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SÉRIE – L’ART DE TOUTES LES COULEURS

L’incroyable guerre du noir le plus noir

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Publié le , mis à jour le
Pour ce quatrième épisode de la série « L’art de toutes les couleurs », récit d’une épopée cocasse : celle de la conquête du Vantablack, ex-noir le plus noir du monde. En achetant à prix d’or son monopole d’utilisation artistique en 2016, Anish Kapoor avait plongé le monde de l’art dans une colère noire… avant d’être mis sur la touche par l’invention d’autres ultranoirs !
Pierre Soulages, Peinture 324 x 362, 1986
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Pierre Soulages, Peinture 324 x 362, 1986, 1986

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Huile sur toile • Polyptique de 4 éléments de 81 x 362 cm superposés • Coll. MAM, Paris • Photo La Parisienne de photographie

Des aurochs de la grotte de Lascaux aux outrenoirs de Pierre Soulages en passant par les contrastes tranchants des estampes japonaises et les aplats puissants d’Édouard Manet, de nombreux artistes se sont laissés hypnotiser par le pouvoir du noir. Sa place est en effet unique dans le champ chromatique. Alors que les couleurs sont toutes des reflets de la lumière qu’elles renvoient, le noir pur, lui, absorbe la totalité de la lumière… ce qui en fait une non-couleur, une forme de néant. Forcément fascinant !

Echantillon de Vantablack
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Echantillon de Vantablack

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© ZJAN/WENN.COM/SIPA

Qu’il soit à base d’oxyde de fer, de charbon ou de suie, ce pigment sombre se doit, pour atteindre le sommet de son mystère et de son intensité, d’être le plus profond possible. Mais difficile de concocter un noir d’une pureté parfaite. En 2014, la société britannique Surrey NanoSystems met sur le marché une invention de son chef technique Ben Jensen : le Vantablack, noir le plus noir jamais créé ! Une matière capable d’absorber 99,965 % de la lumière, à tel point qu’un objet en trois dimensions qui en est recouvert donne l’impression d’une surface de velours noir totalement plate, comme la silhouette découpée d’un théâtre d’ombres !

Son secret ? Une forêt de nanotubes de carbone, serrés verticalement les uns contre les autres à raison d’un milliard par centimètre carré, et mesurant chacun 20 nanomètres de diamètre – soit plusieurs milliers de fois plus fin qu’un cheveu humain ! Piégés dans ce dispositif, les photons rebondissent à l’intérieur des tubes puis finissent par être (presque) totalement absorbés, se transformant alors en chaleur. Seul bémol, le procédé, conçu à l’origine pour l’industrie militaire et spatiale, est aussi cher que fastidieux : les nanotubes doivent être « cultivés » en laboratoire, et un réacteur est nécessaire pour leur permettre d’adhérer à une surface ! Depuis 2017, ce revêtement, à appliquer sur un support métallique, se décline en spray : le Vantablack S-VIS, également très onéreux et complexe à manier.

Anish Kapoor, Descent Into Limbo
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Anish Kapoor, Descent Into Limbo, 1992

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© Filipe Braga/Fundacao de Serralves/dpa picture alliance / Alamy / Hemis

« Imaginez un espace si sombre qu’en y pénétrant, vous perdez toute idée de qui vous êtes, d’où vous êtes et la conscience du temps », s’enthousiasme Anish Kapoor. Grand amateur d’illusions, cet artiste britannique d’origine indienne avait déjà joué avec la profondeur du noir, notamment avec son œuvre Descent Into Limbo/Descente dans les limbes (1992) : un trou de 2,50 mètres, si noir qu’il ressemble à un cercle plat, rendant impossible la perception de sa profondeur… Au point qu’en août 2018, un visiteur du musée Serralves de Porto devra être hospitalisé après être tombé dedans !

Début 2016, le célèbre (et très riche) provocateur décide donc de racheter le brevet du Vantablack, devenant le seul artiste au monde à avoir le droit de l’utiliser. Une première historique. Mais l’acte est perçu comme égoïste et abusif. Yves Klein, lui, n’avait jamais interdit à quiconque d’utiliser sa mythique peinture bleue ! De quel droit un homme peut-il s’arroger le monopole d’un matériau ou d’une couleur ? Le monde de l’art voit rouge. Christian Furr, peintre de la reine Élisabeth II, et l’artiste indien Shanti Panchal expriment leur colère dans la presse. Sur Instagram, une campagne baptisée #ShareTheBlack (« Partage le noir ») est lancée.

