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L'ÉDITO DE FABRICE BOUSTEAU

La beauté de la gravité

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Comment les artistes représentent-ils l’horreur ? Et pourquoi certaines oeuvres dénonçant le viol ou la barbarie suscitent-elles autant de rejet, au point qu’on demande de les interdire d’exposition, et même qu’on les souille ou qu’on cherche à les détruire ? Rappelons l’affaire Miriam Cahn, dont le tableau intitulé Fuck Abstraction!, exposé au Palais de Tokyo, a été dénoncé comme faisant « l’apologie de la pédopornographie » par une députée du Rassemblement national – sans qu’elle ait vu l’exposition – en pleine session à l’Assemblée et a fait l’objet de plaintes (toutes rejetées) pour finalement être vandalisé le 7 mai dernier par un ancien élu de l’extrême droite. Ces événements posent la question de la liberté d’expression artistique mais aussi celle de la représentation de l’horreur en art. L’œuvre incriminée figure un homme nu, grand et monstrueux, qui impose une fellation à un être frêle, comme diminué par l’oppression et la soumission.

Pour Miriam Cahn, il ne s’agit nullement d’un enfant et l’œuvre est pour elle une évocation du viol utilisé comme arme de guerre, notamment par les soldats russes en Ukraine – un fait avéré, comme l’ont confirmé plusieurs ONG. Alors pourquoi l’évocation et la représentation de l’horreur font-elles aujourd’hui autant polémique ? Dans l’histoire de l’art, les scènes de viol très crues sont légion et n’ont pas toujours choqué pour les bonnes raisons. Je pense notamment au Rapt de la négresse du Flamand Christian van Couwenberg (1604–1667), un tableau du musée des Beaux-Arts de Strasbourg qui fit scandale, non pour le viol qu’il annonce mais parce qu’une relation sexuelle entre trois hommes blancs et une femme noire était inacceptable pour la morale de l’époque.

Christian van Couwenberg, « Scène de mœurs » dit « le Rapt de la négresse »
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Christian van Couwenberg, « Scène de mœurs » dit « le Rapt de la négresse », XVIIe siècle

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Huile sur toile • 105 × 127,5 cm • Coll. et © Musée de Strasbourg / Zip Lexing / Alamy / Hemis

Nous avons besoin des artistes pour penser et représenter la barbarie.

Or, ce qui est obscène dans cette œuvre, c’est le rire, la joie de ces hommes soumettant une esclave à leurs désirs sexuels. À la question de la représentation se substitue celle de l’interprétation d’une œuvre. Doris Salcedo, immense artiste colombienne qui fait l’objet d’une rétrospective à la fondation Beyeler, en Suisse [lire p. 68–75], a exprimé à l’aide de tables les viols et les atrocités commis dans son pays par les Farc contre des milliers de femmes… Des tables qui ont été pulvérisées en minuscules morceaux puis reconstruites, ce travail demandant plus de trois ans. Une manière de symboliser la blessure sans fin de ces femmes détruites qui mettront des années à se réparer.

Qu’est-ce qui est le plus dur à voir ? Une image crue ou une œuvre si chargée en émotions ? Je ne sais pas. Mais je fais confiance aux artistes pour déployer toute leur énergie, leur compassion, leur créativité afin que l’art nous parle et nous fasse ressentir l’insoutenable. Que dire de la puissance de l’illustration créée par Marjane Satrapi pour le mouvement Femme Vie Liberté, reproduite en couverture de ce numéro ? Si ce n’est que ces cheveux d’hommes et de femmes qui semblent devenir des flammes, ces visages outrés expriment la force et la détermination du peuple iranien à conquérir sa liberté. De Goya révélant l’effroi de la guerre en Espagne à Géricault exprimant l’inimaginable dans le dessin Scène de cannibalisme sur le radeau de la Méduse, nous avons besoin des artistes pour penser et représenter la barbarie. Et surtout de leur liberté d’expression, n’en déplaise au Rassemblement national. L’art pour notre liberté.

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