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Joseph Kai dans son atelier
© Photo Simon Lerat pour Beaux Arts
« L’Intranquille » de Joseph Kai aux éditions Casterman, 2021
© Casterman
Sixième étage d’un immeuble du 18e arrondissement. On arrive essoufflé, mais la vue sur les toits de Paris vaut le détour, et la pluie qui glisse sur la vitre du velux réconforte le cœur. Niché dans ce cocon dont il a (provisoirement) transformé une partie du salon en atelier, Joseph Kai (né en 1989) nous reçoit autour d’une tasse de café fumante, aussi doux et calme que la lumière de cette fin de matinée hivernale. Le jeune homme est l’auteur d’un premier roman graphique aux éditions Casterman (L’Intranquille, paru en 2021) et fait partie depuis plus d’une décennie d’un collectif d’auteurs de bande dessinée libanais, Samandal. Actuellement, il prépare son prochain livre entre deux commandes d’illustration, et envoie les planches du premier à un galeriste bruxellois (la Galerie de la bande dessinée). On apprend ainsi que si un auteur de BD souhaite vivre de son art, il vaut mieux qu’il compte sur la vente de ses originaux que sur les droits d’auteur… Comme un artiste plasticien, en somme.
Justement, on a découvert Joseph Kai dans un musée, l’Institut du monde arabe, qui consacre jusqu’au 19 février une belle exposition aux artistes LGBTQIA+ issus de pays arabes. Quelques planches encadrées, issues de L’Intranquille et qui nous avaient donné envie d’en savoir plus sur lui – surtout à l’approche du festival d’Angoulême, et des débats intenses que sa programmation soulève. Lui n’ira pas, en signe de protestation. Sobrement, Joseph Kai résume la position de son collectif Samandal : si eux tâchent de « décoloniser l’art de la BD » en mettant en avant des auteurs queer et engagés, le paysage occidental, trop homogène, trop blanc, trop masculin, devrait à son tour « libérer de la place pour d’autres voix, non-entendues ». Fondé en 2007 (il l’a rejoint en 2009), Samandal publie ainsi tous les trois mois un magazine qui a été fondamental dans la formation de Joseph. Déjà, pour ses auteurs, dont la « liberté » l’a encouragé à explorer ses propres horizons, et puis pour sa forme, quelques pages pour chaque dessinateur, qui lui ont permis d’expérimenter des passages d’un Intranquille en gestation.
Planches de Joseph Kai
© Photo Simon Lerat pour Beaux Arts
Ses personnages font corps avec la ville et son pays – et, par là-même, avec ses errances, ses catastrophes (l’explosion d’août 2020 à Beyrouth), ses engagements (les révoltes de 2019), ses aberrations (la corruption du pouvoir).
Mais revenons au commencement. Né dans un petit village du mont Liban, Joseph a grandi un crayon à la main, fasciné par les aquarelles de sa tante accrochées sur les murs du foyer familial. « Ça a été important pour moi, car j’ai réalisé qu’on pouvait exposer des œuvres. » Au collège, il dessine des « collections entières de fringues », qui suscitent l’enthousiasme de ses amies. Un professeur bienveillant lui parle du métier d’illustrateur, et provoque « une étincelle dans [s]a tête ». Attiré aussi par la biologie et la médecine, il s’égare un instant puis revient à son premier amour, et entre à l’Académie libanaise des beaux-arts à Beyrouth. « J’ai découvert la ville en même temps que mes études ; l’anonymat me fascinait. J’observais la ville en train de se reconstruire, les terrains vagues, les bâtiments rénovés… » D’où l’importance, précise-t-il, des paysages dans son travail, ses personnages faisant corps avec la ville et son pays – et, par là-même, avec ses errances, ses catastrophes (l’explosion d’août 2020 à Beyrouth), ses engagements (les révoltes de 2019), ses aberrations (la corruption du pouvoir).
Venu de l’illustration – il vit alors de commandes pour le secteur culturel, affiches de festivals de musique, livres pour la jeunesse –, Joseph Kai découvre en entrant dans le collectif Samandal l’exercice de la narration. « Ça a été mon premier contact avec l’écriture. » De 2009 à 2019, Joseph ne publie que par leur biais, explorant différentes missions éditoriales, invitant des auteurs. Au fil des numéros commence aussi « la grande recherche de L’Intranquille », à coups de « scènes de 10 – 12 pages de fiction inspirées par ma vie au Liban, mon sentiment d’anxiété et de malaise ». Des auteurs tels que Zeina Abirached (célèbre pour son Piano oriental paru en 2015) ou Mazen Kerbaj l’inspirent. « Ils avaient une écriture, une voix. Ils étaient très engagés et parlaient de la guerre civile dans leurs livres. Tout ce que mes parents me racontaient et qui n’est toujours pas enseigné dans les livres d’histoire prenaient avec eux une forme narrative, une mémoire, sous un angle très personnel. » La liberté de leur dessin, noir et blanc, « parfois très abstrait », lui permet d’entrer dans la bande dessinée par une autre porte que celle des classiques de la bande dessinée franco-belge.
Joseph Kai dessinant
© Photo Simon Lerat pour Beaux Arts
Les pages s’enflamment, s’enlisent, nimbées de ces catastrophes devenues ambiances colorées.
D’ailleurs, au Liban, les artistes se mélangent. On retrouve les mêmes têtes, nous dit Joseph, à un vernissage d’art contemporain ou à une performance qu’au lancement d’une bande dessinée. Car il y a moins d’offres, moins de lieux. Paradoxalement, cela permet semble-t-il une plus grande fluidité entre les genres. Mais il quitte en 2018 Beyrouth pour Paris, à la recherche d’un marché plus large, d’une maison d’édition – « avec le collectif, on publiait mais on n’arrivait pas à en vivre ». En 2019, alors qu’il est de passage au Liban pour revoir sa famille, la révolte gronde. Il reste, ne pouvant manquer la beauté d’un tel soulèvement, qui nourrit d’ailleurs son Intranquille. Grâce à sa longue préparation, celui-ci ne cesse de s’enrichir de différentes actualités, pointées de façon plus ou moins métaphorique – l’explosion de 2020, la crise des déchets de 2015… Les pages s’enflamment, s’enlisent, nimbées de ces catastrophes devenues ambiances colorées.
Joseph Kai sur une planche à dessin
© Photo Simon Lerat pour Beaux Arts
Car pour Joseph Kai, la couleur est narrative. Séduit par le noir et blanc, le dessinateur n’a découvert qu’en 2017 le travail de la couleur à travers la risographie, qui permet de jouer avec deux ou trois teintes saturées. « Ça a transformé ma façon de raconter l’histoire : les couleurs servent la narration en créant des atmosphères », angoissées ou apaisantes, fiévreuses ou festives. À Paris, où il est d’abord en résidence à la Cité internationale des arts puis au Centre Intermondes et au Shakirail, il reçoit les conseils du scénariste Martin Drouot pour peaufiner son histoire. L’éditrice Nathalie Van Campenhoudt, de chez Casterman, s’intéresse de près au projet qui prend forme. « J’avais peur d’être trop alternatif pour cette maison d’édition traditionnelle », mais les échanges sont fructueux et l’ouvrage paraît en 2021. Puis c’est au tour de l’Institut du monde arabe de le contacter, par l’intermédiaire de la co-commissaire Élodie Bouffard. Il hésite d’abord, puis accepte, séduit par l’idée que la bande dessinée entre dans une grande institution, et que deux des commissaires (Khalid Abdel-Hadi et Nada Majdoub) parlent en concernés, sans « orientaliser » le sujet délicat de la culture queer dans les pays arabes. Car sous sa douceur, Joseph Kai ne dissimule pas sa révolte face à l’homophobie et à la transphobie, qui apparaissent dans son ouvrage. Profondément sensuel, son dessin est aussi celui d’un Libanais indigné – même, de façon plus large, d’un homme en lutte. Intranquille, donc.
Habibi, les révolutions de l'amour
Du 27 septembre 2022 au 19 mars 2023
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
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