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Série – Vols au musée

Vol ou canular ? Quand les toilettes en or de Cattelan s’évaporent

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Publié le , mis à jour le
Spectaculaires, énigmatiques ou dramatiques, les vols d’œuvres d’art ne cessent de fasciner. Dans cette série en sept épisodes, Beaux Arts revient chaque semaine sur ces casses qui ont défrayé la chronique. Nous fermons cette saga avec le vol aussi improbable que mystérieux des facétieuses toilettes en or, America, de Maurizio Cattelan en 2019.
Les toilettes « America » exposées au palais de Blenheim, dans le sud de l’Angleterre, en 2019
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Les toilettes « America » exposées au palais de Blenheim, dans le sud de l’Angleterre, en 2019

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© Leon Neal/Getty Images via AFP

Samedi 14 septembre 2019. Le Palais Blenheim, haut lieu du patrimoine britannique dans l’Oxfordshire, est inondé. Un sacré dégât des eaux provoqué par l’enlèvement d’une œuvre pas comme les autres : America de Maurizio Cattelan, qui est en effet reliée à la plomberie générale. Et c’est normal, il s’agit d’un sanitaire en or dont la valeur au poids est estimée à quatre millions de carats, et la valeur sur le marché de l’art bien supérieure. Alors que l’institution offrait la première rétrospective à l’artiste italien sur le sol britannique depuis 20 ans, la fête est gâchée deux jours après son vernissage. Si selon la chanson, Neil Young cherche toujours un cœur d’or, Scotland Yard lui est à l’affût de W.C. en or !

L’art de l’irrévérence

Maurizio Cattelan à Rome en 2019 pour le défilé Gucci cruise 2020
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Maurizio Cattelan à Rome en 2019 pour le défilé Gucci cruise 2020

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Vittorio Zunino Celotto / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP

Né en 1960, Maurizio Cattelan est l’une des plus grandes stars internationales de l’art actuel. Faisant résonner l’héritage de l’art contemporain de Duchamp à Koons en passant par Warhol, l’artiste italien est entré avec fracas sur la scène en 1999 en présentant La Nonna Ora (la Neuvième heure) [ill. plus bas] à la Kunsthalle de Bâle. Cette sculpture de cire hyperréaliste, représentant le pape Jean-Paul II renversé par une météorite, figure justement à « Victory is not an Option », l’exposition du délit. Depuis 2014, le somptueux palais des Churchill s’est ouvert à l’art contemporain avec la création de la Blenheim Art Foundation. Des six expositions alors organisées, celle de Cattelan est de loin la plus irrévérencieuse et America en est le point d’orgue.

L’objet étant parfaitement fonctionnel, 100 000 visiteurs s’y sont gratuitement soulagés entre 2016 et 2017.

Pourquoi America ? Cattelan a conçu la sculpture en 2016 pour le Guggenheim Museum de New York, proposant de remplacer l’un de leurs classiques cabinets de porcelaine par leur homologue en or. Chaque élément a été fondu à Florence, reprenant scrupuleusement le design de toilettes ordinaires : seul le matériau distingue America de ses voisins. L’objet étant parfaitement fonctionnel, 100 000 visiteurs s’y sont gratuitement soulagés entre 2016 et 2017.

Un trône clinquant pour le tout-venant

On y voit un clin d’œil évident à la Fontaine de Duchamp, présentée un siècle plus tôt à New York. Mais Cattelan renverse la logique du ready-made. En or massif, l’objet n’a plus rien d’ordinaire. En revanche, il retrouve sa fonction. En 1993, le peintre Pierre Pinoncelli avait déjà rendu la sienne à l’urinoir duchampien au Centre Pompidou, dans un geste provocateur. Mais il n’y a chez Cattelan rien de revanchard. Celui-ci veut restituer au public ce qu’il y a de plus chic, créer « un art du 1 % (comprenant les personnes les plus riches de la planète) pour les 99 autres % ».

Les toilettes « America » au Guggenheim, New York, en 2016
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Les toilettes « America » au Guggenheim, New York, en 2016

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© Christina Horsten/picture alliance via Getty Images

Le Guggenheim propose, en 2018, à Donald Trump America à défaut de Van Gogh.

