Manifestation pacifique organisée par les étudiants tibétains de l’association “Étudiants pour un Tibet libre” pour la préservation de l’identité culturelle tibétaine dans les musées notamment le musée national des arts asiatiques Guimet et du musée du quai Branly Jacques Chirac, 24 septembre 2024
© Maeva Destombes / Hans Lucas
Une ingérence chinoise serait-elle à l’œuvre dans nos musées ? La polémique ne cesse d’enfler depuis la publication de plusieurs tribunes (notamment dans Le Monde et Le Figaro) dénonçant la disparition récente et soudaine du mot « Tibet » des espaces d’exposition du musée national des Arts asiatiques Guimet et du musée du quai Branly. Samedi 21 septembre, en pleines Journées du patrimoine, plusieurs centaines de personnes ont manifesté devant ces deux établissements parisiens pour protester contre ce qu’ils considèrent comme un effacement délibéré de la culture et de l’identité tibétaines.
« Des musées français courbent l’échine devant les exigences chinoises de réécriture de l’histoire et d’effacement des peuples », s’indigne la première tribune, publiée le 31 août dernier dans Le Monde. Signé par 26 tibétologues exerçant au sein d’institutions françaises réputées, dont le CNRS, le texte dénonce la suppression, dans le catalogue des objets tibétains du musée du quai Branly, du nom « Tibet » au profit de l’appellation chinoise « région autonome du Xizang », et son remplacement par l’expression « monde himalayen » dans les salles du musée Guimet.
Ce changement de terminologie a coïncidé avec la visite à Paris de Xi Jinping en mai dernier, pour les 60 ans de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France.
« Cette modification n’est que l’application d’une loi en vigueur depuis 2023 en République populaire de Chine », qui œuvre depuis des décennies à ce que « le Tibet, occupé et colonisé depuis 1950 », soit « rayé des cartes et des consciences », rappellent les chercheurs. Ce changement de terminologie a également coïncidé avec la visite à Paris du président Xi Jinping en mai dernier, à l’approche de la commémoration des 60 ans de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France, qui donnera lieu cet automne au musée Guimet à une exposition sur l’importante ville chinoise de Chang’an (Xi’an).
Selon les signataires, ce changement soudain de dénomination ne peut donc qu’être le résultat de pressions exercées par la Chine sur les musées français. « Nos institutions veulent préserver à tout prix leur accès aux terrains de recherche, aux sources et aux archives chinoises, et bénéficier des largesses financières et des prêts d’objets muséographiques dépendant de la bonne volonté du régime chinois », analysent-ils. Quitte à fermer les yeux sur « l’exploitation », la « sinisation sans merci » et la répression de ces peuples par la Chine via un « régime dictatorial ».
Le musée Guimet et le musée du quai Branly, de leur côté, nient farouchement avoir subi la moindre pression chinoise. Malgré tout, le musée du quai Branly a reconnu, dans un mail envoyé au journal Le Monde, des « erreurs »… Et décidé finalement de supprimer la dénomination « Xizang » de ses textes de salles et de ses cartels, et d’y mentionner « plus clairement » la provenance tibétaine des objets.
Capture de la page des collections du site internet du musée Guimet, 25 septembre 2024
Le musée Guimet, en revanche, n’a pas fait son mea-culpa. Dans une missive adressée au Monde, la présidente du musée Guimet, Yannick Lintz, a fustigé une absurde théorie du « complot », et défendu l’utilisation de l’appellation « monde himalayen », qui s’inscrit selon elle dans une « réflexion destinée à présenter les collections par aires culturelles et civilisationnelles, afin de rendre plus lisible et compréhensible aux non spécialistes la cohérence culturelle de certains espaces asiatiques ». Pour elle, le « monde himalayen s’entend au sens culturel du terme, et non au sens géographique de la seule chaîne de montagnes ».
Mais ce plaidoyer n’a pas convaincu les tibétologues, pour lesquels cette expression à la fois englobante et réductrice – la chaîne himalayenne ne constituant que la frontière sud du Tibet, et ne renvoyant pas selon eux à une entité culturelle définie – a surtout pour effet d’effacer la spécificité de la culture et de l’identité tibétaines.
Les chercheurs rappellent qu’il est pourtant possible de travailler sans la Chine. Pour preuve, le Château des ducs de Bretagne – musée d’Histoire de Nantes a réussi en 2023 à monter une exposition « d’une haute tenue scientifique » sur Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, et ce sans emprunter d’objets à la Chine, le directeur de l’établissement Bertrand Guillet ayant fermement refusé au nom de ses valeurs (ce qu’il avait assumé publiquement dans la presse) de réécrire l’histoire en contrepartie de prêts chinois, comme l’attendait de lui le gouvernement de Xi Jinping, qui exigeait de faire disparaître les mots « Gengis Khan », « empire » et « mongol ».
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