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Être artiste aujourd’hui

Épisode 5 : Charlotte Moth et l’atelier de l’itinérance

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Publié le , mis à jour le
Comment devient-on artiste ? Comment le reste-t-on ? Est-ce un destin, un engagement, un sacerdoce ou un travail à temps partiel ? Comment en vit-on, ou pas ? Beaux Arts met, à travers cette série de six portraits, ses pas dans ceux des artistes, qui, jeunes ou confirmés, ambitieux ou réservés, tracent leur route. Celle de la jeune Charlotte Moth a serpenté d’un pays à l’autre, et son œuvre avec elle. Rencontre à Paris, son dernier point de chute.
Charlotte Moth au café La Fontaine de Belleville dans le 10<sup>e</sup> arrondissement de Paris
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Charlotte Moth au café La Fontaine de Belleville dans le 10e arrondissement de Paris, Novembre 2017

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© Photo Maurine Tric

Quittant Londres, d’abord, puis les Pays-Bas, pour finalement faire de Paris un port d’attache duquel elle n’hésite pas à lever l’ancre pour séjourner à Dublin ou Porto, Charlotte Moth vient de participer au Prix Marcel Duchamp où elle a présenté une pièce elle aussi migratoire, qui consistait à sortir des réserves du Fonds municipal d’art contemporain parisien des statues classiques qui y croupissaient depuis des lustres. Une de ses œuvres phares est aussi portée par cette impulsion itinérante qui anime le parcours de l’art : une collection de photographies d’architectures modernes ou d’intérieurs domestiques donnant forme à des sculptures, des installations, des tables d’assemblages ou encore un livre, qui s’intitule d’ailleurs le « Travelogue ». Sans être un carnet de voyage ni un journal intime, celui-ci est habité par ce même mouvement, celui des images qu’on trie, qu’on range, qu’on ressort en tâchant de se souvenir à quelle période de l’histoire – la nôtre et la grande – elles peuvent bien renvoyer.

Charlotte Moth, Travelogue
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Charlotte Moth, Travelogue, Novembre 2017

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Livre projet • Photo Maurine Tric

Charlotte Moth ne vit toujours pas de son art. Les cours qu’elle donne à l’École des Beaux-Arts de Nantes équilibrent le budget, qui n’inclut pas le règlement d’un atelier : elle n’en a pas…

Charlotte Moth voyage toujours beaucoup, et son œuvre avec elle. Ces deux dernières années, elle a exposé à l’ICA, à la Tate Britain de Londres, au MIT de Boston (un show intitulé « Seeing while moving »…), au Parc Saint-Léger de Pougues-les-Eaux et, surtout, au Kunstmuseum Liechtenstein, où les moyens (techniques et financiers) de production mis à sa disposition étaient inespérés : « Quand j’ai lu sur ma boîte mail la proposition de la curatrice du Kunstmuseum, Christiane Meyer-Stoll, se souvient Charlotte Moth, c’est comme si j’avais gagné à la loterie ». Façon de parler de la fierté et de l’excitation ressenties plutôt que de monnaie sonnante et trébuchante : Charlotte Moth ne vit toujours pas de son art. Les cours qu’elle donne à l’École des Beaux-Arts de Nantes équilibrent le budget, qui n’inclut pas le règlement d’un atelier : elle n’en a pas… faute de moyens suffisants. Elle a fait une demande d’atelier-logement à la ville de Paris, mais ne se fait guère d’illusions (« J’en obtiendrai un dans cinq ans », rit-elle). Son luxe ? « À la différence de mes parents, j’ai eu la liberté de choisir mon métier ».

Charlotte Moth, Vue de l’exposition “Travelogue”, 2016

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Exposition au / Kunstmuseum Liechtenstein • Photo Stefan Altenburger Photography / © Charlotte Moth © Adagp, Paris 2017

Charlotte Moth, Vue de l’exposition “Travelogue”, 2016

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Exposition au / Kunstmuseum Liechtenstein • Photo Stefan Altenburger Photography / © Charlotte Moth © Adagp, Paris 2017

Charlotte Moth, Vue de l’exposition “Travelogue”, 2016

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Exposition au / Kunstmuseum Liechtenstein • Photo Stefan Altenburger Photography / © Charlotte Moth © Adagp, Paris 2017

Charlotte Moth, Vue de l’exposition “Travelogue”, 2016

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Exposition au / Kunstmuseum Liechtenstein • Photo Stefan Altenburger Photography / © Charlotte Moth / © Adagp, Paris 2017

À 18 ans, elle file à Canterbury, dans le Kent, suivre un premier cursus en art et y écrire un mémoire sur André Cadere et Daniel Buren. Elle se souvient qu’elle emmenait ses camarades faire les vernissages à Londres, ceux de ses profs notamment, Simon Bedwell, un des membres du groupe d’artistes BANK, ou les Frères Chapman. En 2000, elle poursuit ses études à la Slade School of Arts, à UCL (University College London), tout en exerçant comme caissière dans les supermarchés, un travail harassant et peu gratifiant : « À Londres, tu n’as pas le choix, c’est dur d’y survivre. Ce qui change ta manière de penser, de travailler, de prendre des risques [dans le travail artistique]. Cela fait réfléchir et il faut avoir sacrément confiance en soi pour continuer. Tu dois rester actif ».

