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Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie, 1869
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie (détail), 1869
Les femmes et les enfants d’abord
Une femme âgée au regard abattu, une jeune fille à la chair déjà nécrosée, un enfant tordu de douleur. Plus aucun espoir ne subsiste pour ces trois générations. À échelle humaine, la misère a atteint son paroxysme, comme dans une peinture romantique d’un certain Delacroix… Œuvre réalisée des années auparavant, Scènes des massacres de Scio figurait les mêmes personnages et, surtout, avec les mêmes codes de représentation. Des seins exhibés, des tissus aux coloris vifs, des expressions accablées. Mais, dans l’actualité, l’Algérie a remplacé l’île grecque, comme en témoignent les motifs de tissus aux pieds de la vieille femme, dont le henné décore encore le bras.
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie [détail], 1869
Qu’ils mangent de la brioche
Parmi la foule, un homme s’élève péniblement, les yeux écarquillés vers le ciel et la bouche entrouverte de stupeur. En suivant son regard, on découvre une main bourgeoise qui émerge d’une sombre lucarne et qui nous interpelle. Du pain ! Enfin, on tente de sauver ces pauvres gens. Une mère portant son nouveau-né à l’africaine, deux femmes s’épaulant mutuellement ; toutes se précipitent avec le peu d’énergie conservé. Il ne leur restera plus qu’à diviser ce pain traditionnel… en neuf parts ! Si l’acte de générosité paraît bien dérisoire, il constitue le seul salut des Algériens affamés. Privés de leurs terres par les colonisateurs français, ceux qui vivaient à la campagne furent forcés de se réfugier dans les villes à la recherche de nourriture. Cette terrible conséquence de la colonisation, seul Guillaumet s’y est attardé en peinture. D’ailleurs, au moment où il réalisa le tableau, on engagea en France une commission d’enquête sur les causes de la catastrophe.
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie (détail), 1869
Le langage des mains
En l’air, elles espèrent. À terre, elles s’effondrent. Les mains parlent sur cette toile, et elles sont même la principale source d’humanité au cœur du drame. Qu’elles saisissent un bras impuissant, qu’elles se balancent sans vie ou qu’elles s’élancent avec ardeur, les mains dialoguent et se lient de chair en chair. Presque invisible, une énième main ridée se cramponne lamentablement à la marche, en dessous d’un être enfantin à la peau sombre. Le mystère persiste. Un quatorzième personnage tenterait-il de se faufiler sous l’amas du groupement d’hommes ?
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie [détail], 1869
Une mystérieuse silhouette
Derrière le personnage vêtu de bleu, tapie dans l’ombre, une forme voilée de tons ocres rouges intrigue. On croirait voir une femme adossée à un mur, les genoux recroquevillés sous une étoffe. « Est-ce là ta femme ? dis-je au malheureux. — Non, répond-il, ma femme est morte ; c’est ma mère, morte aussi », écrit le peintre à propos d’un échange ‒ fictif ou réel ‒ avec un homme affaibli. Que d’énigmes irrésolues ! La silhouette s’est-elle endormie ou s’est-elle laissée gagner par le sommeil éternel ?
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie [détail], 1869
Vieillard fataliste
À la colère a succédé la résignation. Isolé de tout contact humain, un vieillard assis contre un mur tient son chapelet dans un ultime recueillement. L’objet sacré devient son unique source de réconfort avant la mort. Les éléments religieux sont rares dans la peinture de Guillaumet. Sans doute pensait-il atteindre les foules lors du Salon de 1869 en intégrant une allusion spirituelle.
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, La Famine en Algérie [détail], 1869
Décor pittoresque
Voilà un ciel bleu qui tranche avec le caractère dramatique de la scène ! Entouré par un arc outrepassé typique de l’architecture maghrébine, le décor se veut pittoresque. Le ciel est idyllique – on devine toutefois la chaleur écrasante – et les bâtiments féodaux sont d’un blanc pur. Guillaumet souhaitait-il railler les visions exotiques et fantasmées de l’Algérie peintes par ses contemporains ? Une chose est sûre, de terribles drames se déroulent dans ce sublime pays colonisé. Au-dessous, des silhouettes transportent un corps recouvert d’un linge blanc…
Huile sur toile • 320 x 234 cm • Coll. Musée Cirta, Constantine • Photo Max Roy
Gustave Guillaumet, Restauration de la Famine en Algérie
Une peinture révélée par la restauration
En quelques mois, deux ateliers français ont donné un coup de baguette magique à l’immense toile de Guillaumet pour qu’elle retrouve son éclat d’antan. Le support a été renforcé à Bergerac, avant d’être envoyé dans un atelier de Loix sur l’Île de Ré, où la couleur a pu resurgir. Grâce à un appel aux dons fructueux, le voile jaunâtre dû à l’oxydation du vernis d’origine et les fractures dans la couche picturale ne sont plus qu’un vague souvenir. Après l’exposition à La Piscine de Roubaix, l’œuvre pourra continuer ses déplacements et rentrer en Algérie, plus éblouissante que jamais, malgré son terrible sujet.
Photo Julien Dodinet / Ville de Limoges
L'Algérie de Gustave Guillaumet (1840-1887)
Du 9 mars 2019 au 2 juin 2019
La Piscine • 23 Rue de l'Espérance • 59100 Roubaix
www.roubaix-lapiscine.com
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Un terrible morceau d’Histoire
Dans un passage voûté, en pleine ville, treize moribonds affamés tentent de survivre en se traînant de porte en porte. Au fond, une main féminine et bijoutée maintient l’espoir en tendant une miche de pain. Mais, au premier plan, la mort s’apprête à frapper une pauvre femme agonisante, son enfant accroché à son sein. Nous sommes en 1868. La famine ravage l’Algérie depuis trois ans déjà, décimant plus d’un tiers de sa population, appauvrie par la colonisation et la sécheresse. Dans le Tell et les Hauts Plateaux, le peintre voyageur français Gustave Guillaumet est témoin de la catastrophe humanitaire. Plus tard, il racontera sa surprise d’avoir trouvé, en suivant un lit de rivière, une famille d’Arabes réunie dans une grotte. Il les décrira de la même façon qu’il les a peints, ces « malheureux à moitié nus, et si maigres que leurs os soulèvent de toutes parts l’épiderme ».