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Marcellin Desboutin, Le Capitan [Autoportrait], 1895
Pointe sèche sur héliogravure • 39,5 × 29,2 cm • Coll. Brigitte et François Szypula • © Musée Anne-de-Beaujeu / Jérôme Mondière
Marcellin Desboutins, Autoportrait
Dessin au crayon • 24 × 19 cm • Archives Lapierre • © Musée Anne-de-Beaujeu / Jérôme Mondière
L’histoire commence assez banalement : fils d’une baronne et d’un ex-lieutenant de la Garde royale de Louis XVIII, Marcellin Desboutin (1823–1902) naît à Cérilly, une petite bourgade auvergnate. Venu étudier à Paris, le jeune homme s’inscrit au barreau, mais ne deviendra jamais avocat : passionné d’art et de littérature, il préfère copier les œuvres de Rembrandt et intègre l’atelier du peintre et sculpteur Antoine Étex, puis celui de Thomas Couture. En 1848, retour en Auvergne. Il pose ses valises à Issoire, dans le Puy-de-Dôme, où habite l’un de ses amis. Le bon vivant y écrit des poèmes, apprécie les fêtes arrosées de bon vin… et scandalise ses voisins en oubliant de tirer le rideau lors de ses ébats avec de jolies filles du coin, avant d’épouser finalement la veuve d’un pharmacien local ! Après cette vie de provincial haute en couleur, il se met à voyager, attiré par les musées et l’art ancien qu’il collectionne…
De passage à Florence en 1854, Desboutin tombe amoureux d’un luxueux palais toscan entouré de vignes, surnommé la villa de l’Ombrellino (en référence au parasol en briques rouges dressé sur sa terrasse) et ancienne demeure du savant Galilée. Ni une ni deux, le dandy l’achète et s’y installe pour y mener une vie de grand seigneur rythmée de fêtes somptueuses, financée par la vente de ses propriétés bourbonnaises. Après un repas gourmet, une partie de billard, une déclamation de poésie ou une pause cigare, le rentier prend plaisir à faire le portrait, peint ou gravé, de ses invités italiens et français, tous artistes, écrivains, architectes, journalistes ou musiciens. Parmi eux, les peintres Gustave Moreau, Giuseppe De Nittis, James Tissot et Edgar Degas. Devenu un pilier du milieu artistique franco-italien, l’excentrique réalise aussi des copies de tableaux anciens, qu’il fait ensuite dorer au four par un boulanger local, pour un effet vieilli !
Marcellin Desboutin, Edgar Degas au chapeau, 1876
Pointe sèche • 22,5 × 14,4 cm • Coll. musée des Musiques populaires, Montluçon • © Jean-Sébastien Martin
Mais la fortune de ce flambeur aux investissements hasardeux fond comme neige au soleil : en 1870, Desboutin est ruiné. Laissant derrière lui sa fille mariée à un diplomate florentin, l’artiste se rend à Paris, où il tente de se refaire. Son premier coup d’essai, un drame en cinq actes joué à la Comédie-Française, est un échec financier. Devenu veuf en 1873, Desboutin doit subvenir aux besoins de son fils âgé de trois ans (le futur écrivain André Mycho, auteur d’Une vie de chien) et de sa nouvelle compagne italienne qu’il épousera en 1877…
Marcellin Desboutin, Berthe Morisot, 1876
Pointe sèche • 26 × 17,5 cm • Coll. et © musée Anne-de-Beaujeu, Moulins / Jérôme Mondière
En 1875, Desboutin s’installe dans une mansarde parisienne. Lui qui, à cinquante ans, n’a jamais exercé la profession de peintre doit désormais vivre de ses pinceaux. Tel un caméléon, l’homme s’adapte vite au milieu bohème et se fait rapidement connaître en réalisant le portrait, à l’huile ou à la pointe sèche, de ses amis et des personnalités qu’il rencontre… autrement dit tout le gratin du monde des arts ! La liste impressionne : outre des hommes de lettres – le poète Paul Verlaine, les écrivains Edmond de Goncourt, Alexandre Dumas fils, Alphonse Daudet, Émile Zola (l’un de ses grands amis, qui écrira la préface de son exposition monographique à la galerie Petit), les dramaturges Eugène Labiche et Georges Feydeau –, Desboutin immortalise bon nombre de ses homologues peintres dont Puvis de Chavanne, Berthe Morisot, Gustave Courbet et Auguste Renoir qu’il rencontre au Café de La Nouvelle Athènes, quartier général de ses amis impressionnistes dont il apprécie la liberté d’esprit. Sans oublier le marchand d’art Paul Durand-Ruel, le compositeur Erik Satie, le chansonnier Aristide Bruand, grande figure des cabarets montmartrois de l’époque, le mystique écrivain Joséphin Péladan… suivis d’une foule de musiciens, danseurs et comédiens !