Charlotte Moth au café La Fontaine de Belleville dans le 10<sup>e</sup> arrondissement de Paris
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Charlotte Moth au café La Fontaine de Belleville dans le 10e arrondissement de Paris, Novembre 2017

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Photo Maurine Tric

Une fois diplômée, elle « survit » donc trois ans à Londres, avant que son dossier ne soit retenu pour une prestigieuse résidence, la Jan Van Eyck Academie à Maastricht. Elle y passe deux ans qui vont changer sa vie. Plus besoin d’être caissière ni « de se concentrer sur les dettes qui se sont accumulées » ; elle peut désormais se consacrer uniquement à son œuvre.  Elle dispose d’un atelier et partage avec ses camarades (entre autres, le Français Gyan Panchal ou le Péruvien Armando Tudela, deux artistes qu’elle continue de voir) une petite cuisine et une salle de vie collective, où chacun se retrouve « pour prendre le café à 50 cents (au lieu de 2 pounds à Londres) », s’amuse-t-elle. Dans cet « environnement très humain », tout en développant chacun leur travail personnel, les résidents organisent des soirées vidéos (d’artistes), des dîners, des fêtes et des soirées-débats au sein ou en-dehors de la Jan Van Eyck Academie. Charlotte Moth dirige ainsi, avec sa grande amie l’artiste Falke Pisano, des événements (labellisés « We love Evenings ») à la galerie Ellen de Bruijne Projects, à Amsterdam.

Charlotte Moth, Vue de l’exposition « Travelogue »
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Charlotte Moth, Vue de l’exposition « Travelogue », 2016

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Exposition au / Kunstmuseum Liechtenstein • Photo Stefan Altenburger Photography / © Charlotte Moth

Quand elle intègre le laboratoire de création post-diplôme du Palais de Tokyo, le Pavillon, Charlotte Moth a déjà fait le choix de vivre à Paris depuis huit mois, pendant lesquels elle retrouve (une dernière fois) les caisses des grands magasins. Ensuite, de nouvelles résidences l’emmènent à Dublin, puis à Porto, à la Fondation Serralvès : un rythme voyageur qui étoffe à chaque étape le travail d’œuvres faites sur place, mais charriant et tramant avec elles un baluchon d’images, de sculptures et de pensées qui se sont nouées ailleurs et autrement.

Charlotte Moth, Installation conçue pour le Prix Marcel Duchamp
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Charlotte Moth, Installation conçue pour le Prix Marcel Duchamp, 2017

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Exposée au Centre Pompidou, 27 septembre 2017 – 8 janvier 2018 • Photo Aurélien Mole / © Adagp, Paris 2017

« Quand tu es artiste, tu ne l’es jamais que pour ou par toi seul. Ça sonne un peu hippie, mais tu dois le partager »

Charlotte Moth

À travailler un peu partout, là où le vent des propositions vous pousse, le risque peut être alors de s’éparpiller, de se perdre en cours de route. Mais l’attachement à Paris s’est renforcé et a pris pour port d’attache Marcelle Alix, la galerie (fondée et tenue par Isabelle Alfonsi et Cécilia Becanovic) qui représente Charlotte Moth depuis 2009. Enfin, à être de plus en plus sollicitée, « à gagner de plus en plus à la loterie » – sans s’enrichir, donc –, à travailler de plus en plus pour soi, le risque ne serait-il pas aussi de voir s’éteindre cet amour des communautés qui a transporté Charlotte Moth d’une résidence internationale à l’autre ? « Tu ne peux pas bénéficier sans arrêt de ce type de soutien. En revanche, quand tu es artiste, tu ne l’es jamais que pour ou par toi seul. Ça sonne un peu hippie, mais tu dois le partager ». Et rendre ce qu’on t’a donné. Ce que l’artiste, lassée des allers-retours sous la Manche, n’a plus avec ses ex-étudiants du Goldsmith College de Londres mais avec ceux des Beaux-Arts de Nantes. « Artiste, c’est un investissement réciproque », conclut-elle. Avec son public, ses pairs et ses soutiens.

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