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La galeriste Anne-Sarah Bénichou lors de l’exposition “La lumière n’existe pas” de Jingfang Hao et Lingjie Wang, 2018
Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris • © Maurine Tric
On peut n’avoir que trente ans, pas tellement d’argent, pas de riche associé, pas d’associé du tout d’ailleurs, être saine d’esprit et ouvrir sa galerie en trois mois. Anne-Sarah Bénichou en est la preuve vivante puisque sa galerie existe encore après deux années d’existence, alors qu’autour d’elle pas mal de jeunots ont déjà fermé.
Ça a commencé (comme souvent) « par une succession de hasards, dit-elle. Je ne me suis jamais dit que j’ouvrirai une galerie quand je serai grande ! » Elle ne s’est même rien dit du tout préférant cumuler les diplômes en attendant de savoir quoi faire – hypokhâgne, khâgne, master de lettres en même temps qu’un master d’histoire de l’art à La Sorbonne –, puis, pour faire durer le plaisir, l’ESCP management culturel à cheval entre Paris et Venise. Un premier boulot à la galerie d’art (surtout) moderne et contemporain Natalie Seroussi, un autre à la galerie Sisso (devenue H Gallery) où « cela ne s’est pas bien passé parce que je n’avais pas les coudées franches pour impulser ma propre programmation », la convainquent d’une chose au moins : « Oui, je suis capable. Je sais faire. »
Alors pourquoi ne pas le faire en effet et s’autoriser cette liberté « de choisir mes artistes, de concevoir des expos, de les penser et d’être auprès des artistes » ? On lui fait remarquer qu’elle aurait pu opter pour la casquette de curator. Mais la jeune femme est catégorique : « Cela n’a jamais été une option. Je voulais pouvoir tisser des liens longs avec les artistes et créer une entreprise, être entrepreneure. Tout monter de A à Z. » Le cœur battant et l’impatience chevillée au corps, elle a tout fait « en trois mois » : dénicher un local « pourri » (une ancienne maroquinerie dans le Marais) qu’il a fallu retaper, créer la société, puis, quand même, convaincre des artistes de venir travailler avec elle. Parmi eux, parmi ceux qui se sont laissés séduire par l’enthousiasme de la néophyte, Valérie Mréjen, Julien Discrit, Chourouk Hriech ou Florin Stefan, un peintre de l’école de Cluj en Roumanie. Pas de débutants donc. Le choix de ce socle d’artistes déjà quelque peu réputés tient en partie à cela : « J’ai ouvert en me disant que je n’étais personne et qu’il fallait donc compenser par une programmation d’artistes un peu installés et par une localisation repérable. » Dans le Marais donc.
La galeriste Anne-Sarah Bénichou lors de l’exposition “La lumière n’existe pas” de Jingfang Hao et Lingjie Wang, 2018
Avec le soutien aux galeries / 1ère exposition du Centre National des Arts Plastiques.
Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris • © Maurine Tric
« Si tu ne prends pas un risque équivalent à celui des artistes, tu deviens marchand. »
Anne-Sarah Bénichou
Cette liste d’artistes, qui s’est aujourd’hui étoffée (la galerie en représente huit), tient à 100 % au goût d’Anne-Sarah Bénichou. Qui assume pleinement de ne pas défendre une ligne éditoriale autrement définie en effet que par des critères subjectifs : « Pour moi, une galerie, c’est une personne (ce n’est pas pour rien qu’elle porte toujours le nom de son propriétaire), c’est un œil, une sensibilité. Donc non, je n’ai pas un territoire défini, ni conceptuel, ni géographique. Je ne défends pas non plus une génération particulière – mes artistes ont entre 30 et 90 ans –, ni spécialement un medium. » Elle le dit tout net, en avouant que c’est la lecture de l’autobiographie d’Iris Clert qui lui a donné cette assurance. Et reprenant ces mots de sa glorieuse aînée qu’elle récite par cœur : « Je déroute souvent le monde de l’art par mes changements de direction. Ce qui compte c’est l’originalité, le non-conformisme. L’art est comme un diamant à multiples facettes, la spécialisation, c’est l’ankylose. Je suis contre l’ankylose. »
Deux années d’existence, c’est peu. Mais c’est assez pour voir le verre à moitié plein et à moitié vide en même temps. « C’est plus difficile que je ne pensais en terme de marché, concède Anne-Sarah Bénichou. C’est dur surtout de défendre et de faire reconnaître les artistes français à leur juste valeur, au quotidien. Je me demande vraiment pourquoi, aux yeux des collectionneurs, tout ce qui est exotique est toujours mieux. » Mais, il y a aussi de quoi se réjouir : « Il me semble que je suis reconnue pour mon programme par la presse et les confrères. J’ai l’impression d’avoir été accueillie à bras ouverts. Beaucoup d’artistes me sollicitent. » Elle aime en tout cas les soutenir en mettant de l’argent dans la production de leurs pièces. Elle ne se paie pas, mais embauche un salarié : « Si tu ne prends pas un risque équivalent à celui des artistes, tu deviens marchand. Galeriste, c’est un jeu à deux. Il faut faire montre d’engagement », lance-t-elle. Au bout de deux ans donc, elle y croit encore, « et pense à ceux qui, à partir de rien, à force d’intelligence, à force de se battre et d’un peu de chance, ont réussi ». Elle cite Emmanuel Perrotin et Kamel Mennour, Joceyln Wolff et les Vallois.
Vue de l’exposition personnelle de Jingfang Hao et Lingjie Wang, « La lumière n’existe pas »
Avec le soutien aux galeries / 1ère exposition du Centre National des Arts Plastiques.
Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris • © Maurine Tric
Un autre ingrédient de la réussite qu’elle jette dans la conversation est « la collégialité entre galeries ». Elle est convaincue qu’il leur faut organiser des événements ou inventer des choses ensemble. C’est pourquoi elle a rejoint le board du Paris Gallery Week-End [cycle de rencontres, visites et performances dans les galeries parisiennes, ndlr] et qu’elle est rentrée au bureau du comité des galeries d’art. On la devine super occupée, et prête à dissoudre son temps libre dans son temps de travail (ou l’inverse). Elle en convient : « Je vis art contemporain 24h/24. Je ne sais pas quel jour de la semaine on est. Mais, au quotidien, ça ne me pèse pas plus que ça. C’est une passion. C’est obligé. »
La galeriste Anne-Sarah Bénichou lors de l’exposition « La lumière n’existe pas » de Jingfang Hao et Lingjie Wang, 2018
Avec le soutien aux galeries / 1ère exposition du Centre National des Arts Plastiques.
Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris • © Maurine Tric
Bon, mais qu’espère-t-elle ? Que la galerie grossisse et dure longtemps, on s’en doute. Mais, le plus intéressant, ce sont les paliers (la pression) qu’elle se fixe. Rêveuse et ambitieuse, cash et passionnée, la jeune femme ne cache pas que si « cinq ans après l’ouverture, j’en suis au même point, c’est que j’ai raté. Parce qu’au-delà tu ne peux pas grossir. Une fois que tu t’installes à un niveau intermédiaire, c’est très difficile. Du coup, j’espère être à la Fiac avant deux-trois ans, et pareil pour Liste [foire d’art contemporain qui se tient à Bâle, ndlr]. J’espère passer le cap des dix artistes représentés, avec parmi eux, au moins un reconnu internationalement. Je me fixe aussi des objectifs économiques. Il me faut augmenter le chiffre d’affaires chaque année. »
Tout cela pourrait s’entendre comme un business plan froidement mûri qui n’a plus rien à voir avec l’art. Non. Tel qu’on l’a entendue, Anne-Sarah Bénichou est de cette génération qui sait que sa passion (pas de meilleur mot) a un prix : celui de la raison économique. Et qu’une fois qu’on sait cela, alors, on peut privilégier les choses vraiment importantes − pour réussir, pour être utile. Pour la jeune femme, cela passe notamment par… la pâtisserie. « Il se trouve que j’aime bien en faire. Du coup, à la galerie, pour bien accueillir les gens (et pas que les collectionneurs), on organise des goûters et on sert des gâteaux. » Et on est prêt à parier que, dans vingt ans, la maison Bénichou existera toujours, servira encore des gâteaux aux visiteurs de ses expositions.
Jingfang Hao et Lingjie Wang. La lumière n'existe pas
Du 27 janvier 2018 au 24 février 2018
Galerie Anne-Sarah Bénichou • 45, rue Chapon • 75003 Paris
annesarahbenichou.com
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Avec le soutien aux galeries / 1ère exposition du Centre National des Arts Plastiques.