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Les vastes paysages de steppes de Mongolie, situés à une altitude moyenne de 1500 mètres
© Istock
Certains destins sont exceptionnels. Celui de Guillaume Boucher, orfèvre parisien, le fut sans conteste. C’est en 1252 que ce dernier fait la rencontre d’un autre personnage, le moine franciscain Guillaume de Rubrouck.
Nous sommes à Karakorum, à 1 500 mètres d’altitude, dans la steppe eurasienne au pied des monts Khangaï, sur la rive gauche de l’Orkhon. Karakorum est l’une des capitales mongoles, d’abord camp militaire de Gengis Khan, ensuite bâtie en 1235 par l’un de ses fils, Ögödei, après sa conquête du nord de la Chine.
Carte de l’empire mongol
L’empire mongol bâti par Gengis Khan s’était étendu jusqu’en Europe et au Moyen-Orient, avant de se disloquer au XIVe siècle en différentes principautés dirigées par ses héritiers
© Stéphane Humbert-Basset pour Beaux Arts magazine.
Cette capitale est avant tout symbolique, les Mongols restant attachés à leur mode de vie nomade et au pastoralisme. Que font donc là, perdus aux confins du nord de la Chine, ces deux Occidentaux ? Boucher narre son histoire à Rubrouck : né à Paris puis exilé en Hongrie, où il avait fondé une famille, l’orfèvre a été embarqué en 1241 par les guerriers mongols, comme d’autres artisans, astronomes, artistes ou élites religieuses, dans les bagages de la terrible Horde d’Or. Celle-ci, dirigée par Batū, l’un des petits-fils de Gengis Khan, avait entrepris de conquérir une partie de l’Europe.
Tous ces prisonniers furent déportés en Mongolie. Voilà donc Guillaume Boucher désormais employé du grand khan Möngke, l’empereur mongol (depuis 1251) – un autre des petits-fils de Gengis Khan –, dans cette cité érigée au milieu de nulle part, avec son vaste ensemble palatial construit par plus de mille cinq cents ouvriers venus de Chine.
Ville où ne vivent quasiment que des populations qui n’ont pas choisi d’être là mais qui y sont libres et largement rétribuées pour leur travail. Dans cette capitale où le grand khan se rend deux fois par an pour un long séjour mais aussi de grandes « beuveries » (le mot est de Rubrouck), Boucher a créé un stupéfiant automate orfévré, installé à l’entrée du palais, qui fascine le moine : « Un grand arbre en argent, aux racines duquel sont quatre lions d’argent, chacun avec un conduit, et vomissant tous du lait blanc de jument. À l’intérieur de l’arbre, quatre conduits […] Sur chacun d’eux est un serpent doré dont la queue s’enroule au tronc de l’arbre. L’un de ces conduits verse du vin, l’autre du caracomos, c’est-à-dire du lait de jument clarifié, un autre du boal, qui est une boisson de miel, un autre de la cervoise de riz, que l’on appelle terracine. […] Au sommet de l’arbre il a fait un ange qui tient une trompette […] »
Vase en porcelaine bleu et blanc, trouvé à Kheseg Baishin, XIIIe-XIVe siècle
Ces précieux objets en porcelaine chinoise illustrent le faste de la vie de cour que les Mongols ont su créer, tout en préservant leurs propres traditions nomades
Coll. Chinggis Khaan National Museum, Oulan-Bator. • © Chinggis Khaan National Museum, Oulan-Bator.
Qui est donc ce Rubrouck qui nous livre un tel témoignage ? Son histoire est tout aussi exceptionnelle. Rubrouck est l’émissaire que le roi de France, Louis IX (Saint Louis), a envoyé auprès du grand khan Möngke. Après avoir caressé l’idée d’une alliance militaire entre Francs et Mongols pour lutter contre les puissances islamiques, celles du sultan d’Égypte et du califat de Bagdad, finalement caduque à cause d’intrigues successorales, Louis IX le Croisé garde espoir de convertir au christianisme ces nomades qui pratiquent la tolérance religieuse.
Rubrouck y est donc envoyé, au péril d’une longue expédition, en émissaire et observateur. Il consignera son voyage en un précieux récit – antérieur au Livre des Merveilles de Marco Polo –, Voyage dans l’empire mongol (1253– 1254), décrivant par le menu la ville et la vie à Karakorum : « Il me sembla véritablement que j’entrais dans un autre monde. »
Plat en porcelaine bleu et blanc, trouvé à Karakorum, XIVe après J.C.
