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Paul Gauguin, “La Fiancée” (1888) et Claude Monet, “Le Pont de Waterloo à Londres” (1901)
Huiles sur toile • 33 x 41 cm / 63,5 x 101 cm • © akg-images / Cameraphoto / © Biccie
« Alors ? Que fait-on ? » Horreur et stupéfaction ce matin à Rotterdam. Le personnel du Kunsthal doit prendre une décision. La nuit du 15 au 16 octobre 2012, sept tableaux ont été volés, et non des moindres ! D’ailleurs, ça la fiche mal : il s’agit d’œuvres appartenant à la Triton Foundation, créée par l’architecte Willem Cordia et son épouse Marijke van der Laan. Un an après la mort du premier, le Kunsthal mettait à l’honneur 150 trésors des plus représentatifs de l’avant-garde et une semaine auparavant, le vernissage avait été un succès. « Que fait-on ? » La décision est grave, mais la directrice Emily Ansenk et le président Willem van Hassel veulent faire bonne figure : malgré le vol qui s’est déroulé la veille, l’exposition rouvrira bien ses portes au public le mercredi 17 octobre au matin.
Investigation de la police après le vol du 16 octobre 2012 au Kunsthal Museum, Rotterdam
© ROBIN UTRECHT / ANP MAG / ANP VIA AFP
« Un joyau de galerie » mais aussi un « cauchemar à protéger ».
Au cœur du Parc des musées, le Kunsthal est le petit cadet à côté du Museum Boijmans van Beuningen. Inauguré en 1992, le bâtiment de Rem Koolhaas n’abrite pas de collection permanente mais dispose de plus de 3 000 m² derrière les baies vitrées pour accueillir des prêts prestigieux. Devant la presse, un membre de la sûreté du musée le présente comme « un joyau de galerie » mais aussi comme un « cauchemar à protéger ». Une aubaine pour les esprits mal intentionnés…
Kunsthal Museum, Rotterdam
© Ossip Ossip Van Duivenbode / © Rotterdam Partners
Ceux qui ont agi la nuit du vol ont été efficaces. Il leur a fallu trois minutes pour s’emparer des sept œuvres, cadres compris, les charger dans leur coffre et démarrer, avant l’arrivée de la police. Les conservateurs déplorent la disparition d’une Tête d’Arlequin (1971) de Pablo Picasso, de la Liseuse en jaune et blanc (1919) d’Henri Matisse, de La Fiancée (1888) de Paul Gauguin, d’un Autoportrait (1889–1891) de Meyer de Haan, de la Femme aux yeux fermés (2002) de Lucian Freud et de deux vues londoniennes de Claude Monet : le Pont de Charing Cross et le Pont de Waterloo (1901). On estime la valeur du butin à 18 millions d’euros, grand minimum !
Aux Pays-Bas, la population est sous le choc, encore traumatisée par le vol de deux tableaux au musée Van Gogh en 2002 – qui devaient être retrouvés en 2019. Comment une telle razzia a-t-elle pu se reproduire ? Président de Christie’s Amsterdam, Jop Ubbens pense à un vol sur commande ou pour rançon : « Ce n’est pas un vol opportuniste : la personne derrière tout cela a planifié son acte, avec une idée précise de ce qu’elle ferait du lot. » Charles Hill, le détective de Scotland Yard qui avait mis la main sur le Cri en 1994, partage son avis et souligne le professionnalisme des auteurs : « Le vol est particulièrement bien organisé… »
La police néerlandaise se repasse en boucle les images de vidéo-surveillance, mais en vain. Jusqu’à un jour de janvier 2013, où elle reçoit un appel venu de Roumanie : les tableaux seraient là-bas. Mariana Dragu, conservatrice au musée national d’Art de Bucarest, a en effet été approchée par deux hommes qui l’avaient questionnée sur la valeur de tableaux de maître. Impressionnée par les signatures présentées, Dragu a poursuivi ses recherches chez elle et découvert stupéfaite qu’elle avait affaire aux tableaux volés. Trop tard : impossible de remettre la main sur ses interlocuteurs.
Investigation de la police après le vol du 16 octobre 2012 au Kunsthal Museum, Rotterdam
© ROBIN UTRECHT / ANP / AFP
Le 20 janvier, la police de Bucarest arrête les trois lascars.
Pendant ce temps à Rotterdam, les registres des ressortissants roumains sont épluchés : on repère les noms de Radu Dogaru, Adrian Procop et Eugen Darie, qui ont loué des studios avec leurs fiancées en juin 2012 avant de regagner la Roumanie fin octobre. Bingo ! Le signalement physique des deux premiers correspond parfaitement aux silhouettes de la vidéo-surveillance. Mieux : Dogaru et Darie ressemblent aux portraits-robots établis selon le témoignage de Mariana Dragu. Le 20 janvier, la police de Bucarest arrête les trois lascars.
Eugen Darie et Rado Dogaru durant le procès du vol du Kunsthal Museum, le 13 aout 2013
© DANIEL MIHAILESCU / AFP
Des trois hommes, Dogaru semble être le cerveau. C’est du moins lui le plus bavard et il relate les événements avec précision : l’organisation du coup est bien moins minutieuse qu’on ne le croyait. Ce 16 octobre 2012 à trois heures du matin, le gang roumain a garé sa voiture au Parc des musées pour y trouver des biens de valeur à dérober. Pénétrant sans problème dans le musée d’histoire naturelle, les Dogaru et Procop se ravisent face aux fossiles et mammifères naturalisés qui ne leur rapporteront rien.
