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LA FOLLE HISTOIRE

Qui était Antonietta Gonsalvus, curiosité des cours de la Renaissance ?

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Publié le , mis à jour le
Au château de Blois, un mystérieux tableau trône dans la chambre de la Reine, où s’éteignit Catherine de Médicis : le portrait d’une drôle de petite princesse, dont le visage apparaît couvert d’un étrange pelage. Incroyable mais vrai, le tableau ne représente pas une créature de conte de fées mais bien une réelle petite fille de la Renaissance, dont voici la fascinante histoire…
Lavinia Fontana, Portrait de Antonietta Gonsalvus
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Lavinia Fontana, Portrait de Antonietta Gonsalvus, vers 1595

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Observée dans les palais, scrutée dans les amphithéâtres d’anatomie, la fillette est affectée d’une pilosité plus localisée, qui a épargné ses petites mains potelées. En robe de brocart argenté, coiffée d’une délicate couronne de fleurs, elle montre un visage aux yeux sombres et ronds dont l’aspect de chouette est accentué par le cercle rayonnant des poils brossés vers l’extérieur, ainsi que par le fond très sombre sur lequel elle se détache.

Huile sur toile • 57 × 46 cm • Coll. musée du Château de Blois • © Eric Vandeville/akg-images

Avec un aplomb déconcertant, l’enfant nous fixe de ses grands yeux noisette. Recouvert de poils duveteux comme le plumage d’un oisillon, son minois évoque celui d’un chat ou d’un bébé hibou. Étrange masque velu d’où émerge une petite bouche rose au sourire monalisesque… Vêtue d’une précieuse robe de soie brodée digne d’une princesse de la Renaissance florentine, la fillette âgée d’une dizaine d’années tient entre ses mains la clé de l’énigme : un document qui, en quelques lignes griffonnées en italien, résume l’histoire de ses origines…

Tout commence par la naissance, vers 1535 à Tenerife, dans les îles Canaries, d’un certain Pedro Gonzales : un petit garçon au corps et au visage recouverts de poils blonds, longs et soyeux comme le pelage d’un animal ! Si atypique qu’un jour, vers l’âge de dix ans, le pauvre enfant est arraché à sa famille et vendu à prix d’or à des nobles espagnols, qui l’enferment dans une cage et l’embarquent à bord d’un navire pour l’offrir en cadeau au roi Henri II.

Anonyme, Portrait de Petrus Gonsalvus
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Anonyme, Portrait de Petrus Gonsalvus, vers 1580

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Huile sur toile • 190 × 80 cm • Coll. Schloß Ambras, Innsbruck

À la cour de France, le malheureux est d’abord enfermé dans un donjon pour être examiné. À cette époque, les aristocrates se passionnent pour les mirabilia, excentricités de la nature qu’ils rassemblent dans des cabinets de curiosités. Fascinés, les courtisans se pressent donc autour du curieux spécimen. Serait-ce un sauvage ? Un animal inconnu ? Une créature hybride ? Les médecins finissent par conclure que Pedro est un humain atteint d’une maladie inconnue et rarissime, aujourd’hui appelée « hypertrichose » : une pilosité excessive due à un déséquilibre hormonal.

Très vite, le Roi se prend d’affection pour Pedro. Renommé Petrus Gonsalvus, l’enfant, éduqué comme un noble par les plus grands précepteurs, apprend le latin et les manières de la cour. Aristocrates et scientifiques de toute l’Europe se pressent pour rendre visite à cet « homme-singe » lettré, vêtu de luxueux habits. Après la mort du souverain en 1559, la reine Catherine de Médicis décide de marier Petrus à une jeune beauté de la cour, Catherine Raffelin. Une union arrangée mais finalement heureuse qui aurait inspiré, au XVIIIe siècle, le fameux conte de La Belle et la Bête !

Jean Cocteau, La Belle et la Bête
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Jean Cocteau, La Belle et la Bête, 1946

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Film • 96 min • © Aurimages

Après la mort de Catherine de Médicis en 1589, la famille s’installe à Parme, à la cour des Farnèse, où les enfants Gonsalvus sont perçus comme des animaux de compagnie.