Coll. Musée de Karakorum, Mongolie • © Musée de Karakorum. Mongolie
C’est peu dire… Grâce à lui, mais aussi à de nombreux documents matériels exhumés lors de fouilles (archives, monnaies, objets découverts en contexte funéraire…), c’est une réalité longtemps occultée du monde mongol qui se dessine : celle d’un empire certes bâti à coups de conquêtes militaires sanguinaires, par de valeureux cavaliers rompus aux techniques de combat et de siège, qui s’étendra à son apogée des principautés russes à la Corée, mais aussi celle d’un territoire largement structuré autour d’une administration et d’une justice, d’une écriture d’État (le bitchig), favorisant les échanges commerciaux, tolérant différentes religions (chrétienne, bouddhique, taoïste, musulmane) alors que les Mongols pratiquent eux-mêmes le chamanisme…
À la Pentecôte 1254, le grand khan Möngke aurait organisé à Karakorum une controverse théologique, permettant à chaque religion d’exprimer son point de vue. Précurseurs d’une certaine forme de mondialisation, les Mongols ? Assurément, et c’est l’une des thèses de cette ambitieuse exposition nantaise, fruit de longues années de travail et de négociations.
Preuve que le sujet est encore polémique : prévue en 2020 en collaboration avec le musée de Hohhot en Mongolie- Intérieure (une région autonome chinoise), elle a dû être reportée à cause de la censure exercée par le bureau du patrimoine chinois, qui en avait totalement réécrit le script. « Les mots Gengis Khan, empire et Mongol nous étaient par exemple interdits, raconte Bertrand Guillet, directeur du Château des ducs de Bretagne et commissaire du projet. L’idée était de raconter que ces tribus nomades avaient été civilisées, c’est-à-dire sinisées, grâce à l’Empire du milieu. » Un révisionnisme historique total. Rappelons que Karakorum a été totalement rasée en 1380 par la dynastie chinoise Ming. « Notre décision d’arrêter le projet a été connue, et l’État de Mongolie a décidé de nous appuyer en nous prêtant des objets. »
À gauche une boucle d’oreille en jade, datable de 1206 à 1271. À droite, des boucles d’oreilles en or à décor de poisson, du XIIIe-XIVe siècle
Coll. Erdenechuluun Purevjav & Nemekhbayar Nadpurev. Mongolie • © Erdenechuluun Purevjav & Nemekhbayar Nadpurev. Mongolie
Marie Favereau, maître de conférences en histoire médiévale et directrice scientifique du catalogue de l’exposition, confirme cette tendance : « L’héritage mondial de l’Empire mongol n’est reconnu que depuis peu par les historiens et le grand public. Depuis le XIXe siècle, les historiographies nationalistes en Russie, en Iran, en Chine et en Europe de l’Est dressent un portrait extrêmement négatif des Mongols, fondé sur une lecture partiale des sources. L’accent est mis sur les aspects dévastateurs des campagnes mongoles et les récits sont truffés de clichés. »
Les spécialistes évoquent au contraire « le grand échange mongol », « un siècle (1260–1360), poursuit Marie Favereau, durant lequel les nouveaux accords commerciaux et monétaires établis par les souverains mongols entraînèrent une intensification des échanges transcontinentaux ».
Chasuble dite de Sainte Aldegonde, XIIIe siècle
Symbole des échanges diplomatiques avec l’Europe, cette précieuse chasuble fut offerte à Saint Louis, par l’empereur mongol Möngke
Tissu de soie et fil d’or, cuir doré • Coll. Trésor de l’Église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, Maubeuge • © RMN – Grand Palais – René-Gabriel Ojeda – Mathieu Rabeau / presse.
Au mitan du XIIIe siècle, ce sont donc 20 % de la planète qui sont sous le joug de la puissante armée impériale des Mongols.
Durant cette période, grâce à un réel développement des infrastructures de circulation (routes terrestres et fluviales, péages, ponts…), à la création d’un immense réseau de postes et de ravitaillement reliant la Chine à l’Ukraine – le yam –, mais aussi à l’instauration de conventions d’échange internationales et d’un système monétaire, l’Eurasie connut une sorte de boom économique. Ce changement d’échelle et cette circulation active de marchandises et de personnes (commerçants mais aussi astronomes, cartographes, savants, traducteurs…), cette ouverture aux autres communautés et cette capacité d’assimilation de leurs compétences suscitèrent aussi une grande effervescence intellectuelle. Les nomades des steppes bouleversèrent le monde.
Pour autant, nulle question d’occulter la dynamique guerrière à œuvre durant ces siècles d’expansion. Celle-ci connut son extension maximale avec Kubilaï, (petit-fils de Gengis Kahn), le grand kahn devenu empereur de Chine en 1279 après avoir écrasé les Song – il fixe sa capitale à Dadu, actuelle Beijing – qui tentera de vassaliser toute l’Asie, jusqu’au Japon… La légende raconte que c’est à cause d’un typhon (un « vent des dieux », kamikaze) que sa gigantesque flotte fut défaite en 1281.
