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Berthe Morisot, La Lecture ou L’Ombrelle verte, vers 1873
Huile sur toile • 46 x 71,8 cm • Coll. The Cleveland Museum of Art, Gift of the Hanna Fund • Domaine public.
« Avec des natures comme celles de vos filles, ce ne sont pas des petits talents d’agrément que mon enseignement leur procurera ; elles deviendront des peintres », prédit à Madame Morisot, en 1857, l’artiste Joseph Guichard, professeur de ses filles Edma et Berthe Morisot, avant de poursuivre : « Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire ? Dans le milieu de grande bourgeoisie qui est le vôtre, ce sera une révolution, je dirais presque une catastrophe ». Force est de constater, un siècle et demi plus tard, que la catastrophe n’a pas eu lieu !
À cette époque, les femmes artistes sont exclues des formations artistiques officielles et il leur faut attendre 1897 pour que l’Académie des Beaux-Arts ne leur ouvre ses portes. Bien qu’elles puissent exposer au Salon, les femmes sont reléguées à l’amateurisme et aux genres mineurs. Heureusement pour les apprenties artistes (celles, en tout cas, qui sont bien nées), des écoles comme celle de Charles Chaplin et des académies, à l’image de celle fondée en 1868 par Rodolphe Julian, proposent un enseignement qui leur est exclusivement réservé. C’est sur les bancs de ces institutions privées que les femmes qui marqueront ensuite le mouvement impressionniste se formeront et pourront – fait exceptionnel pour l’époque – peindre d’après des modèles nus (féminins, bien entendu !).
Berthe Morisot, Autoportrait, 1885
Huile sur toile • 61 × 50 cm • Coll. musée Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images.
« Elle est curieuse à observer ; chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire. »
Albert Wolff
Élève de Guichard, puis de Corot, qui lui transmet le goût de la peinture de plein air, Berthe Morisot (1841–1895) est une figure fondatrice du mouvement. En 1868, alors qu’elle copie les grands maîtres au Louvre, elle rencontre Henri Fantin-Latour et par l’entremise de ce dernier, elle se lie d’amitié avec un certain… Édouard Manet. La réputation sulfureuse du peintre, qui a fait scandale trois ans auparavant en présentant au Salon son Olympia, ne déplaît pas à la famille Morisot, qui encourage la jeune Berthe à poursuivre sa carrière d’artiste. Peu à peu, Berthe Morisot abandonne le paysage pour se consacrer, au début des années 1870, à la figure. Et lorsque se tient en 1874 la première exposition impressionniste, dans les anciens studios de Félix Nadar situés rue Daunou à Paris, elle est la seule femme présente aux côtés de Monet, Cézanne, Renoir et, évidemment, Manet. Sa touche enlevée et sa palette où prédomine le blanc lui valent des critiques, qui lui reprochent l’aspect esquissé de ses toiles. La peintre s’attire les foudres du journaliste Albert Wolff, qui s’offusque dans les colonnes du Figaro : « Elle est curieuse à observer ; chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire », et qui au passage qualifie les impressionnistes d’ « aliénés ».
Mary Cassatt, Petite fille dans un fauteuil bleu, 1878
Huile sur toile • 89,5 × 129,8 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington D.C. • © Bridgeman Images.
La même année, Paris voit débarquer une Américaine bien décidée à se faire une place sur la scène artistique : Mary Cassatt (1844–1926). Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Pennsylvanie à Pittsburgh (aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, les femmes ont, contrairement aux Françaises, librement accès aux formations artistiques), la jeune femme issue d’une riche famille d’investisseurs et de banquiers a posé définitivement ses valises dans la capitale après avoir sillonné l’Europe et ses musées. Libre et indépendante (jamais elle ne se mariera), elle se forme auprès de Jean-Léon Gérôme, Charles Chaplin ou encore Thomas Couture, et présente ses œuvres au Salon. En 1877, son ami Edgar Degas l’invite à rejoindre le groupe impressionniste – invitation qu’elle accepte « avec joie » – et Mary Cassatt sympathise dès lors avec Berthe Morisot.
À gauche : Berthe Morisot, « Le Berceau », 1872 ; à droite : Mary Cassatt, “Le Bain”, 1891
À gauche : huile sur toile ; à droite : pointe sèche en couleur, vernis mou et aquatinte • À gauche : 56 x 46 cm. • À gauche : coll. musée d'Orsay, Paris • À gauche : © Bridgeman Images ; à droite : © Universal History Archive/UIG/Bridgeman Images.
Les deux artistes-amies partagent le don de saisir avec douceur et bienveillance les femmes dans leur intimité. Leur sujet de prédilection ? Les maternités, qu’elles réinterprètent chacune de façon très personnelle. Présenté lors de la première exposition impressionniste, Le Berceau de Berthe Morisot, qui figure sa sœur Edma veillant sur son nouveau-né, témoigne d’une vision complexe de la maternité, empreinte de mélancolie. Une vision sans doute moins sereine que les tendres scènes dépeintes par Mary Cassatt, dont les toiles laissent paraître une « joyeuse quiétude », selon les mots de l’écrivain et critique d’art Joris-Karl Huysmans. Simplification absolue des formes, palette aux couleurs vibrantes… L’Américaine, qui contribuera activement à l’essor de l’impressionnisme outre-Atlantique, célèbre l’amour maternel inconditionnel avec une grande liberté. Inspirée, comme bon nombre de peintres de son temps, par l’esthétique japonaise, elle puise dans les estampes de l’ukiyo-e une finesse de trait, qu’elle applique à des intérieurs parisiens et bourgeois.
Marie Bracquemond, Femme (Louise) au jardin, 1877
Huile sur toile • 140 × 60 cm • Coll. particulière • © akg-images.
Cette finesse, on la retrouve aussi chez Marie Bracquemond (1840–1916), dont les œuvres parfois teintées d’académisme témoignent de ses années d’apprentissage auprès d’Ingres. Repérée à l’Exposition universelle de 1878 par Degas – où elle présentait un panneau en carreaux de céramique aujourd’hui disparu –, elle participe à trois expositions impressionnistes au début des années 1880. Malgré ses amitiés avec le groupe, Marie Bracquemond est une louve solitaire qui préfère la quiétude de son jardin à l’agitation de la ville. Celui-ci sert de cadre principal à ses toiles, qui mettent le plus souvent en scène les proches de l’artiste, et en particulier sa sœur. Malgré la reconnaissance de ses pairs, Marie Bracquemond abandonnera les pinceaux vers 1890, sans doute pour ne pas faire ombrage à son mari, lui-même graveur… À sa mort, en 1916, le journal La Presse rend hommage à une femme artiste « sacrifiée […] à côté du maître autoritaire et dominateur ».
Berthe Morisot, Mary Cassatt, Marie Bracquemond et Eva Gonzalès en France, Cecilia Beaux aux États-Unis ou encore Laura Muntz Lyall et Lilla Cabot Perry en Angleterre : ces artistes ont défié les mœurs étouffantes de la bourgeoisie du XIXe siècle et la misogynie ambiante (« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable / Aussi est-elle toujours vulgaire », écrivait Baudelaire…) pour laisser libre cours, sur la toile comme dans leur vie personnelle, à leur talent et leur infinie modernité. Toutes ont dû faire preuve d’un courage sans faille afin d’affronter les préjugés tenaces, à l’image de Morisot dont on a cru pendant longtemps qu’elle était l’élève de Manet, et d’ancrer leur nom dans la postérité. À la mort de cette dernière, Pissarro déplorait dans une lettre : « Cette pauvre Madame Morisot. C’est à peine si le public la connaît. Il n’y a plus que la spéculation qui fait les noms et donne la gloire. » Preuve en est, aujourd’hui, qu’il s’était trompé.
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