Dans ce 1 %, figure Donald Trump. En septembre 2016, le musée Guggenheim présentait America en écrivant que « rien ne rappelait mieux que ce « trône » le clinquant des projets immobiliers et des résidences privées de Trump ». Des mauvaises langues font un rapprochement entre le doré et la teinte des cheveux du 45e président – à Blenheim d’ailleurs, on évoquera aussi une pique sur la coiffure du Premier ministre Boris Johnson. Mais l’artiste s’en défend, précisant avoir imaginé l’œuvre bien avant l’entrée de Trump en campagne électorale. Le Guggenheim n’en reste pourtant pas là et en mai 2018, refusant de prêter au locataire de la Maison Blanche le Paysage avec neige de Van Gogh (1888) pour ses espaces privés, elle lui propose en substitution… America. L’offre est déclinée.

Maurizio Cattelan, La Nona Ora
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Maurizio Cattelan, La Nona Ora, 1999

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Vue de l’exposition au Palais Blenheim en septembre 2019 • © Leon Neal/Getty Images via AFP

Au Palais Blenheim, c’est cette fois l’aristocratie anglaise un peu trop huppée que vient taquiner l’artiste. America prend place dans le lieu d’aisance usité jadis par un illustre natif de la demeure : Winston Churchill. Comble du pied de nez, qui frise le blasphème ! C’est donc un luxe absolu qui est promis aux visiteurs, à même de poser leurs fesses là où le vieux lion posait les siennes, à condition de réserver un créneau de trois minutes.

America pèse tout de même 103 kg, si bien que la Blenheim Art Foundation ne voyait pas l’intérêt de déployer un système de surveillance astronomique !

Comment une telle œuvre a-t-elle pu être volée ? Les cambrioleurs, dont on ignore le nombre, ont fait un travail d’orfèvre. Ou plutôt de plombier : les toilettes en or n’ont pas été arrachées, mais soigneusement déboulonnées, démontées, séparées du circuit d’eau courante et transportées. America pèse tout de même 103 kg, si bien que l’instigateur de la Blenheim Art Foundation, Edward Spencer-Churchill, ne voyait pas l’intérêt de déployer un système de surveillance astronomique : « Ce ne sera pas la chose la plus facile à dérober. Tout d’abord, c’est relié à la plomberie. Ensuite, un voleur potentiel n’aura aucune idée de qui a utilisé les toilettes en dernier ou ce qu’il a mangé. Donc non, je ne prévois pas de la faire garder. » C’était sous-estimer l’avidité de certains…

Pour l’amour de l’art ou pour le prix du lingot ?

Les enquêteurs sont sur le qui-vive. Le 16 septembre, l’inspectrice Jess Milne se livre à Artsy : « Nous pensons qu’un groupe de personnes a utilisé au moins deux véhicules pendant le cambriolage, qui a été reporté à la Thames Valley Police samedi à 4h57. » Deux arrestations de suspects se succèdent les 17 et 18 septembre, mais elles ne donnent rien. Quel est le motif du vol ? Est-ce pour l’amour de l’art ou pour le prix du lingot ? Pour l’officier d’investigation Steven Jones, « notre priorité est de retrouver l’objet volé ».

Après le vol, dans les toilettes du Palais de Blenheim, le 14 septembre 2019
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Après le vol, dans les toilettes du Palais de Blenheim, le 14 septembre 2019

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© DR

Cattelan aurait-il appliqué à la lettre son principe du 1 % rendu aux 99 % ?

Malgré l’arrestation de trois autres suspects habitants à Oxford, à 11 km de Blenheim en octobre 2019, l’affaire n’avance pas. La compagnie d’assurance en charge de la sûreté à Blenheim promet une récompense de 100 000 £ à qui rendra America, à condition que l’œuvre soit rendue intacte et que sa restitution soit accompagnée d’informations susceptibles de conduire à une arrestation. À ce jour, la sculpture est toujours dans la nature, que ce soit sous sa forme originale ou écoulée en lingots.

Publicité pour Arte Generali figurant Maurizio Cattelan avec « America »
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Photo Oliviero Toscani

Chez les amateurs d’art, on se plaît à penser à une conspiration montée par l’artiste lui-même, comme un énième pied de nez à l’art contemporain. Ou alors, Cattelan aurait-il appliqué à la lettre son principe du 1 % rendu aux 99 %, se faisant Robin des Bois en même temps que son propre iconoclaste ? L’artiste dément, mais s’amuse de la rumeur : « J’ai toujours aimé les films de casse et voilà que j’en vis un. » Acteur, il l’est dès novembre 2019, posant pour une campagne de la compagnie italienne Arte Generali, spécialisée dans l’assurance des œuvres d’art. Nu et souriant, l’artiste détale avec sous le bras une réplique de ses toilettes en or. En légende, un référence à une célèbre citation prêtée à Picasso : « Les grands artistes volent. » Les vrais voleurs, eux, courent toujours.

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