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Rembrandt, Portrait de Jacob de Gheyn III, 1632
Huile sur bois de chêne • 29,9 x 24,9 cm • Dulwich Picture Gallery
« Et cette fois, qu’elle y reste ! » Quel soulagement saisit Giles Waterfield, brillant et jeune directeur de la Dulwich Picture Gallery lorsque, ce jour d’octobre 1986, le Rembrandt retrouve sa place. Il est vrai que depuis vingt ans, la présence de ce Portrait de Jacob de Gheyn III était comme qui dirait intermittente. Mais tout de même, cela faisait trois ans qu’on avait perdu la trace de l’œuvre ! Voici un tableau qui a connu autant de commissaires de police que de commissaires d’expositions, dont la convoitise des malfrats ferait verdir de jalousie la Joconde.
Dulwich Picture Gallery, Londres
© Dulwich Picture Gallery / Bridgeman Images
Plus ancien musée public d’Angleterre, la Dulwich Picture Gallery trouve ses racines dans le Dulwich College, dans la commune du même nom au Sud de Londres. Inauguré en 1817, ce musée possède une collection composite, alliant les tableaux légués au collège par Edward Alleyn en 1626 et… l’ancienne collection du roi de Pologne Stanislas II ! En effet, ce dernier avait missionné deux marchands d’art, Bourgeois et Desenfans, pour rassembler des œuvres de prestige mais avec le démembrement du Royaume de Pologne en 1795, les trésors se sont trouvés en itinérance avant d’atterrir à Dulwich. Un lieu à l’histoire rocambolesque donc, mais ce n’est rien par rapport à ce que devait lui réserver le XXe siècle !
31 décembre 1966. À Londres, on s’apprête à refermer une belle année, qui avait à Wembley porté les Three Lions au faîte du football mondial. En période de fêtes, les forces de l’ordre sont plus occupées avec les problèmes d’ivresse dans l’espace public qu’avec la sûreté des musées, mais pas cette année ! Aux bureaux de Scotland Yard, on reçoit un appel paniqué du musée de Dulwich : huit tableaux ont été dérobés, pour une valeur de 2,5 millions de livres au bas mot. Parmi eux, trois Rubens et les trois Rembrandt qui figurent dans les collections, toutes de petites dimensions. Le malfaiteur s’est en effet introduit par une ouverture de 30 sur 50 centimètres pendant la nuit, au nez et à la barbe de tous ! Probablement un acrobate ou un gymnaste…
Entrée de la Galerie Dulwich après le vol du 31 décembre 1966
© Keystone Press / Alamy Stock Photo / Hemis
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les Rembrandt sont visés au musée de Dulwich. En 1962, on avait surpris deux hommes qui avaient réussi à en décrocher puis en décadrer un avant d’être repérés, de fuir et de se rabattre sur la galerie O’Hana voisine. Rembrandt est le chouchou des voleurs d’art. Anthony M. Amore, chef de la sûreté à la Isabella Stewart Gardner de Boston (épisode à suivre), avance que pas moins de 81 vols ont concerné des œuvres du Hollandais. On sait la fascination qu’exercent ses portraits sur les amateurs, comme Patrick Vialaneix qui n’a su résister à s’approprier L’Enfant à la bulle de savon au musée municipal de Draguignan en 1999.
Le Portrait de Jacob de Gheyn III n’est pas moins hypnotisant, emblématique, dans sa manière fine, des jeunes années de Rembrandt. Le sourire complice en témoigne, le jeune graveur de Gheyn était un ami du peintre. Lui et le poète Maurits Huygens lui avaient commandé, en 1632, des portraits de même format et Rembrandt choisit de les peindre dans un même panneau de bois, coupé en trois car, fidèle à ses habitudes, il y réalise aussi un autoportrait. Mesurant 30 sur 25 centimètres, Jacob de Gheyn a toutes les qualités d’une miniature, mais aussi d’un appât facile…
Six œuvres sont cachées dans un appartement, deux autres sont abandonnées dans la rue !
Cette fameuse nuit du 30 décembre 1966, les malfaiteurs ont été trop gourmands : comme c’est souvent le cas avec les vols au musée, le butin est tel qu’il est invendable, ce qui risque de corser la recherche. Scotland Yard n’a pas grand-chose à faire : le 2 janvier, les commanditaires découragés lancent un appel anonyme. Ils avouent avoir payé un homme 1 000 livres pour voler le portrait de De Gheyn mais, décontenancé par la facilité d’exécution – un peu comme Vjéran Tomic lors du vol au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2010 –, celui-ci y adjoint sept chefs-d’œuvre qui les mettent dans l’embarras. La police n’a qu’à chercher : six œuvres sont cachées dans un appartement dont ils donnent l’adresse, deux autres sont abandonnées dans la rue. Le renommé détective Charles Hewett est sur le coup. Le 5 janvier, il confond le cambrioleur Michael Hall, chômeur de 32 ans. Mais les cerveaux, eux, courent toujours. Le restaurateur du musée examine les huit œuvres qui ne souffrent d’aucun dégât sérieux et, en mars, elles sont raccrochées.