Le couple a six enfants, dont quatre héritent de la maladie génétique de leur père, devenant à leur tour des attractions invitées dans toutes les cours d’Europe. Parmi eux se trouve Antonietta, dite Tognina : la petite fille du tableau de Blois. Après la mort de Catherine de Médicis en 1589, la famille s’installe à Parme, à la cour des Farnèse, où les enfants Gonsalvus sont perçus comme des animaux de compagnie. Sans scrupules, le duc de Farnèse offre donc Antonietta en cadeau à sa maîtresse, Donna Isabella Pallavicina, marquise de Soragna. Son frère Henri est quant à lui donné au cardinal Édouard Farnèse, possesseur d’une ménagerie exotique…

Vers 1594, le médecin, naturaliste et collectionneur italien Ulisse Aldrovandi rencontre Antonietta à Bologne. Fasciné, il l’examine et la décrit dans un vaste catalogue d’anomalies humaines et animales, illustré de portraits gravés des Gonsalvus. C’est sans doute lui qui commande alors à l’artiste Lavinia Fontana (1552 – 1614), réputée pour ses minutieuses représentations d’aristocrates, le fameux portrait de Blois (daté d’environ 1594) qui se retrouvera plus tard dans la bibliothèque du grand-duc Ferdinand de Gonzague (1587 – 1626) à Mantoue.

Lavinia Fontana, Autoportrait à l’épinette
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Lavinia Fontana, Autoportrait à l’épinette, 1578

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huile sur toile • 27 × 24 cm • Coll. Accademia di San Luca, Rome • © Bridgeman Images

À la fois insolite et raffinée : pour cette peintre maniériste, Tognina est le sujet parfait. Elle-même une curiosité de cour puisqu’elle exerce un métier réservé aux hommes, et mère de onze enfants – dont une fille aveugle et un fils souffrant d’une maladie mentale –, c’est avec humanité et respect que Lavinia Fontana aborde cette fillette pas comme les autres. « Rien d’anormal, je suis simplement moi », semble nous dire l’enfant qui sur cette toile apparaît belle, sûre d’elle, confiante.

Les Gonsalvus ont dû éprouver bien des souffrances, mais qui sait ce qu’ils auraient subi à une autre époque ?

D’autres représentations moins sensibles d’Antonietta et de sa famille circulaient dans les cours d’Europe. Parmi elles, une série de quatre tableaux d’un artiste anonyme conservés au château d’Ambras en Autriche, où l’empereur Ferdinand II (1578 – 1637) tenait un cabinet de curiosités. Contrairement à la mère, les membres velus de la famille (dont Tognina à l’âge de cinq ou six ans) y sont représentés devant un rocher ou une caverne pour souligner leur soi-disant bestialité. Œuvre du peintre de cour Dirk de Quade van Ravesteyn (1565 – 1620), un autre tableau commandé par l’empereur Rodolphe II (neveu de Ferdinand) les représente sur fond de rideaux verts et de colonnes de marbre, toujours en habits précieux. Sur cette toile, Tognina tient une petite chouette apprivoisée dont les yeux cerclés de plumes présentent la même expression hallucinée que les siens…

Anonyme, Portrait de Maddalena Gonsalvus
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Anonyme, Portrait de Maddalena Gonsalvus, vers 1580

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Huile sur toile • Coll. Schloß Ambras, Innsbruck • © akg-images

Qu’est devenue Antonietta ? Mystère. Sans doute parce que l’Église les considérait comme des animaux, les Gonsalvus n’apparaissent sur aucun registre. Tout juste sait-on que Petrus serait mort vers 1618 à Capodimonte, village italien où il s’était retiré avec son épouse. Comme le remarquera l’écrivain Alberto Manguel dans Le livre d’images en 2001, la façon dont Tognina et les siens étaient perçus nous renseigne surtout sur la mentalité de leurs observateurs. Les Gonsalvus ont dû éprouver bien des souffrances, mais qui sait ce qu’ils auraient subi à une autre époque ? Exhibés dans des freak shows, opérés, épilés, cachés, tués ? À la Renaissance, ils sont lamentablement réduits à l’état d’objets curieux, mais précieux… et dignes d’être peints !

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Sources :

Christian Bromberger, Antonietta, une « merveille » velue des cours du XVIe siècle, revue La Grande oreille, 2017.

Merry Wiesner-Hanks, The Marvelous Hairy Girls : The Gonzalez Sisters and their Worlds, Presses de l’Université de Yale, 2009.

Alberto Manguel, Le Livre d’images, Actes Sud, 2001.

The Real Beauty and the Beast, documentaire, Smithsonian Channel.

Il était… une œuvre : la fille singe au château de Blois, reportage France 3 Centre-Val de Loire.

Retrouvez dans l’Encyclo : École de Fontainebleau Lavinia Fontana

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