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Figure de proue de l’art contemporain au moment où il se rapproche de Fluxus dans les années 1960, Joseph Beuys (1921–1986) n’a pourtant jamais été inféodé à un courant. Rassemblant dessin, happening, action et environnement, son œuvre qu’il conçoit comme « sculpture sociale » est éminemment politique. Beuys nourrit un fort engagement pour la démocratie directe. Il est un pionnier de l’écologie politique. À une époque où le tabou du passé nazi est pesant en Allemagne, il se propose tel un chaman de guérir les maux de la société, ne voulant jamais séparer l’art et la vie, par une pratique protéiforme dans laquelle interviennent des matériaux à la charge symbolique forte, liés à la mythologie personnelle qu’il s’est construite.
Joseph Beuys
© akg-images / Brigitte Hellgoth
« Tout homme est un artiste. »
Joseph Beuys est né à Krefeld en 1921. Engagé comme opérateur radio dans la Luftwaffe en 1940, son bombardier s’écrase en Crimée quatre ans plus tard. De cet épisode décisif, Beuys tire un mythe fondateur : des Tatars l’auraient sauvé en enduisant son corps de graisse avant de l’envelopper de couvertures de feutre, et en le nourrissant de miel. Ces matériaux jalonnent son œuvre entier.
Beuys se forme à la Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf entre 1947 et 1952. Élève d’Ewald Mataré, il ne cessera de se présenter comme sculpteur. Il s’intéresse à l’homéopathie et à l’anthroposophie de Rudolf Steiner, influences qui ressortent dès les dessins de sa première période. Au milieu des années 1950, l’artiste vit de longues années de dépression le coupant de la création.
Il revient pourtant au premier plan en 1961, nommé professeur à l’Académie de Düsseldorf. Là, il rencontre des membres du groupe Fluxus et, conscient de l’efficacité de ces nouveaux médias, adopte l’action et le happening comme principaux moyens d’expression.
Celui qui trouve que Le silence de Marcel Duchamp est surestimé (1964) s’inscrit à revers du cynisme du maître dada, voyant dans l’art un médium de rédemption et de guérison. Il se conçoit comme un chaman, médiateur entre l’homme et l’animal, s’enduisant le visage de miel et d’or pour Enseigner la peinture à un lièvre mort en 1965. Dans ses interventions reviennent aussi des matériaux tels que le feutre et le cuivre, liés à son histoire personnelle autant qu’ils s’opposent comme conducteurs et isolants ou comme animaux et minéraux.
Considérant la société comme une œuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk), Beuys veut aider chacun à connaître son potentiel créatif, en fondant l’Université internationale libre en 1972. Proche des courants étudiants, il dénonce la corruption des régimes parlementaires auxquels il préfère l’autogestion. La même année, son intervention lors de la documenta 5 de Cassel consiste d’ailleurs à la tenue d’un Bureau de la Démocratie directe où il reçoit et débat.
Présent à la fondation du parti Die Grünen (Les Verts) en 1979, Beuys est un fervent écologiste ; mais après un cuisant échec aux élections législatives, il coupe court à cet engagement direct. Pensant le rôle de l’art et de la religion dans le monde contemporain, il organise de grandes rencontres, avec Andy Warhol en 1979 et entre le Dalaï-Lama et 60 artistes lors de la documenta 7 en 1982.
À l’ère de la Guerre froide, Beuys veut que l’art dépasse les frontières, échangeant dans Fax-art des messages de paix dessinés par fax avec Warhol et Kaii Higashiyama en 1985. Joseph Beuys décède l’année suivante et la documenta 8, en 1987, est dédiée à celui qui s’illustra lors de ses cinq participations au rendez-vous.
Joseph Beuys, Infiltration homogène pour piano à queue, 1966
piano, feutre • dimensions variables • © Photo MNAM/CCI, dist. RMN-GP / Bertrand Prévost
Infiltration homogène pour piano à queue (le plus grand compositeur contemporain est l’enfant thalidomide), 1966
Un piano réduit au silence par son enveloppe de feutre, comme l’enfant thalidomide, qui ne peut exprimer sa souffrance. C’est ce scandale pharmaceutique – l’exposition à un médicament durant la grossesse a provoqué des malformations chez les nouveau-nés – que Beuys a voulu dénoncer. L’Infiltration est d’abord une performance où Beuys interrompt le concert de Nam June Paik et Charlotte Moorman pour coudre une croix rouge sur le piano feutré. Il acte ainsi l’effet régénérateur de l’art et invite à matérialiser le silence. Après l’action, le piano existe comme sculpture et installation, acquis pour le musée national d’Art moderne en 1976. Remplaçant la « peau » usée en 1984, Beuys décide qu’elle doit rester exposée comme un trophée de chasse, faisant partie intégrante de l’œuvre.
Joseph Beuys, I like America and America likes me, 1974
performance
I like America and America likes me, 1974
Le 21 mai 1974, Beuys est tiré du lit puis transporté en avion jusqu’à New York. Là, il passe à la galerie René Block trois jours en compagnie d’un coyote. Hostile dans un premier temps, l’animal s’habitue à la présence de l’artiste qui lui adresse des gestes de sa canne et fait tinter un triangle. Cette cohabitation apaisée illustre une quête de réconciliation entre nature et culture. Beuys fait aussi allusion à l’identité américaine puisque le coyote, décimé par les colons, est un animal sacré pour les natifs. L’artiste ne fait pas entorse à son engagement de ne pas fouler le sol américain tant qu’aura lieu la guerre du Vietnam : brancardé, transporté en ambulance, il ne pose pied que dans la galerie.
Joseph Beuys, 7000 chênes, 1982
basalte • akg-images / Niklaus Stauss
7000 chênes, 1982–1987
Happening géant lors de la documenta 7 de Cassel en 1982, cette intervention incarne la sculpture sociale, point de rencontre entre l’art et la politique. Pour 500 marks, le visiteur peut s’emparer d’une colonne de basalte qu’il installera à côté du chêne qu’il plantera. Par l’acte symbolique de verdir l’orangerie du Fridericianum, Beuys a l’ambition de lancer un plus vaste mouvement de reforestation à l’échelle planétaire, conscient des enjeux climatiques. Un an après la mort de l’artiste, les derniers chênes sont plantés lors de la documenta 8. Cette transformation de l’environnement est pérenne, marquant le paysage de Cassel.
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