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Affiche de la série « L’Armée des romantiques » diffusée sur Arte, 2024
© Silex Films
Vous avez réalisé en 2015 une première série documentaire intitulée Les Aventuriers de l’art moderne. Pourquoi vous êtes-vous ensuite intéressée aux romantiques ?
Suite au succès des Aventuriers de l’art moderne, Arte nous a donné carte blanche. On a décidé de poser notre regard sur le XIXe siècle, une période qui est finalement mal connue, alors qu’elle est toujours d’actualité. La deuxième raison, c’est qu’on avait à disposition un fonds iconographique incroyable et libre de droit et l’animation permet de mettre en avant des registres picturaux très différents.
C’est une période de grands troubles politiques et d’effervescence artistique que le grand public connaît assez peu. Pourquoi ?
Cette période est peu étudiée à l’école. On aborde la Révolution française, puis Napoléon avant de passer directement à la IIIe République. C’est une période complexe, troublée, qui demande du temps. La République ne s’est pas faite en une révolution, il y en a eu plusieurs. En travaillant sur ce projet, j’ai réalisé qu’Alexandre Dumas avait l’âge de Victor Hugo et que, finalement, tous ces artistes romantiques se connaissaient. L’idée de la série est de dessiner un paysage cohérent et linéaire afin de ne pas perdre le spectateur dans la chronologie.
Comment s’est déroulé le processus de création de la série ?
Portrait d’Amélie Harrault
© Arte
Contrairement aux Aventuriers de l’art moderne, L’Armée des romantiques est une création originale. L’écriture de la série a nécessité six années de travail en plusieurs étapes. J’ai d’abord collaboré pendant deux ans avec Valérie Loiseleux sur l’architecture globale des quatre épisodes. J’ai ensuite imaginé avec mon mari une mise en scène et travaillé sur l’incarnation des personnages, mais le scénario n’était pas encore tout à fait ficelé.
Céline Ronté a pris la suite du projet pour nourrir la structure fictionnelle, faire évoluer les personnages dans le temps. Chaque étape de la création de la série est le fruit d’une collaboration. À l’inverse des projets « classiques », où l’on passe d’un scénario bien ficelé à la mise en scène et la réalisation, on a dû inventer une méthode de travail qui n’existait pas dans le milieu de l’animation.
Ce projet a nécessité aussi un grand travail de recherche iconographique. Sur quels fonds vous êtes-vous appuyés pour créer la série ?
La première étape a consisté à faire des recherches sur Gallica et le site des collections en ligne de Paris Musées. Les fonds XIXe y sont inépuisables. J’ai aussi fait du repérage dans des lieux existants : la maison de Balzac, le musée de la Vie romantique, la maison de Victor Hugo à Paris mais aussi à Guernesey… Nous avons également mené un gros travail sur les bustes sculptés des personnages de la série, qui nous a conduits à arpenter les cimetières, le jardin du Luxembourg…
Cela nous a aidés dans notre réflexion sur l’incarnation des différents artistes et nous a permis de leur donner un visage. Nous avons aussi été amenés à reconstituer des lieux aujourd’hui disparus. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des bribes d’éléments ou d’indices distillés dans des livres, comme le quartier du Doyenné, dont on trouve des descriptions dans l’œuvre de Gérard de Nerval.
Intérieur de la Maison Victor Hugo à Paris
© Maison Victor Hugo, Paris
Le romantisme émerge à un moment de notre histoire où les révolutions s’enchaînent, et où les artistes s’engagent politiquement et artistiquement.
Pourquoi ce titre ? « Armée » est un terme peu anodin.
La série devait initialement s’appeler « Romantisme », mais c’était trop clivant car elle aborde seulement le romantisme français qui est plus tardif que les romantismes allemand et anglais. Il émerge à un moment de notre histoire où les révolutions s’enchaînent, et où les artistes s’engagent politiquement et artistiquement. « L’armée des romantiques » est une citation de l’Histoire du romantisme (1870) que Théophile Gautier écrit à la fin de sa vie et dans laquelle il raconte l’engagement de ces artistes auprès de Victor Hugo pendant la bataille d’Hernani. Ils se considéraient alors véritablement comme une « armée » engagée dans un combat intellectuel.
Votre série mélange à la fois les codes du documentaire et de la fiction. Quels défis et difficultés cela a-t-il impliqué ?