Détective Charles Hewett parlant aux journalistes le 2 janvier 1967, jour de la récupération des huit œuvres volées à la Dulwich Galerie
© Evening Standard / Intermittent
Un vol trop ambitieux, mal préparé et vite résolu, la vie reprend son cours dans le quartier – trop – tranquille du musée. En février 1973, un nouveau visiteur s’intéresse de trop près au petit panneau de bois. Mais cette fois-ci, il agit de jour et profite de l’absence de surveillance pour le décrocher et l’introduire simplement dans son sac de commissions. Le bougre quitte la galerie comme il y est entré avant d’être interpellé aussi vite qu’il est parti, dans le pâté de maisons voisin. Imprudent, le lascar roulait sur son vélo, le fruit de son vol posé négligemment dans le panier. Ouf ! Enfin… presque.
Au téléphone, un homme au fort accent allemand revendique le vol.
L’adage « jamais deux sans trois » doit se vérifier le 14 mai 1981. Deux hommes achètent leur billet d’entrée dans l’après-midi et, pendant que l’un visite innocemment, l’autre distrait la gardienne : « Avez-vous des questionnaires pour les enfants ? » « Acceptez-vous les paiements en dollars ? » Lorsqu’un bruit retentit dans les salles, la pauvre femme accoure mais il est trop tard : le deuxième larron a fui, le Rembrandt sous le coude. Revenant sur ses pas, elle découvre que le visiteur loquace, qui a aussi pris la poudre d’escampette, était son complice. Le 25 août au petit matin, le directeur de l’institution Giles Waterfield est tiré du lit. Au téléphone, un homme au fort accent allemand revendique le vol. Coopératif, il peut rendre le De Gheyn contre rançon de 100 000 livres : une paille ! L’inspecteur en chef Colin Evans poursuit les échanges une semaine durant, tissant tranquillement sa toile. Le coup de filet a lieu le 2 septembre à 10h30 : les deux cambrioleurs sont appréhendés dans un taxi sur Berkeley Square en direction de Picadilly, le butin en leur possession. Le commanditaire allemand, lui, est toujours dans la nature.
Dulwich Picture Gallery, Londres
© Alex Segre / Alamy / Hemis
Désormais, on ne se laissera plus prendre ! Les voleurs auront fort à faire avec le système d’alarme à 15 000 livres dans lequel investit la Dulwich Picture Gallery pour protéger le portrait. Un système au poil d’ailleurs : lorsqu’il se déclenche, le samedi 28 mai 1983 à une heure du matin, il ne faut que trois minutes à la police pour arriver et découvrir une fenêtre cassée. Hélas, c’est assez pour les voleurs qui sont déjà loin… Le Rembrandt, encore lui ! Un chef-d’œuvre qui ne figure plus seulement dans les manuels d’histoire de l’art mais fait son entrée dans le Guinness Book des records. C’est en effet l’œuvre d’art la plus volée au monde. Cette mascotte des Arsène Lupin de musées mérite bien un surnom : Takeaway Rembrandt ou « Rembrandt à emporter ».
Le rapt est-il lié aux mêmes réseaux que lors du précédent vol ? Nul ne sait. En tout cas, cette fois, les complices ont été efficaces, et plus personne ne pense revoir le petit panneau. Le 8 octobre 1986 pourtant, un appel anonyme conduit les inspecteurs à la gare de Munich où, dans une simple consigne, ils retrouvent le précieux portrait. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas… Une fois de plus toutefois, les commanditaires de l’opération ne sont pas identifiés. Depuis trente-cinq ans, plus personne n’est venu troubler la tranquillité de Jacob de Gheyn III, en sécurité avec le dispositif d’alarme renforcé installé en 2010. Dispositif qui ne décourage pas les voleurs les plus téméraires puisqu’un nouveau larcin, ne touchant pas précisément ce tableau, est déjoué à la Dulwich Picture Gallery en novembre 2019, lors d’une exposition dédiée à… Rembrandt !
Pour aller plus loin
Anthony M. Amore et Tom Mashberg • Stealing Rembrandts : The Untold Stories of Notorious Art Heists • Londres • Palgrave McMillan • 2011.
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