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Notre-Dame de Paris vue depuis son chevet avant l’incendie du 15 avril 2019
© Arnaud Chicurel / Hemis
Au XIXe siècle, la fière bâtisse de pierre est ridée, croulante, épuisée par les multiples pillages et mutilations qu’elle a connus au cour de sa tumultueuse histoire. Sa haute flèche a été retirée depuis la fin du XVIIIe siècle et la Révolution française l’a transformée en banal entrepôt de vin ou en temple de la Raison. Dernier saccage en date : en 1830, des émeutiers brisent ses vitraux et incendient l’archevêché voisin. Une décision radicale est prise alors : Notre-Dame sera détruite, sur ordre des autorités parisiennes. Une sentence nullement remise en question par le peuple qui juge la cathédrale laide et dépassée.
Mais depuis quelques mois, l’écrivain Victor Hugo (1802–1885) rédige un roman qui s’apprête à bouleverser l’opinion publique. Commandé deux ans plus tôt par son éditeur Charles Gosselin, il se veut « un roman à la mode de Walter Scott », populaire pour ses récits historiques tel Ivanhoé (1819). L’histoire se déroule en 1482, quelques siècles après la construction de la cathédrale, lorsque son architecture gothique était encore au goût du jour…
Charles Nègre, Cathédrale Notre-Dame, façade ouest, vers 1853
Tirage sur papier salé • © Los Angeles, J. Paul Getty Museum
Elle incarne le génie d’un peuple, poumon d’un Paris médiéval légendaire.
Notre-Dame de Paris paraît en mars 1831. Les critiques saluent « l’immense ouvrage » : la cathédrale, héroïne du roman, n’a jamais semblé aussi fabuleuse, intrépide, romantique ! C’est tour à tour une vieille dame hantée par ses gargouilles, la demeure du bossu Quasimodo, l’asile réconfortant d’Esmeralda, le cruel tombeau de l’archidiacre Frollo… Elle incarne le génie d’un peuple, poumon d’un Paris médiéval légendaire.
« Inspirons, s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale. » Dans sa préface, Victor Hugo évoque le combat enragé qui se cache derrière son récit : restaurer sa chère cathédrale, qui n’est plus qu’une sombre carcasse. Enivré par son roman, le lectorat s’enflamme et prend parti. L’élite se rassemble et débat. Notre-Dame est au centre de l’attention… C’est finalement une pétition qui persuadera le Conseil des bâtiments civils d’engager des travaux de restauration.
Henri Meyer, Eugénie Henry épouse Latil, “Quasimodo sauvant Esmeralda des mains de ses bourreaux” (1832) et Henri Meyer, “Le Géant” (26 avril 1868)
© Maisons de Victor Hugo / Paris Musées
En 1842, deux architectes sont nommés : Jean-Baptiste-Antoine Lassus (1807–1857) et Eugène Viollet-le-Duc (1814–1879). Un duo de choc : le premier est une pointure de l’architecture médiévale (il vient de restaurer la splendide Sainte-Chapelle) et le second un jeune novice d’à peine 30 ans, téméraire et imaginatif, fabuleux dessinateur… Ensemble, ils fortifient la cathédrale et cicatrisent les blessures du temps qui la menacent. Le tandem projette aussi d’édifier de grandes transformations, de rétablir l’aspect originel du monument et de réenchanter son esprit gothique.
Mais les caisses se vident en un temps record. Les travaux ralentissent soudainement. En 1848, un nouveau soulèvement contre la monarchie met en péril la restauration de l’édifice. Pire, Lassus meurt brusquement quelques années plus tard. Viollet-le-Duc est seul, mais déterminé : il adresse à l’Empereur ses éblouissants dessins de décors et somptueuses perspectives sublimant Notre-Dame, projetant d’en faire le fief des cérémonies impériales… Napoléon III est conquis. Le chantier peut reprendre, sans limite financière ! Viollet-le-Duc a carte blanche.
Charles Nègre, Le Stryge, vers 1853
Tirage sur papier salé • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Musée d'Orsay
Et cette carte blanche, il l’utilisera sans vergogne, usant de sa débordante créativité pour exacerber le style gothique du monument. Dragons effarés, singes moqueurs, furieux volatiles et boucs humanoïdes… L’architecte dessine un nombre incalculable de chimères, merveilleusement exécutées par le sculpteur Victor Geoffroy-Dechaume (1816–1892), puis immortalisées par les premiers photographes du moment. Il délivre ainsi une vision passionnément fantastique du Moyen Âge, largement influencée par le roman de Victor Hugo.
D’où le mélancolique Stryge, chimère ailée semblant mêler esprit de sorcellerie, état méditatif de Frollo et allure bossue de Quasimodo. Une fantaisie qui lui vaudra de nombreuses critiques, alors que l’architecte, rigoureux et obsessionnel, s’attache aussi à rétablir fidèlement la version médiévale – allant jusqu’à rapetisser les fenêtres de la nef pour replacer les rosaces d’origine ! Au nom de Notre-Dame, il dessine chaque décor, chaque pièce de mobilier, chaque objet liturgique…
Charles Marville, Flèche de Notre-Dame en plomb et cuivre martelé, vers 1860
Tirage sur papier albuminé • © Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris
Sa plus grande intervention ? La reconstruction de la flèche médiévale à la structure de bois et à la couverture métallique, qui surplombait la croisée du transept. À 93 mètres de hauteur, elle pointe fièrement vers le ciel, encerclée par douze statues d’apôtres. Parmi elles, celle de saint Thomas, le patron des architectes, figuré sous les traits de Viollet-le-Duc lui-même ! Ainsi, sera-t-il le témoin, le 15 avril 2019, d’un terrible incendie qui détruira sa fabuleuse flèche et anéantira la charpente, dite « forêt », affaiblissant encore une fois la structure de la cathédrale.
Un spectacle terrifiant qu’avait prédit Victor Hugo dans son best-seller : « Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. » Après plus de huit cents ans de vandalisme et de ravages, de sauvetages et de restaurations passionnées, une nouvelle page exaltante de ce « livre de pierre » s’écrira en 2024 : celle d’une nouvelle résurrection.
Notre-Dame de Paris de Victor Hugo à Eugène Viollet-le-Duc
Du 9 septembre 2020
Crypte archéologique de l’île de la Cité • 7 Parvis Notre Dame - Place Jean-Paul II • 75004 Paris
www.crypte.paris.fr
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