En Europe, Batū a ravagé tout l’Est, entrant en Pologne en 1240 puis tentant des incursions jusqu’à l’Adriatique. Au Moyen-Orient, Bagdad a été conquise tout comme le sultanat seldjoukide [tribus d’origine turques]. Au mitan du XIIIe siècle, ce sont donc 20 % de la planète qui sont sous le joug de la puissante armée impériale des Mongols, héritiers de Gengis Khan. Mais l’amorce de l’implosion est proche et dès la mort de Kubilaï, en 1294, l’empire se disloque peu à peu. Car le principal artisan de cette unification sociale et politique, à marche forcée, fut bel et bien Gengis Khan.
Reconstitution d’un portrait de Gengis Khan.
L’empereur porte une coiffe ainsi que le deel (caftan long traditionnel) ceinturé – accessoire de prestige et de rang social -, et des bottes de cuir.
Coll. Chinggis Khaan National Museum, Oulan-Bator • © Chinggis Khaan National Museum, Oulan-Bator
Élu khan des Mongols en 1196, puis kahn suprême en 1206, issu d’un haut lignage, Temüdjin de son vrai nom sut user avec habileté de l’adage « Diviser pour mieux régner ». C’est ce qu’il fit avec les tribus voisines (Tatars, Keraits, Naïmans, Merkits…) qu’il conquit une à une à partir de la vallée de l’Orkhon, espace sacré considéré comme le centre du monde, au prix de nombreuses batailles, d’alliances et de revers d’alliances. La plus rude des guerres sera celle menée vers la Chine des Jin. En mai 1215, après huit mois de siège, Zhongdu (actuelle Beijing, ou Cambaluc selon Marco Polo) tombe aux mains des Mongols.
L’expansion se poursuit, non sans résistance, vers l’Asie centrale et le monde islamique. Les fuyards seront poursuivis vers l’ouest, les troupes traversant le Caucase. En 1222–1223, deux des fils de Gengis, Subötaï et Djebé, lançaient déjà un raid vers l’Europe, dévastateur en Russie méridionale, battant le prince de Kiev et mettant à sac Moscou avant d’être repoussés par les Bulgares.
Liu Guandao, Kubilaï Khan, la chasse (détail), 1280
Cette scène figurant le grand khan chassant rappelle l’importance de la culture équestre chez les Mongols, toujours vivace aujourd’hui. Marco Polo les avait décrits quant à lui comme buvant le sang de leurs chevaux lors de leurs équipées guerrières.
Peinture sur soie • Coll. Musée du Palais, Taipei, Taiwan • © Liu Guandao, Musée du Palais. Taipei, Taiwan
« Il s’agit encore aujourd’hui d’un lieu hautement sacré et personne n’oserait braver l’interdit. »
Gengis Khan, lui, meurt le 18 août 1227, lors d’une nouvelle campagne vers la Chine, dans des circonstances inconnues. Sa mort sera longtemps tenue secrète, le temps de combats qui seront vengeurs. Sa sépulture fut aménagée de manière à ne jamais être découverte, dans une région appelée Ikh Khorig, le « Grand Tabou ». Les archéologues la chercheraient-ils encore ? « Nous savons où elle se trouve, au sommet du mont Burkhan Khaldun, raconte Bertrand Guillet, mais les Mongols en ont fait un espace interdit, dont un clan à la charge de la garde. Il s’agit encore aujourd’hui d’un lieu hautement sacré et personne n’oserait braver l’interdit. »
Un archéologue français, Pierre-Henri Giscard, l’a bel et bien fait, en 2016, sans autorisation… provoquant la fureur des autorités et de la communauté scientifique (le but n’était qu’un documentaire…). On ne touche pas aux figures quasi divinisées. Déjà, en 1229, le grand khan Ögödei (bâtisseur de Karakorum) avait fait consigner par écrit le récit de la vie de Gengis Khan, son père, en une Histoire secrète des Mongols, texte majeur pour la connaissance de cette épopée, écrit en langue mongole (qui ne nous est connu que par une transcription chinoise). Le mythe, toujours inextinguible, était en marche.
Gengis Khan. Comment les Mongols ont changé le monde
Du 14 octobre 2023 au 5 mai 2024
Château des ducs de Bretagne - musée d'histoire de Nantes • 4 Place Marc Elder • 44000 Nantes
www.chateaunantes.fr
À lire
Les Mongols et le monde – L’autre visage de l’empire de Gengis Khan • éd. PU Rennes / coll. Château des ducs de Bretagne • 304 p. • 38 € – En savoir plus
Voyage dans l’Empire mongol (1253-1255) • par Guillaume de Rubrouck éd. Petite Bibliothèque Payot (2019) • 720 p. • 13 € – En savoir plus
Le Devisement du monde par Marco Polo • éd. Klincksieck (2013) • 456 p. • 45,50 € – En savoir plus
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Ici, une vallée de l’Altaï ont été le berceau du plus vaste empire au monde. Aujourd’hui, la République populaire mongole s’étend sur plus d’un million et demi de kilomètres carrés, entre Chine et Russie