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Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, Mademoiselle Gabrielle Capet et Mademoiselle Carreaux de Rosemond, 1785
Huile sur toile • 210,8 x 151,1 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • Courtesy The MET, New York, Gift of Julia A. Berwind, 1953.
Paris, à la veille de la Révolution. Devant les membres de la Convention, Antoine Caritat, marquis de Condorcet, s’exprime solennellement : « Je crois que la loi ne devrait exclure les femmes d’aucune place… Songez qu’il s’agit des droits de la moitié du genre humain ! » clame cet esprit éclairé face à l’assemblée. En 1787, alors que les Lumières rayonnent encore sur la France, rares sont ceux qui, à l’image du marquis, se positionneront en faveur des femmes. Car si certaines d’entre elles, grâce au hasard de leur naissance et à leur persévérance, arrivent à se faire une place au cœur des domaines d’excellence tels que les arts, nombreuses sont celles qui, lorsqu’elles ne se battent pas pour survivre à la misère, peinent à pouvoir exercer leur métier de brodeuse ou de couturière.
En cette fin de siècle, il n’était donc pas chose aisée, pour les femmes, de s’assurer une place sur la scène artistique. Certaines, comme Elisabeth Vigée-Lebrun et Adélaïde Labille-Guiard, qui toutes deux seront reçues en 1783 à l’Académie royale de peinture, parviennent toutefois à s’épanouir en tant qu’artiste auprès de la cour. Mais malgré cette reconnaissance officielle, les deux artistes doivent faire face aux calomnies les associant à des femmes de peu de vertu : face à la virulence de ses détracteurs, Labille-Guiard doit même solliciter la comtesse d’Angiviller, épouse du directeur des Bâtiments du roi, afin de faire cesser les violents pamphlets publiés à son encontre. Les femmes qui parviennent à se former dans les ateliers d’artistes les plus en vue de leur temps, comme celui de David (à l’image de Constance-Marie Charpentier, rare femme à s’attaquer à des sujets historiques), doivent jouer des coudes et se contenter d’un confort tout à fait spartiate, entassées parmi une trentaine d’élèves sur des gradins de fortune.
À gauche: Marguerite Gérard , “La mauvaise nouvelle” (vers 1803-1804). À droite : Élisabeth Vigée-Lebrun, “Autoportrait” (1790)
Huile sur toiles • 64 x 51 cm et 100 x 81 cm • Coll. musée du Louvre, Paris, et Coll. musée des Offices, Florence. • © Bridgeman Images.
« Elles ne devraient s’occuper qu’à broder des ceinturons et des bonnets de police. »
La Révolution n’est pas tendre avec les femmes artistes. En 1790, Adélaïde Labille-Guiard part en campagne au sein de l’Académie afin qu’en plus d’y être reçues, ces dernières puissent également y enseigner. Malgré sa détermination, cette bataille s’achèvera par un échec. Deux ans plus tard, la Convention supprime l’institution créée par Louis XIV et la remplace par la Société populaire et républicaine des arts, qui exclut purement et simplement les femmes, à la suite d’un débat houleux qui, comme le mentionne les procès-verbaux, prend fin avec ces mots : « […] C’est parce qu’une femme célèbre, la citoyenne Le Brun, a montré de grands talents dans la peinture, qu’une foule d’autres ont voulu s’occuper de la peinture tandis qu’elles ne devraient s’occuper qu’à broder des ceinturons et des bonnets de police. »
Mais c’était sans compter l’ouverture, en 1791, des Salons à tous les artistes vivants sans distinction de sexe. Sur les 900 tableaux présentés cette année-là, 56 sont réalisés par des femmes ! Aux côtés des Académiciennes Élisabeth Vigée-Lebrun et Adélaïde Labille-Guiard figurent Marie-Guillemine Leroux de la Ville (future Marie-Guillemine Benoist), Aimée Duvivier ou encore Marguerite Gérard, belle-sœur de Jean-Honoré Fragonard et peintre prolifique, appréciée pour ses portraits et scènes de genre peuplées de subtils détails à connotation érotique…
Constance Mayer-Lamartinière, Le Rêve du bonheur, 1819
Huile sur toile • 1,32 × 1,84 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images.
La première moitié du XIXe siècle est ainsi considérée comme un âge d’or pour les femmes artistes de toutes les conditions sociales. Les familles modestes, conscientes que l’art constitue – dirait-on aujourd’hui – un ascenseur social, poussent leurs filles à s’engager dans cette voie. Bien que cantonnées à des genres mineurs comme la nature morte (en particulier de fleurs) et la scène de genre, les femmes sont de plus en plus nombreuses au Salon : en 1802, elles représentent 18% des artistes exposés.
Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une femme noire, 1800
Huile sur toile • 81 × 65 cm • Coll. musée du Louvre, Paris. • © akg-images / Erich Lessing.
Le Code Napoléon, promulgué en 1804, ne freine pas cette tendance. Privées de leur statut professionnel et reléguées au rang d’amatrices, elles continuent vaille que vaille leur ascension, et ce pendant vingt ans. Formées pour la plupart par les grandes figures du néoclassicisme, leur talent est salué par la couronne de France qui achète notamment en 1808, à la demande de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, deux imposantes compositions de Constance Mayer, élève puis principale collaboratrice de Pierre-Paul Prud’hon. Mais bientôt, cette « parenthèse enchantée », comme la nomme la sociologue Séverine Sofio dans son ouvrage éponyme (CNRS éditions, 2016), se referme. Aux hommes la création, aux femmes la procréation ! Si dans les années 1850 on compte encore de nombreuses peintres, beaucoup sont condamnées à la copie… lorsqu’elles ne sont pas sommées de déposer les pinceaux afin de ne pas faire d’ombre à leur mari. Ce fut notamment le cas, à la Restauration, de Marie-Guillemine Benoist : la nomination de son mari en tant que conseiller d’État marque un coup d’arrêt à sa carrière prometteuse. Accablée, l’artiste écrit : « Mais tant d’études, tant d’efforts, une vie de travail acharné, et après une longue période d’épreuves, enfin le succès ! Et puis voir soudain tout cela comme un objet de honte ! Je ne pouvais m’y résoudre, mais tout est bien ainsi ; n’en parlons plus ; je suis devenue raisonnable… »
À lire
Artistes femmes. La parenthèse enchantée XVIIIe-XIXe siècles
Par Séverine Sofio
Femmes peintres à leur travail : de l'autoportrait comme manifeste politique (XVIIIe-XIXe siècles)
Par Marie-Jo Bonnet
Disponible en ligne
À écouter
Peintres, sculptrices, copistes : qui sont les femmes artistes au XVIIIe siècle ?
Podcast disponible en ligne
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