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Tour Lumière cybernétique de Paris-La Défense en situation, illuminée, Vue d'artiste par Tanguy de Rémur, 1956
Photo N. Dewitte/LaM © Adagp - Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
Structures métalliques aux disques virevoltants, projections lumineuses fondant les sculptures dans l’espace, échos troublants d’une musique électronique… Bienvenue dans l’atelier de Nicolas Schöffer ! À Montmartre, celui-ci prend pied dans la Villa des Arts où Cézanne et Signac avaient leurs quartiers avant lui. Cependant, dans les années 1980, cela ne sent plus la térébenthine chez Schöffer : la trousse de pinceaux a cédé la place à la caisse d’outils, le chevalet a disparu au profit de l’ordinateur…
Nicolas Schöffer naît à Kalosca en Hongrie en 1912. Préparant son doctorat de droit à Budapest, il s’inscrit en parallèle à l’École des Beaux-Arts mais toute sa production de jeunesse est détruite. L’arrivée de Schöffer à Paris en 1936 est une deuxième naissance : l’agitation urbaine est son élément. Marqué à l’Exposition internationale de 1937 par les interventions de Sonia et Robert Delaunay au Pavillon de l’Air, c’est plus encore dans les foires aux machines qu’il puise son inspiration. Bientôt, la peinture abstraite n’est plus à la mesure de ses ambitions.
Vue de l’ancien atelier de Nicolas Schöffer à Paris en 2017 (au centre : Chronos 13)
N. Dewitte / LaM / © Adagp – Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
« Jamais dans l’histoire n’a existé une gamme aussi riche de matériaux et de procédés techniques qu’aujourd’hui. Il serait absurde de les ignorer et de ne pas les exploiter. » Schöffer s’insère dans la lignée d’un autre Hongrois, Laszló Moholy-Nagy, professeur visionnaire du Bauhaus dans les années 1920 qui voulait unir l’art à l’industrie. Être de son temps : chez Schöffer, ce credo prend forme par la cybernétique qu’il découvre à la lecture des travaux de Norbert Wiener à la fin des années 1940. Science de la communication et de la régulation des systèmes complexes, la cybernétique se traduit chez l’artiste comme Spatiodynamisme, « intégration dynamique et constructive de l’espace dans l’œuvre plastique ».
Nicolas Schöffer, CYSP 1, 1956
Acier, inox poli, miroir, moteurs • 250 × 180 × 170 cm • © Adagp – Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
Baptisées SP, ses premières œuvres spatiodynamiques intriguent lorsqu’elles sont exposées en 1950. Structures rectilignes d’aluminium sur lesquelles viennent se greffer des disques peints ou non, Schöffer cherche à les animer pour lancer la voie de l’art cinétique que préfigurait le Modulateur-espace-lumière de Moholy-Nagy (1930). Ses recherches attirent l’attention de la firme Philips France, lui ouvrant la voie de la renommée. Pour le premier Salon international des Travaux publics et du bâtiment, Schöffer réalise, sous l’assistance de l’ingénieur Jacques Bureau, une Tour spatiodynamique et cybernétique, pylône de 50 mètres de haut équipé de capteurs pour réagir aux informations de l’environnement tels que la chaleur, la lumière et le son, par exemple celui de la voix des visiteurs. Schöffer vient d’inventer l’œuvre interactive, mais aussi multimédia. En effet, une bande sonore modulable composée par Pierre Henry achève de rendre l’œuvre d’art totale.
Lui-même pianiste chevronné et fin mélomane, compositeur expérimental (Hommage à Bartok, 1979), Schöffer a croisé la route de nombreux musiciens dans ses collaborations, de Pierre Boulez à Iannis Xenakis. Les sculptures cybernétiques deviennent danseuses : à l’occasion du premier Festival de l’art d’avant-garde à Marseille en 1956, CYSP I suit les pas de ses partenaires de chair et de sang dans le ballet dirigé par Maurice Béjart sur le toit de la Cité Radieuse. Dans une réalité où les rêves d’Asimov prennent corps, humains et robots dansent en harmonie.