Marcellin Desboutins, Le Sâr Joséphin Péladan, 1891
Huile sur toile • 121 × 81 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Angers • © RMN-Grand Palais / Benoît Touchard
Rides, cernes, embonpoint : pour rendre ses portraits réalistes et vivants, Desboutin n’hésite pas à représenter les défauts de ses modèles, dont il sait particulièrement bien exprimer le regard et le caractère. La pointe sèche lui réussit mieux que l’huile : souvent, l’artiste attaque directement la plaque de cuivre, sur le vif, sans aucune étude préparatoire ! Avec dextérité, il travaille ses effets en variant la profondeur de l’incision et l’inclinaison du stylet, excellant dans la finesse arachnéenne du trait, le rendu vaporeux des cheveux et la douceur des ombres sur la peau… talent qui lui vaudra plusieurs prix, dont une médaille au Salon des artistes français en 1879.
Edgar Degas, Dans un café, dit aussi L’Absinthe, 1875–1876
Huile sur toile • 92 × 68,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
En retour, ses amis peintres, dont Édouard Manet, font aussi son portrait. Edgar Degas le représente aux côtés d’un autre graveur, Lepic (visible à Moulins, le tableau a été prêté par le musée d’Orsay)… mais aussi dans son célèbre tableau L’Absinthe (1875), resté pour sa part à Orsay. Car oui, c’est bien lui qui a servi de modèle à Degas pour ce barbu attablé à une table de café, fumant la pipe aux côtés d’une buveuse déprimée – ce qui lui valut d’ailleurs une fausse réputation d’alcoolique ! L’artiste au regard perçant et à la tignasse échevelée prend aussi la pose pour lui-même, réalisant avec une obsession rembranesque plus d’une cinquantaine d’autoportraits avec pipe et chapeau.
Dans les années 1880, Desboutin s’installe à Nice où il peint des scènes de genre mais aussi des portraits d’habitants et de membres de sa famille – dont son deuxième fils, Tchiquine (futur photographe officiel du premier concours Miss France en 1926), et sa seconde fille née en 1880. Mais sa palette sombre et son goût pour le noir lui valent parfois l’étiquette de peintre « boueux ».
Marcellin Desboutin, La Surprise (à g.), Autoportrait (à d.), 1886 et 1896
Cinq pointes sèches tirées en bistre d'après "Les Progrès de l'amour dans le cœur d'une jeune fille" de Jean Honoré Fragonard, ensemble de panneaux peints alors conservés à Grasse. Huile sur carton • 75,3 × 56,8 cm et 36,9 × 28,5 cm • Coll. et © Musée Anne-de-Beaujeu, Moulins / Jérôme Mondière
Pour se renflouer, il se lance dans la gravure de reproduction : pendant cinq ans, il copie à la pointe sèche une série de Fragonard, mais se fait escroquer par le propriétaire des toiles originales. L’État voudrait lui confier une commande publique : ses concurrents protestent, arguant qu’il n’est pas un candidat sérieux. Par dessus le marché, sa maison niçoise est détruite par le tremblement de terre de 1887 ! Une série noire à la suite de laquelle Desboutin rentre à Paris en 1891. Il y passera cinq ans durant lesquels il exercera le rôle de juré dans de nombreux salons, et se verra nommé chevalier de la Légion d’honneur. Avant de revenir s’éteindre sous le soleil niçois… et de renaître à Moulins, 116 ans plus tard !
Marcellin Desboutin, à la pointe du portrait
Du 20 octobre 2018 au 15 septembre 2019
Musée Anne de Beaujeu • 5 Place du Colonel Laussedat • 03000 Moulins
musees.allier.fr
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