Article réservé aux abonnés
Jean-Antoine Watteau, Pèlerinage à l’île de Cythère, 1717
huile sur toile • 129 x 194 cm • Musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Vous connaissez certainement l’expression s’embarquer pour Cythère, qui signifie « avoir un rendez-vous galant ». Non ? En voici une très bonne illustration. Le samedi 28 août 1717, le peintre Antoine Watteau (1684–1721) se présente à l’Académie royale de peinture et de sculpture avec un tableau intitulé Pèlerinage à l’île de Cythère. Fort de son succès, l’artiste réalise, l’année suivante, une réplique – à quelques détails près – de son morceau de réception sous le titre d’Embarquement pour Cythère. Achetée par Frédéric II, cette dernière toile repose désormais dans les collections du château de Charlottenburg, à Berlin.
Jean-Antoine Watteau, Pèlerinage à l’île de Cythère (détail), 1717
huile sur toile • 129 × 194 cm • Musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Mais revenons à la première version, conservée au Louvre. Ce « paysage avec personnages » met en scène des putti, angelots ou cupidons voletant autour d’un bateau manœuvré par des nautoniers vêtus « à l’antique », par opposition aux jeunes couples badinant, en costumes modernes, sous des frondaisons, au bord d’une crique marine ou d’un lac. La statue de Vénus enguirlandée de roses, à droite, évoque Cythère, cette petite île de la Méditerranée située au sud du Péloponnèse. C’est là que la déesse de l’Amour serait née de l’écume des flots. Ce n’est pas la première fois que le peintre choisit ce thème. Déjà en 1712–1713, Watteau le traite dans L’Isle de Cythère, déclinée en trois gravures. Sans compter les nombreuses copies qui en découlent.
Que viennent faire des cupidons dans une scène de la vie quotidienne ? Déconcerté par ce mariage entre pèlerins et figures antiques − preuve soit dit en passant d’une grande modernité −, le jury de l’Académie décide de remplacer le titre initial du tableau par « feste galante ». C’est ainsi qu’un nouveau genre pictural voit le jour, d’une simple rature visible sur le procès-verbal qui sanctionne l’entrée du peintre dans la prestigieuse institution.
Jean-Antoine Watteau, Pèlerinage à l’île de Cythère (détails), 1717
huile sur toile • 129 × 194 cm • Musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Une autre interrogation porte sur la destination des personnages : se rendent-ils effectivement à Cythère ou en reviennent-ils ? Aucun critique ne répond vraiment à la question. Dans L’Art, entretiens recueillis par Paul Gsell en 1911, Auguste Rodin, par exemple, s’intéresse plutôt aux trois couples du premier plan incarnant, selon lui, les trois étapes de la séduction. De droite à gauche : la déclaration, murmurée au creux d’une oreille crédule, l’hésitation, tempérée par la présence d’un chien, symbole de fidélité déjà dans l’iconographie médiévale, et l’acceptation, soit un départ vers de nouveaux horizons. Oui, mais lesquels ?
Jean-Antoine Watteau, Détails de l’angelot effacé qui apparaît sur la réflectographie infrarouge et sur la toile, 1717
© C2RMF / Jean Marsac
En 1984, une batterie d’analyses lancée à l’occasion d’une exposition célébrant le tricentenaire du peintre permet de découvrir la présence d’un angelot, sous la surface picturale. Celui-ci saisit à pleines mains ou pousse le séant de la figure féminine vêtue de noir et de bleu, en bas à gauche de la toile. Le motif un brin grivois est emprunté au Jardin d’amour de Pierre Paul Rubens (vers 1630), maître flamand qu’admirait fortement Watteau. Le contexte de la Régence, qui s’accompagne d’une libération des mœurs, se prête aux sous-entendus scabreux, mais sûrement le peintre craignait-il de froisser le jury de l’Académie, où il désirait entrer.
Pierre-Paul Rubens, détail du « Jardin d’amour », 1630–1635
Huile sur toile • 199 × 286 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
« On voit déjà ces dames prêtes à s’embarquer, galamment accompagnées, avec l’assistance de cupidons dans leur plus simple appareil. À cette audace s’ajoute le sous-entendu porté par le titre qui suggère « aimons-nous librement ». Il ne s’agissait pas d’en rajouter. Les amours représentées avec sensualité restent somme toute très correctes. Rubens, lui, était moins pudibond », explique Guillaume Faroult*, conservateur au département des peintures du musée du Louvre. Bien que soucieux de se démarquer, Watteau ne souhaitait tout de même pas prendre le risque de choquer irrémédiablement ses pairs.
D’autres repentirs ont été décelés aux quatre coins de la toile, à l’endroit des personnages notamment, dont les gestes ou la posture ont pu changer au gré des coups de pinceau. Ces corrections témoignent davantage de la rapidité d’exécution du peintre. « C’est un dessinateur compulsif. Ses carnets ne le quittent jamais. Son processus créatif est un peu expérimental ; quand il doit composer une peinture, il a tendance à transposer directement des croquis épars sur la toile. À l’inverse, l’Académie recommandait de multiplier les études en vue d’une peinture précise, et de se mettre à l’huile une fois la composition arrêtée au préalable sur le papier », conclut Guillaume Faroult. Ainsi, pour le Pèlerinage à l’île de Cythère, Watteau s’est jeté à l’eau, même s’il lui aura fallu sacrifier, en cours de route, un angelot.
*L'amour peintre, l'imagerie érotique en France au XVIIIe siècle
Par Guillaume Faroult qui y évoque Antoine Watteau et Cythère.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique