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La folle histoire

“Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs” cache-t-il un crime presque parfait ?

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Publié le , mis à jour le
Chaque mois, Beaux Arts s’arrête devant un tableau à l’histoire inouïe. Message crypté, soupçon d’empoisonnement, doubles énigmatiques… D’un érotisme étrange, Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs (1594), conservé au musée du Louvre, est l’une des œuvres anonymes les plus mystérieuses de l’histoire de l’art…
École de Fontainebleau, Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars
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École de Fontainebleau, Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars, vers 1594

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Huile sur bois • 96 x 125 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © 2007 Musée du Louvre / Angèle Dequier

Comme au théâtre, un rideau de soie rouge encadre la scène. Installées côte à côte dans une baignoire, deux jeunes femmes nues nous regardent. Seuls émergent leurs bustes d’une blancheur lactée. Seraient-elles sœurs jumelles ? Même coiffure, mêmes boucles d’oreilles, même expression impénétrable… Leur ressemblance est hypnotique. Visages, cous altiers et poitrines de porcelaine se répondent en miroir. Et quels gestes étranges ! De sa main gauche, l’une des demoiselles pince le téton de sa voisine qui, elle, tient entre son pouce et son index une bague en or qu’elle montre au spectateur. Tout dans ce tableau, peint vers 1594 par un anonyme de l’école de Fontainebleau, suggère un message crypté !

École de Fontainebleau, Portrait de Gabrielle d’Estrées
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École de Fontainebleau, Portrait de Gabrielle d’Estrées, vers 1600

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Huile sur toile • 73 × 59,7 cm • Coll. particulière

Qui sont ces femmes ? Qu’essaient-elles de nous dire ? Les historiens pensent que celle de droite serait Gabrielle d’Estrées (1573–1599), maîtresse du roi Henri IV (1553–1610) qui avait l’intention de l’épouser… D’où la bague, symbole de leur future union. Si l’écrivain Wolfram Fleischhauer avance que sa voisine de gauche serait Henriette d’Entragues (la maîtresse qui a succédé à Gabrielle), la plupart s’accordent à dire qu’il s’agit de l’une de ses sœurs, Julienne d’Estrées. En pinçant la source de lait maternel, cette dernière indiquerait que la favorite – qui a justement donné naissance à un fils, César de Vendôme, en juin 1594 – est enceinte du roi de France. Derrière elles, assise au fond de la pièce, une femme – en train de confectionner des vêtements pour le bébé ? – coud près de la cheminée, au-dessus de laquelle on aperçoit le coin d’un tableau représentant un homme nu allongé, l’entrejambe masqué par un tissu rouge. Peut-être une évocation du père…

École de Fontainebleau, Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars [détail]
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École de Fontainebleau, Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars [détail], vers 1594

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Huile sur bois • 96 × 125 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © 2007 Musée du Louvre / Angèle Dequier

Le roi est tombé fou amoureux de cette fille de marquis, dont elle et ses six sœurs sont surnommées les « sept péchés capitaux » par la marquise de Sévigné.

L’histoire de Gabrielle est digne d’un roman. Séparé de son épouse, le roi est tombé fou amoureux de cette fille de marquis, dont elle et ses six sœurs sont surnommées les « sept péchés capitaux » par la marquise de Sévigné. Mais il a fallu six mois de cour assidue pour que la jolie blonde aux yeux bleus et au teint éclatant finisse par céder à ce grand mangeur d’ail, réputé pour son hygiène douteuse et son haleine fétide ! Le 8 juin 1592, le monarque transi use d’un stratagème pour la rendre libre : il la marie à un autre homme, puis invoque l’impuissance – inventée – du mari pour les faire divorcer ! Appelée à la cour, Gabrielle devient duchesse de Beaufort. Elle et sa famille croulent sous les titres et les cadeaux…

Frans II Pourbus, Portrait d’Henri IV
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Frans II Pourbus, Portrait d’Henri IV, XVIIe siècle

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Huile sur bois • 76 × 60 cm • Coll. Château de Versailles • © Bridgeman Images

Trois enfants naissent de leur union. Mais la favorite s’attire des ennuis. On raconte que ce serait elle qui aurait poussé Henri IV à signer l’édit de Nantes (1598), texte crucial qui accorde la liberté de culte aux protestants, mettant fin à des années de conflit sanglant… Ce qui lui vaut de nombreux ennemis catholiques. Lors d’une fête au palais du Louvre en février 1599, le roi annonce publiquement son intention de l’épouser et lui offre l’anneau du sacre. Mais la « presque reine » fait l’objet de terribles pamphlets. Le pape – qui veut que le roi épouse sa nièce Marie de Médicis – s’oppose au mariage ; le peuple la surnomme « duchesse d’Ordures » et l’aristocratie, jalouse, fulmine devant ses folles dépenses en châteaux, bijoux et robes de soie…

Du poison dans un citron ?