Les voilà qui débarquent au Kunsthal pour devenir millionnaires.
Sortant, ils voient cette affiche : « Avant-gardes, 1870 to the present. The Collection of the Triton Foundation », illustrée d’un autoportrait de Pierre Bonnard. Connaissent-ils seulement ce nom ? Peu importe, ils ont bien dû voir dans des journaux des sommes à six ou sept chiffres associées à des peintures modernes ! Les voilà qui débarquent au Kunsthal pour devenir millionnaires. Leurs choix n’ont pas été guidés par une quelconque érudition mais par un seul critère : que les toiles soient assez petites pour entrer dans leurs sacs en raphia de 50 cm. C’est égal, car sur les 150 œuvres présentées, il n’y avait de toute façon pas une seule croûte. Les aveux sont là, mais Dogaru comme ses complices affirme ne plus être en possession des chefs-d’œuvre.
En mars 2013, une Roumaine de 19 ans est arrêtée à Rotterdam. Complice des malfrats, elle les a aidés à décadrer les tableaux quelques jours après le vol, avant de les dissimuler dans des coussins afin qu’ils puissent être transportés sans encombre à l’autre bout de l’Europe. C’est là que les ennuis vont commencer pour la bande. Experts en crochetage de serrure et en entrée par effraction, les voleurs le sont moins en marché de l’art. Comme d’autres Arsène Lupin de musées avant eux, ils apprennent à leurs dépens que des œuvres trop cotées sont invendables. Et se résignent à s’en débarrasser…
« J’ai mis le colis dans lequel étaient les tableaux dans le poêle, […] et j’ai attendu qu’ils brûlent complètement. »
Approchée par la conservatrice Mariana Dragu, Dogaru panique en voyant venir le guet-apens. Et que fait un homme qui panique ? Il va chez sa mère… Le voleur de 29 ans retrouve la sienne dans la campagne roumaine, à Carcalia, pour lui laisser les biens volés avant de reprendre la fuite. Prête à tout pour protéger son fils, la mère aurait ensuite commis le pire pour effacer les « preuves ». C’est du moins la teneur de son terrible aveu, en juillet 2013 : « J’ai mis le colis dans lequel étaient les tableaux dans le poêle, j’ai mis quelques bûches, des pantoufles, des chaussons en caoutchouc que j’avais portés et j’ai attendu qu’ils brûlent complètement. »
Place initiale du tableau “La Liseuse en jaune et blanc” d’Henri Matisse, volé le 12 octobre 2012 au Kunsthal Museum, Rotterdam
© ROBIN UTRECHT / ANP / AFP
Dans l’amas de cendres, on identifie des clous, de la toile et des traces de peinture à l’huile…
Ces trésors perdus à jamais… On voudrait ne pas y croire, mais l’enquête va appuyer cette thèse. Le poêle est vidé pour une analyse menée conjointement par les musées de Bucarest et de Rotterdam. Dans l’amas de cendres, on identifie des clous, de la toile et des traces de peinture à l’huile, issus d’au moins trois châssis différents. Les clous datent au moins de la fin du XIXe siècle. Olga Dogaru revient pourtant sur ses aveux : elle aurait d’abord enterré les tableaux au cimetière du village, avant de les livrer à sa sœur et d’en perdre la trace. Radu, quant à lui, dit que des icônes ont disparu des murs de la maison familiale : sa mère les aurait-elle brûlées pour simuler une destruction des Monet et Gauguin ?
Le cambrioleur n’est décidément pas un expert car les icônes traditionnelles sont rarement peintes à l’huile, et encore moins sur toile… En revanche, on peut s’étonner que les résidus de tableaux dans le poêle n’aient été retrouvés qu’en juillet, six mois après l’arrestation de Radu. Ce dernier est condamné, comme ses complices, en novembre. Il écope de la peine relativement clémente de 6 ans et 8 mois d’emprisonnement, grâce à sa coopération lors de l’enquête et à ses regrets exprimés, manifestement sincères.
Pablo Picasso, Tête d’arlequin, 1971
© Rotterdam Police
Dernier rebondissement le samedi 18 novembre 2018 ! Le parquet roumain affirme que la Tête d’Arlequin de Picasso a été retrouvée. L’écrivaine Mira Feticu, qui avait écrit en 2015 un roman (uniquement traduit en néerlandais) sur le vol du Kunsthal, reçoit une lettre anonyme en roumain donnant des indications pour retrouver le dessin tardif du maître. C’est enterré, moisi et froissé qu’est retrouvé le petit dessin dans le département de Tulcea. Malheureusement, les experts doutent de l’authenticité du Picasso et, en effet, Feticu reçoit dès le lendemain un courrier électronique de deux performeurs belges, Yves Degryse et Bart Baele. Ces derniers ont monté un canular, dans le cadre d’un projet autour des œuvres volées. Depuis, aucun élément nouveau n’a été révélé sur les sept œuvres, dont on ignore seulement si elles existent encore. L’espoir fait vivre…
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