Article réservé aux abonnés

Série - Desseins secrets

Ép. 4 “L’Homme blessé” de Courbet : radiographie d’un cœur brisé

Par

Publié le , mis à jour le
Les apparences sont parfois trompeuses… Sous leur surface, certains tableaux gardent secrètement la trace de repentirs, ces corrections ou hésitations qui ressurgissent parfois avec le temps et les technologies modernes. Dans cette nouvelle série, observons à la loupe, chaque jeudi, un chef-d’œuvre et ses mystérieux dessous qui en disent souvent long sur les desseins des grands maîtres. Après Antoine Watteau et son angelot fantôme, zoom sur une œuvre de Gustave Courbet qui cache une blessure… sentimentale.
Gustave Courbet, L’Homme blessé
voir toutes les images

Gustave Courbet, L’Homme blessé, 1844

i

Huile sur toile • 81 x 97 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Photo Josse / Leemage

Paris 1855. Furieux de ne voir qu’une dizaine de ses œuvres acceptées au Salon, Gustave Courbet (1819–1877) décide de présenter, en parallèle de l’événement officiel, concomitant de l’Exposition universelle, une quarantaine de ses toiles, au sein d’un bâtiment construit sur-mesure. Cette structure de bois et de brique porte le nom de « pavillon du réalisme », courant dont il est le principal représentant. Dans cet accrochage marginal figurent le monumental Atelier du peintre, mais aussi L’Homme blessé, pour la première fois révélé au public.

Cette œuvre inédite, réalisée entre 1844 et 1854, représente le peintre lui-même, adossé contre un tronc d’arbre, le torse taché de sang. Elle s’inscrit dans une longue série d’autoportraits (Le Désespéré, L’Homme à la ceinture, Le Violoncelliste…), exercice que Courbet affectionne tout particulièrement. L’épée, et la cape qui dissimule son flanc gauche, évoquent l’issue d’un duel. En dépit d’une plaie suggérée par sa chemise ensanglantée, le double pictural de Courbet semble dormir paisiblement. Sérénité apparente qui renvoie à la première vie du tableau…

Gustave Courbet, Sieste Champêtre (vers 1844) ;  Les Amants dans la campagne, sentiment de jeune âge (vers 1846)
voir toutes les images

Gustave Courbet, Sieste Champêtre (vers 1844) ; Les Amants dans la campagne, sentiment de jeune âge (vers 1846)

i

Coll. musée des Beaux-Arts et d'Archéologie, Besançon ; musée du Petit Palais, Paris • © RMN-Grand Palais (musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon) / image RMN-GP ; © akg-images

En 1973, plusieurs autoportraits de Courbet sont soumis à des analyses radiographiques. S’agissant de L’Homme blessé, il s’avère que celui-ci n’était pas seul… Il enlaçait initialement une femme dont la tête reposait amoureusement sur son épaule droite. Cette composition sous-jacente rappelle en tous points Sieste champêtre (vers 1840–1844), dessin conservé au musée des Beaux-Arts de Besançon. La belle endormie n’est autre que Virginie Binet (1808–1865), le premier grand amour du peintre, avec qui il aura un fils, Désiré Alfred, disparu en 1872. Leur rupture, après dix années de passion, plonge l’artiste dans un profond désarroi.

Radiographie de « L’Homme blessé » de Gustave Courbet
voir toutes les images

Radiographie de « L’Homme blessé » de Gustave Courbet

i

© C2RMF / Jean-Louis Bellec

En effet, lorsque Courbet apprend le remariage de son ex-compagne, en 1854, il confie la nouvelle et sa tristesse à son ami Champfleury et décide d’actualiser le tableau idyllique de 1844. Virginie Binet disparaît alors sous le pinceau du célibataire qui en profite pour flanquer au jeune amoureux qu’il était une barbe naissante, et des traits plus marqués par le passage du temps. « Courbet donne l’impression d’avoir vieilli en même temps que son tableau, affirmant par là même sa maturation en tant qu’homme et artiste », déclare Isolde Pludermacher, conservatrice en chef du département Peinture au musée d’Orsay, où repose la toile.

Gustave Courbet, Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants
voir toutes les images

Gustave Courbet, Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants, 1853 – 1867

i

Huile sur toile • Coll. Musée du Petit Palais, Paris • © akg-images

Ce n’est pas la première figure féminine effacée de la main de Courbet. La corbeille à ouvrage qui occupe l’arrière-plan du portrait de Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants (1865) dissimule en réalité Euphrasie, épouse et mère des modèles éponymes. Dans L’Atelier du peintre (1854–1855), où le philosophe se trouve représenté à droite de l’artiste à l’œuvre (encore un autoportrait !), aux côtés de Champfleury et de Baudelaire, un profil fantomatique refait surface au-dessus du poète. D’aucuns l’identifient à Jeanne Duval, la maîtresse de l’auteur des Fleurs du Mal, lequel aurait même – hypothèse poussée à son paroxysme – demandé à Courbet de l’effacer de sa toile. Ces suppressions traduisent-elles un accès d’amitié, de douleur, de misogynie ? Là n’est pas la question.

Gustave Courbet, L’Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (et morale)
voir toutes les images

Gustave Courbet, L’Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (et morale), 1855

i

Huile sur toile • 361 x 598 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © akg-images / Maurice Babey

D’après Isolde Pludermacher, pour bien comprendre Courbet, il faut distinguer repentir et recouvrement. « Le premier phénomène fait partie du laboratoire de n’importe quel artiste, c’est le moment où il est en pleine conception de son œuvre. Dans la mesure où il peint directement sur la toile, en hâte, et sans modèle dessiné, Courbet reprend souvent ses compositions sur le vif », souligne la conservatrice. « Ce qui est plus fascinant encore, chez lui, ce sont les transformations que subissent ses personnages, y compris lui-même au fil du temps, son désir de faire un tableau à partir d’un autre, préexistant. Voilà le véritable défi qu’il se lance. »

Ne serait-ce que dans L’Homme blessé. Ce glissement d’une scène romantique à un « autoportrait en martyr » introduit l’artiste comme un duelliste, perdant face au nouvel amant de son premier amour. Et face à la critique, sévère à son égard. Gustave Courbet ne s’est jamais séparé de ce tableau, d’une valeur sentimentale évidente. Il l’expose une nouvelle fois, dans un autre pavillon personnel monté en marge de l’Exposition universelle de 1867, et s’éteint une décennie plus tard, exilé en Suisse pour des raisons politiques.

Retrouvez dans l’Encyclo : Gustave Courbet Réalisme

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi