouette (1887) qui redessine calmement la trinité de l’existence. La terre dont on naît, le blé dont on se nourrit, le ciel que l’on prie. Ce qui est là, autour de nous, est l’essence même de ce que nous sommes.

Vincent Van Gogh, “Portrait de Léonie Rose Charbuy-Davy” et “Portrait d’Agostina Segatori assise au café du Tambourin”
voir toutes les images

Vincent Van Gogh, “Portrait de Léonie Rose Charbuy-Davy” et “Portrait d’Agostina Segatori assise au café du Tambourin”, 1887, Paris

i

Huiles sur toile • 61 x 45,5 cm / 55,5 x 46,5 cm • Musée Van Gogh, Amsterdam • © BotMultichill / © Paris 16

Votre visage a l’incandescence d’un soleil roux. Vous avez 34 ans.

Pendant que la ville exulte, vous vous concentrez sur une série d’autoportraits, cherchant à déchiffrer l’énigme qui vous résiste. À percer l’écran derrière lequel vous êtes. On reconnaît la face dure et pâle de l’homme du nord. Le regard puissant à l’origine de tout ce qui l’entoure. Votre visage a l’incandescence d’un soleil roux. Vous avez 34 ans. Un âge canonique qui vous a déjà transporté au-delà de l’expérience humaine. L’élan de vérité qui déborde de la peinture se heurte à votre incarnation sévère. Violente césure entre le dedans et le dehors. Ces autoportraits parisiens, c’est cela – et c’est aussi autre chose. De la matière à portée de l’œil et de la main. Se peindre comme on peindrait un champ de blé. Il se dégage de la surface occupée par votre visage un halo halluciné. Vous voilà spectateur de ce qui anime et traverse votre corps. Chaque détail de votre physionomie est emprunté au concert d’ondes qui se répandent autour de vous. Vous n’êtes qu’un instant arrêté dans ce continuel écoulement. Et c’est pour cela qu’il faut sans cesse recomposer l’harmonie qui se décompose sans fin.

Vincent van Gogh, Autoportrait
voir toutes les images

Vincent van Gogh, Autoportrait, 1887

i

Huile sur toile • 41 × 32,5 cm • Coll. Art Institute of Chicago

Paris est une prolifique nature morte. Tout y concourt à y exercer votre palette. 230 tableaux peints en moins de deux ans. Quand vous ne fuyez pas vers la périphérie, vous peignez de fausses statuettes antiques que vous avez vous-même fabriquées. Rien de tel que les objets pour éloigner le pathos. Se concentrer sur la forme et la maîtrise de la couleur. Pourtant je ne connais pas œuvres moins inertes que vos natures mortes. Des jaunes, des ocres, des oranges, qui éblouissent autant qu’une Annonciation. Tout ce qui est happé dans le tourbillon de la peinture vit d’une vie démultipliée.

Vincent Van Gogh, Japonaiserie : pont sous la pluie
voir toutes les images

Vincent Van Gogh, Japonaiserie : pont sous la pluie, 1887, Paris

i

Van Gogh Museum, Amsterdam • © incamerastock / Alamy / Hemis

La passion des estampes japonaises n’a pas joué un rôle mineur à côté de la fréquentation des impressionnistes. Dans le célèbre Pont sous la pluie de Hiroshige, monde commun et monde intime fusionnent dans la bruine d’une image où la clarté du paysage tend à l’allégorisation. Comprendre la réalité, c’est discerner la ligne abstraite qui règle l’équilibre entre apparition et disparition. Un bouquet composé avec art est « plus vrai que la vérité littérale ». La beauté exprime son deuil, la vie épouse son mirage, la fin se noie dans l’écume du présent. Livres, souliers, tournesols égorgés : l’inanimé dessine une sorte d’autobiographie. Mais déjà vous ne supportez plus la folle cadence de la grande ville. Et il vous faut filer avant de maudire les hommes qu’ailleurs vous aimeriez sans peine.

Arrow

Itinéraire de Van Gogh en quelques dates

1853 – Naissance à Zundert (Pays-Bas), dans une famille de pasteurs et de marchands d’art.

1869 – Paris. Travaille à la galerie Goupil et Cie.

1873 – Londres. Travaille à la galerie Goupil et Cie.

1877 – Amsterdam. Études de théologie.

1878 – Bruxelles. École d’évangélisation.

1879 – Pasteur dans le Borinage (Belgique).

1880 – Bruxelles. Académie des Beaux-Arts.

1882 – La Haye. Auprès de son cousin peintre Anton Mauve.

1883-1885 – S’installe à Nuenen dans le presbytère paternel.

1885 – Anvers. École des Beaux-Arts.

1886-1888 – Paris. Fréquente la vie artistique.

1888-1889 – Arles. Crise avec Gauguin.

1889-1890 – Saint-Rémy. Hôpital psychiatrique.

1890 – Suicide à Auvers-sur-Oise.

Retrouvez dans l’Encyclo : Vincent Van Gogh

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi