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Claude Monet, Chrysanthèmes, 1897
Huile sur toile • 130 X 89 cm • Collection particulière • © Fredrik Nilsen Studio
Inaugurée au musée de l’Orangerie, l’exposition a de quoi surprendre. Qui se doutait que dès les années 1850–1860, époque d’éclosion du mouvement, les Impressionnistes jouaient les décorateurs ? Qu’il s’agisse d’initiatives personnelles ou de commandes privées, leur activité dans ce domaine se révèle pourtant assidue…
Mary Cassatt et André Metthey, La Ronde des enfants, 1903
Faience • 54 × 35 cm • Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, don d’Ambroise Vollard en 1937 • © CC0 Paris Musées / © Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Pour des cafés ou des demeures privées, Paul Cézanne, Auguste Renoir, Claude Monet, Berthe Morisot et Camille Pissarro peignent des panneaux décoratifs et des dessus-de-porte, de format oblong ou carré. Certains recouvrent de fresques les murs de leurs domiciles et ceux de leurs amis. Dans une auberge normande, Monet égaye une armoire en peignant sur ses portes les falaises d’Étretat. Gustave Caillebotte, lui, brosse un parterre de marguerites géant, décor inachevé aux airs de constellation printanière, et d’élégants panneaux de porte qui, grâce à la magie du pinceau, semblent ouvrir sur une serre d’orchidées [ill. plus bas]. Leur fièvre décorative s’étend même aux objets : Pissarro crée des carreaux de faïence, Mary Cassatt un vase orné d’une ronde d’enfants [ci-contre], Félix et Marie Bracquemont des assiettes délicates semées de fleurs, d’averses, de clairs de lune et de femmes à ombrelles. En pleine vague du japonisme, Degas, Pissarro et Morisot se lancent, eux, dans des peintures pour éventails en forme de demi-lune !
Camille Pissarro, Travailleurs dans les champs, dit aussi Travailleurs dans les champs (soleil couchant), éventail, 1883
Gouache sur toile • 14,5 × 53,5 cm • Collection particulière • © Musée d’Orsay / Patrice Schmidt
Totalement assumées par leurs auteurs, ces activités sont pourtant restées jusqu’ici quasiment absentes des cartels de musées et des ouvrages d’histoire de l’art. Ainsi, les visiteurs découvrent que Le Déjeuner de Claude Monet (1873), célèbre joyau du Musée d’Orsay, avait en fait pour titre d’origine Panneau décoratif ! De même que les Grandes baigneuses de Renoir (1884–1887) prêtées par le Philadelphia Museum of Art, ainsi que trois toiles réjouissantes de Caillebotte, Périssoires, Baigneurs et Pêche à la ligne (1878) : toutes portaient le sous-titre (curieusement disparu) de « panneaux décoratifs ». Étonnée de ce silence « qui masque la fonction première de ces tableaux », Marine Kiesel, docteur en histoire de l’art et conservatrice du patrimoine, rédige en 2016 une thèse sur le sujet puis un ouvrage, La peinture impressionniste et la décoration (2021, éd. Le Passage), posant les bases de cette exposition destinée à briser l’omerta.
Pierre Auguste Renoir, Baigneuses. Essai de peinture décorative, 1884–1887
huile sur toile • 117,8 × 170,8 cm • Philadelphie, Philadelphia Museum of Art, The Mr. and Mrs. Carroll S. Tyson, Jr., Collection, 1963, inv. 1963–116–13 • © Photo Philadelphia Museum of Art
« Vous n’êtes jusqu’ici […] que des décorateurs habiles ; il vous reste à devenir des peintres dans la sérieuse acception du mot. »
Philippe Burty
Mais pourquoi ce secret ? Par crainte de « dévaloriser », d’affaiblir un art dont les détracteurs avaient déjà utilisé l’aspect décoratif pour le discréditer, en le présentant comme un art « mineur » et mièvre, ne cherchant qu’à « faire joli » ? Un art sans profondeur, de « surface », uniquement préoccupé par les effets de lumière et d’atmosphère ? « Vous n’êtes jusqu’ici […] que des décorateurs habiles ; il vous reste à devenir des peintres dans la sérieuse acception du mot » lançait avec morgue le critique Philippe Burty en 1877. L’impressionnisme serait-il donc un art purement décoratif ? Une question intimement liée à l’épineux débat sur la distinction entre arts « majeurs » et arts « mineurs », et le placement du décoratif dans la seconde catégorie…
Adulée aux quatre coins du monde, la peinture impressionniste, si douce avec ses touches de couleurs fraîches et lumineuses, a la réputation d’être la plus aimable et rassembleuse de toutes. Déclinées à n’en plus finir sur des tasses, des t-shirts, des parapluies et des serviettes en papier, les toiles impressionnistes les plus célèbres ont été détournées en motifs décoratifs tapissant des objets du quotidien produits à la chaîne.
Gustave Caillebotte, (De gauche à droite) Orchidées à fleurs jaunes / Cattleya et antonium / Cattleya et plantes à fleurs rouges / Orchidées à fleurs blanches
Huile sur toile • 114,2 × 47,5 cm / 81,5 × 47,5 cm • Collection particulière • © Thomas Hennocque
Selon Marine Kiesel, cet immense succès populaire a « éclipsé en partie la radicalité de cette peinture, l’ardeur et la témérité de ses auteurs ». Entraînant, quelque part, sa banalisation et son affadissement. Or, ce serait oublier son caractère subversif : en leur temps, ces toiles étaient des œuvres provocatrices, vilipendées par la critique et même vandalisées par des visiteurs perturbés par une telle liberté de couleurs, de composition et de geste, qui envoyait paître les règles académiques imposées aux artistes !
Claude Monet, Massif de chrysanthèmes, 1897
Huile sur toile • 81,7 × 100,5 cm • Bâle, Kunstmuseum Basel, dépît de la Dr. h.c. Emile Dreyfus-Stifung, en 1970 • © akg-images
Certes, les fleurs et les paysages champêtres, très présents dans la peinture impressionniste, sont des motifs traditionnellement associés à la décoration. D’autant que certaines peintures exposées, comme d’éclatantes chrysanthèmes en gros plan, sans vase ni contexte, évoquent l’art du papier peint. Mais Monet et ses amis ne se limitent pas à ces sujets : ils révolutionnent l’art en prônant la liberté de représenter des bribes du quotidien et de la vie moderne, jusque-là exclus car considérés comme indignes d’être peints, tels qu’un déjeuner à la guinguette ou l’arrivée en gare d’une locomotive. Un choix d’autant plus osé que ces motifs sont saisis au vol d’après nature, par fragments éphémères et d’une main légère, à une époque où les peintres sont priés de fignoler leurs tableaux dans la pénombre de l’atelier, lentement et soigneusement ! Les peintres envoient valser la narration et parfois même les repères élémentaires du paysage comme avec les Nymphéas de Monet qui, uniquement concentrés sur des jeux de reflets et quelques nénuphars à la surface de l’eau, frisent l’abstraction…
Claude Monet, Nymphéas (De gauche à droite : “Les Nuages”, “Reflets verts” et “Matin”), 1914-1918
Huiles sur toiles • 2 x 12,75 m ; 2 x 8,5 m ; 2 x 12,75 m • Coll. Musée de l'Orangerie, Paris • © Photo Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Sophie Crépy
Leurs auteurs préfèrent des cadres blancs, des murs blancs et une faible densité d’œuvres – les prémisses du white cube !
Dans leurs expositions, les tableaux présentés comme des « panneaux décoratifs » ne sont pas mis en scène comme tels, avec des meubles, dans des reconstitutions d’intérieurs. Leurs auteurs préfèrent des cadres blancs, des murs blancs et une faible densité d’œuvres – des choix totalement avant-gardistes qui contrastent avec les murs colorés des Salons, couverts du sol au plafond de tableaux aux lourds cadres dorés. Les prémisses du white cube ! Et la preuve de leur volonté d’extraire ces peintures du décor quotidien pour qu’elles et leurs subtiles irisations de couleurs puissent s’apprécier, non pas comme de simples objets décoratifs fondus dans leur environnement, mais comme des œuvres d’art à part entière.
Le fameux cycle des Nymphéas du musée de l’Orangerie, qui constitue le bouquet final de l’exposition, en est le plus brillant exemple. Monet les appelait ses « grandes décorations », mais ces huit panneaux concaves accrochés en cercle sont bien plus que cela. Dans leurs deux salles ovales d’un blanc éclatant, ils offrent au visiteur une expérience méditative et enveloppante. Les Nymphéas ne sont pas venus décorer ces deux salles : ce sont les salles qui leur ont été offertes comme écrin, uniquement dédié à leur contemplation. Faisant du maître de Giverny un précurseur de l’art de l’installation et des œuvres immersives !
Aux sources des « Nymphéas » : le décor impressionniste
Du 2 mars 2022 au 11 juillet 2022
Musée de l'Orangerie • Jardin des Tuileries - Place de la Concorde • 75001 Paris
www.musee-orangerie.fr
La peinture impressionniste et la décoration
Par Marine Kisiel
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