Le 8 avril 1599, enceinte de quatre mois, Gabrielle attend un quatrième enfant du roi lorsqu’elle est prise de terribles convulsions. Les soupçons se portent sur un citron givré, que la belle a dégusté la veille chez Sébastien Zamet, un financier proche des ultra-catholiques et de Marie de Médicis… Le 10 avril 1599, la jeune femme de 25 ans s’éteint dans d’atroces douleurs, le visage si révulsé et noirci qu’on empêche le roi de la voir. A-t-elle été empoisonnée ? Ou victime d’une hémorragie cérébrale ou d’une éclampsie, intoxication propre aux femmes enceintes ? Quoi qu’il en soit, Henri IV est inconsolable. La favorite a droit à des funérailles royales. « Les regrets et les plaintes m’accompagneront jusqu’au tombeau. La racine de mon cœur est morte » écrit-il, sous le choc…

Mais revenons au tableau. Un autre mystère l’entoure : aux XVIe et XVIIe siècles, de nombreuses œuvres similaires se succèdent. La première, celle qui aurait lancé la mode, date d’avant la naissance de Gabrielle : il s’agit de la Dame au Bain (1571) de François Clouet. Une belle femme, nue dans son bain surmonté d’un rideau rouge, arbore une bague et un mystérieux sourire. L’image est familière. Sauf qu’ici, point de sœur dénudée : à la place, un bol de fruits placé sur une tablette, un petit garçon s’apprêtant à saisir une grappe de raisins, et une nourrice hilare allaitant un nouveau-né. À la place de la couturière, une servante s’affaire avec une cruche.

À gauche, “Dame au bain”  de François Clouet (1571) et à droite, “Gabrielle d’Estrées au bain”, peinture anonyme du XVI<sup>e</sup> siècle
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À gauche, “Dame au bain” de François Clouet (1571) et à droite, “Gabrielle d’Estrées au bain”, peinture anonyme du XVIe siècle

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Huile sur bois et huile sur toile • 92,3 × 81,2 cm et 115 x 103 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington / Coll. musée Condé, Chantilly • © NGA. © RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly) / Harry Bréjat

Qui est la dame ? Certains y voient Diane de Poitiers (1499–1566) qui fut pendant vingt ans la favorite d’Henri II et avait pour particularité de se baigner tous les jours, contrairement à ses contemporains qui craignaient les maladies transmises par l’eau. Mais la comtesse, morte depuis cinq ans en 1571, n’eut pas d’enfant du roi ! D’autres croient reconnaître Marie Stuart (1542–1587), qui fut reine de France durant son mariage avec François II… Mais avait quitté le pays dix ans avant que le tableau ne soit peint. Serait-ce alors la comtesse Marie Touchet (1549–1638), maîtresse du roi Charles IX dont elle eut deux fils en 1571 et 1573, et à qui on avait demandé de cacher sa grossesse pour éviter le scandale ? Ce tableau serait-il une revanche, ou une satire de la situation ? À moins qu’il ne s’agisse pas d’une femme réelle mais d’une beauté idéale…

Anonyme, Les Dames au bain
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Anonyme, Les Dames au bain, XVIIe siècle

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XVIIe siècle • 124,4 × 153 cm • Coll. château de Fontainebleau

De nombreux peintres ont repris la composition de Clouet, avec quelques variantes. Dans un tableau anonyme conservé au musée Condé à Chantilly, la brune est devenue blonde et sa coiffure a été adaptée à la mode du XVIIe siècle. Quant au portrait de Gabrielle d’Estrées au bain, il a lui-même été décliné en plusieurs versions, dont deux troublantes conservées à Lyon et à Fontainebleau : Julienne, de dos, nous regarde par-dessus son épaule et ne pince plus le sein de sa sœur. Derrière la baignoire, entre les deux femmes, un double inversé de la nourrice allaitante de Clouet apparaît dans l’ombre. La figure semble avoir été tout simplement transposée là à la manière d’un collage ! Comme dans un jeu des sept erreurs, on peut rester longtemps à comparer ces toiles, et tenter de percer leur secret…

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Pour aller plus loin :

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De Janine Garrisson

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La ligne pourpre

De Wolfram Fleischhauer

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