Cela a été un énorme challenge. Nous avons travaillé dès le début sur la véracité historique et avons bénéficié de l’appui et de la relecture de Judith Lyon-Caen, historienne et directrice d’études à l’EHESS. Bien évidemment, nous avons dû parfois fictionner, trouver des cliffhangers… Il a donc fallu trouver le bon dosage. Un exemple : dans le premier épisode, lorsque le spectateur fait la rencontre de Balzac, celui-ci porte déjà sa robe de bure. Nous sommes en 1828, or les premiers écrits qui la mentionnent datent de 1830. C’est donc historiquement faux, mais ce détail nous paraissait essentiel, afin que chaque personnage soit d’emblée clairement identifié dans ce film choral.
Que permet l’animation que ne permettrait pas le documentaire « classique » ? Quelle est sa « valeur ajoutée » au-delà du geste artistique ?
Plein de choses ! D’habitude on fait appel à des acteurs pas toujours ressemblants pour les reconstitutions historiques. Grâce à l’animation, on peut redonner un vrai visage aux personnages. De même, en s’appuyant sur les gravures, on a pu reconstituer le Paris de l’époque, et ce plus fidèlement qu’en prises de vues réelles. Enfin, l’animation permet aussi des variations graphiques, des envolées lyriques… Il y a presque de la magie dans tout ça !
Extrait de la série « L’Armée des romantiques », épisode 4 sur Arte, 2024
© Silex Films
Le romantisme est la première période en France lors de laquelle s’opère un grand croisement entre les arts.
Il y a une forme de continuité visuelle entre le dessin d’animation et les œuvres qui apparaissent à l’écran, notamment celles de Delacroix, qui se fondent parfaitement « dans le décor ».
Dans le cas de la Mort de Sardanapale (1827), on voit à l’écran les véritables esquisses de Delacroix, que j’ai subtilement remaniées afin qu’elles s’insèrent correctement dans le format télé. Je ne me serais pas autorisée à imaginer des choses comme l’aurait fait un grand artiste. Cela a été très dur de retrouver une forme de modernité dans des œuvres dites « classiques », hyper connues, et qui pour certaines ont fait l’objet de nombreux détournements. L’idée était d’extraire l’émotion qu’elles avaient pu provoquer en leur temps, de leur redonner leur impertinence.
Le romantisme est en premier lieu souvent synonyme de culte des sentiments, de lyrisme, de contemplation, et moins finalement d’engagement politique, de révolte, voire de violence… Dans votre série, vous insistez fortement sur l’engament artistique et politique de ces auteurs, peintres, musiciens… Était-ce une façon de rappeler au grand public que les romantiques n’étaient pas que des doux rêveurs ?
Cela faisait vraiment partie des objectifs. Ces artistes se sont retrouvés, au retour de la monarchie, face à un tas de ruines : le choléra décime la population, de nombreuses révoltes éclatent, artistiquement il ne se passe pas grand-chose… Il y a eu une forme d’urgence vitale mêlée à une prise de conscience sociale. Finalement, ce sont les romantiques qui ont façonné notre société contemporaine. Certains sujets qu’ils ont abordés à leur époque sont malheureusement toujours d’actualité.
Extrait de la série « L’Armée des romantiques », sur Arte, 2024
© Silex Films
Votre série met en lumière la « force du collectif » du romantisme. C’était tout un réseau d’artistes qui se connaissaient, échangeaient…
Le romantisme est la première période en France lors de laquelle s’opère un grand croisement entre les arts, que ce soit la littérature, la peinture ou la musique. Un noyau s’est formé avec une envie de renouveau, de partage – un noyau au sein duquel chacun a trouvé finalement sa trajectoire personnelle.
Pourquoi selon vous est-il nécessaire de redécouvrir les artistes romantiques aujourd’hui ?
Ces artistes sont une source d’inspiration à bien des égards : l’engagement politique et social de Victor Hugo, les prémices des combats féministes avec George Sand… Nous vivons dans une société de plus en plus troublée, au sein de laquelle il reste des batailles initiées par les romantiques qui restent à mener. Je pense qu’il ne faut pas non plus oublier les combats qui ont animé ces artistes toute leur vie. Ce sont de sacrées trajectoires !
L’Armée des romantiques
Série documentaire réalisée par Amélie Harrault
France, 2024, 4 x 52 min
À voir sur arte.tv à partir du 14 décembre 2024 et sur Arte le samedi 21 décembre 2024 à 20h50
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