Anish Kapoor pour MCT Watches, La Sequential One – S110 Evo Vantablack
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Anish Kapoor pour MCT Watches, La Sequential One – S110 Evo Vantablack, 2016

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© Anish Kapoor / MCT Watches

Sourd aux critiques, Kapoor élabore et présente dès 2016, en collaboration avec des horlogers suisses, une montre en Vantablack vendue 95 000 dollars pièce. Et décide de recouvrir d’ultranoir sa sculpture Cloud Gate qu’il avait installée en 2006 dans le Millenium Park de Chicago. Surnommé « The Bean », ce haricot géant en acier inoxydable poli, qui avait la particularité de refléter les visiteurs comme dans un miroir déformant, n’est désormais plus qu’une forme plate et noire comme de la suie !

Mais une riposte savoureuse s’organise. En 2017, l’artiste britannique Stuart Semple commercialise, via sa boutique en ligne, « le rose le plus rose ». Un pigment légalement accessible à tous… sauf à Anish Kapoor ! Tout acquéreur doit en effet cocher la mention suivante : « Vous n’êtes pas Anish Kapoor, vous n’avez aucun lien avec Anish Kapoor, vous n’achetez pas ce produit pour le compte d’Anish Kapoor ou d’un de ses associés. » Clause que contourne l’intéressé. Sur une photo postée sur son compte Instagram, on l’y voit fait un doigt d’honneur à un pot de ce fameux rose, après y avoir trempé son majeur. Le tout assorti d’une légende grossière…

Stuart Semple, BLACK 2.0 (Unicorn)
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Stuart Semple, BLACK 2.0 (Unicorn), 2017

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© Stuart Semple

Fou de rage, Stuart Semple récidive la même année en sortant de nouveaux produits interdits à Kapoor : d’abord la Diamond Dust, une matière pailletée constituée de poudre de verre pilé, qui s’avère douloureuse si on la touche avec son doigt ! Le plaisantin présente ensuite un pigment ultranoir parfumé à la cerise, le Black 2.0., dont il recouvre des têtes de licornes en résine ! Début 2019, il inaugure le Black 3.0 : une peinture acrylique noire qui absorbe entre 98 et 99 % de la lumière visible. Un peu moins noir que le Vantablack, mais la différence ne se voit pas à l’œil nu. Vendu 19 euros les 150 ml, le produit ne présente ni la toxicité, ni les difficultés d’utilisation, ni le prix exorbitant du Vantablack. Sur son compte Instagram @culturehustle, Semple prend un malin plaisir à mettre en avant les créations d’artistes du monde entier qui utilisent ses produits. Face au géant Kapoor, le peuple a gagné la bataille de l’ultranoir !

Le pavillon Hyundai créé par Asif Khan pour les Jeux olympiques d’hiver de Pyongyang en 2018
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Le pavillon Hyundai créé par Asif Khan pour les Jeux olympiques d’hiver de Pyongyang en 2018

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© Luke Hayes/Cover Images/SIPA

De son côté, Kapoor n’abandonne pas le Vantablack. En 2020, il annonçait le futur dévoilement (lors de la Biennale de Venise 2021, dont l’ouverture prévue pour le 22 mai 2021 à la Galleria dell’Accademia pourrait être compromise par les conditions sanitaires) de ses premières sculptures en Vantablack. Son monopole n’étant qu’artistique, designers et architectes ont malgré tout pu s’emparer du Vantablack, qui a notamment servi à recouvrir un bâtiment (le pavillon Hyundai créé par Asif Khan pour les Jeux olympiques d’hiver de Pyongyang en 2018), et une BMW présentée en septembre 2019 au Salon de l’automobile de Francfort.

Mais un nouveau rebondissement semble entériner définitivement la défaite de Kapoor. Les scientifiques du MIT ont récemment développé un noir encore plus noir que le plus noir des noirs : des nanotubes de carbone fixés sur papier d’aluminium chloré absorbant 99,995 % de la lumière. De quoi rendre l’artiste indien vert de rage ! Fin 2020, des chercheurs de l’Université de Purdue ont également mis au point son contraire : la peinture la plus blanche jamais créée. À base de carbonate de calcium, cette dernière reflète 95,5 % des rayons calorifiques du soleil pour les renvoyer dans l’espace, permettant de maintenir un mur à une température 7,7 % inférieure à celle de l’environnement ambiant. Utile face au réchauffement climatique, si personne n’en rachète le monopole !

Retrouvez dans l’Encyclo : Pierre Soulages
Retrouvez l'article dans la série L’histoire secrète de 10 couleurs devenues mythiques

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