Tania Bari et Marie-Claire Carrié, du ballet de Maurice Béjart, dansant avec CYSP 1 sur le toit de la Cité radieuse, à Marseille, Août 1956
Photo Agence Dalmas / © Adagp – Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
Pluridisciplinaire, Schöffer rejoint le Groupe international d’architecture et prospective de Michel Ragon en 1955 et crée deux ans plus tard une Maison à cloisons invisibles. Deux pièces se côtoient, l’une chauffée autour de 35°C et animée d’un brouhaha permanent, tandis que l’autre est maintenue fraîche à 18°C et silencieuse. Aucun mur ne sépare pourtant les espaces, dont la rupture est marquée par des effets de lumière artificielle. Voulant investir la ville pour la rendre cybernétique, Schöffer sculpte aussi ce qu’il nomme des « matériaux immatériels » : « Nous assistons à un processus qui allège constamment notre environnement interne-externe. […]. On n’a jamais utilisé autant de verre dans le bâtiment qu’aujourd’hui. Mais d’autres matériaux immatériels remplaceront de plus en plus les matériaux solides, comme la trilogie espace, lumière, temps. Nous nous orientons vers l’utilisation de la lumière artificielle, des climats artificiels, de l’espace non perturbé par des matériaux, et aussi vers le modelage du temps. » En 1962, il propose avec son Mur Lumière un espace immersif aux variations lumineuses aléatoires, façon de révolutionner l’expérience picturale.
Nicolas Schöffer, Effet Prismatique, Années 1970
Vue d'un projet de "cathédrale de la lumière" • Photo N. Dewitte-LAM / © Adagp - Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
Dompter la lumière pour changer le cadre de vie. Sensible à l’arrivée de la télévision dans les foyers, Schöffer réalise des vidéoclips d’avant-garde au milieu des années 1960. L’arrivée de la TV en couleur lui inspire un projet de vidéos abstraites et hypnotiques, devant préparer le téléspectateur au sommeil juste avant que ne tombe la mire de l’ORTF. Le programme ne sera jamais diffusé mais Schöffer pousse l’idée plus loin. Il invente en 1968 le Lumino, poste doté d’un écran cathodique qui, allumé, diffuse une mélopée de couleurs changeantes, au mouvement aussi imprévisible que celui d’un feu de cheminée. Philips commercialise le Lumino dont 1500 exemplaires sont vendus en France et l’invention traverse l’Atlantique où, aux États-Unis, la firme de produits de beauté Clairol la vend sous le nom Dream Box : « Boîte à rêves »… Tout un programme !
Nicolas Schöffer, Tour Lumière Cybernétique de Paris-La Défense en situation, illuminée, vers 1970
© N.Dewitte/LaM © Adagp – Éléonore de Lavandeyra-Schöffer
Schöffer sort du devant de la scène avec la fin des Trente Glorieuses. Alors qu’un projet de Tour cybernétique de 300 mètres de haut était validé pour le nouveau quartier de La Défense, celui-ci est avorté à la suite du décès du Président Pompidou en 1974. Comme consolation, la tour de 50 mètres installée à Liège en 1961 est toujours présente. L’artiste n’est pas oublié par les institutions puisqu’il intègre l’Académie des Beaux-Arts en 1982. Attentif à son temps, il suit le développement de l’informatique, composant par exemple des Structures sonores sur l’ordinateur de l’IRCAM en 1980. Perdant l’usage de son bras droit à la suite d’une maladie au milieu des années 1980, il continuera de créer sur ordinateur jusqu’à son décès en 1992.
Pétrie d’une foi moderniste dans le progrès, la production de Schöffer ne se résume pas à quelques images datées, issue d’une vision désuète de l’an 2000. Loin d’être un gadget, l’art cybernétique concrétise le rêve qu’avaient les futuristes italiens de faire « entrer le spectateur dans le tableau ». Le but de Schöffer était de « socialiser l’œuvre d’art ». Désormais, celle-ci est partout : plus seulement dans les musées et dans les galeries mais dans la rue, dans la maison et jusqu’à la TV, médium démocratique par excellence. Alors qu’au XXIe siècle on peint avec des interfaces de programmation, on sculpte à l’aide d’algorithmes et que l’art s’expose sur internet, il faut croire que l’artiste avait vu juste.
Nicolas Schöffer. Espace-temps-lumière.
Dirigé par Arnauld Pierre avec la contribution de Sebastien Delot, Pauline Mari et Dominique Trudel
Bruxelles, Fonds Mercator • 2018 • 240 p. • 39 €
Catalogue de l’exposition qui s’est déroulée au LAM de Villeneuve d’Ascq en 2018, cette publication permet un regard complet sur l’immense spectre de la production de Nicolas Schöffer, avec de riches images.
Nicolas Schöffer a aussi laissé de nombreux écrits, tels que Le Spatiodynamisme (1954), La Ville Cybernétique (1969) ou encore La Théorie des miroirs (1982).
Puisque ses créations s’apprécient en mouvement, il est recommandé de rechercher des vidéos d’œuvres à l’acte sur YouTube, en attendant à la sortie de la crise sanitaire que ne rouvrent les visites de L’Atelier Nicolas Schöffer, à la Villa des Arts (15, rue Hégésippe Moreau, 75018 Paris), uniquement sous réservation, le premier jeudi de chaque mois, auprès de la famille de l’artiste.
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