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Enquête

Pourquoi cette grande vague des croisières culturelles ?

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Des circuits en bateau spécialement pensés pour les amateurs d’art, ponctués de visites de musées et de monuments… Depuis deux ans, les croisières culturelles sont en plein boom, au point que même le Louvre est entré dans le bain ! En un clic, l’internaute met le cap sur la Méditerranée ou le Yangzi Jiang, participe à des ateliers d’artistes ou assiste à des expositions à bord. Un phénomène qui répond à une évolution des attentes des voyageurs, mais pose question en matière d’écologie…
Croisière Visconti en Méditerranée à bord du bateau Sea Cloud II, organisée par l’agence La Fugue enoctobre 2021
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Croisière Visconti en Méditerranée à bord du bateau Sea Cloud II, organisée par l’agence La Fugue en octobre 2021

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© La Fugue

Glisser sur les eaux bleutées du golfe Persique. S’arrêter dans les plus beaux musées tout en admirant les fjords d’Arabie, les dunes et les oasis. À condition d’avoir le pied marin, l’idée est alléchante… D’autant plus si la croisière est organisée par le musée du Louvre ! Incroyable mais vrai, ce dernier vient en effet de s’associer à Ponant, enseigne n°1 des croisières de luxe, afin de proposer deux périples sur l’eau qui auront lieu en 2020. La première, « Joyaux culturels de l’Adriatique », partira d’Athènes pour rejoindre Venise. 10 jours sur un bateau de 122 cabines en présence de Jannic Durand, conservateur au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines. La seconde, « Trésors du golfe Persique », reliera Mascate à Dubaï en passant notamment par Doha, le golfe d’Oman… et bien sûr le Louvre Abu Dhabi. Le tout à bord d’un yacht et en présence de Yannick Lintz, directrice du département des Arts de l’Islam.

Le but ? « Faire découvrir certaines des terres d’origines de nos collections », assure le Louvre. Mais ce partenariat s’inscrit également dans un ensemble de démarches visant à faire du musée une marque prestigieuse, un lieu rassembleur de publics très divers (des jeunes attirés par le clip de Jay-Z et Beyoncé aux visiteurs aisés amateurs de luxe et d’offres pointues)… et qui soit avant tout dans l’air du temps. Car en s’embarquant dans le secteur inattendu des croisières, le Louvre a surtout suivi une tendance qui s’est amplifiée depuis deux ans.

De la Seine au fleuve Yangtsé, les croisières culturelles explosent

Créée en 1993, l’agence Intermèdes (leader français du voyage culturel avec conférencier, qui propose 800 périples et séjours autour de l’art et du patrimoine) mise de plus en plus sur les circuits fluviaux. Cette année, « La Seine des impressionnistes » permet de découvrir au fil de l’eau les paysages qui ont inspiré ces peintres, mais aussi de visiter des lieux et musées emblématiques du mouvement tels que la maison de Claude Monet à Giverny et le musée Eugène Boudin à Honfleur. Les voyageurs peuvent aussi voguer six jours sur le Rhin dans le sillage des maîtres flamands, opter pour un périple sur le fleuve chinois Yangtsé avec spectacle d’ombres et visite de musées, ou encore un voyage sur le Nil – un grand classique déjà prisé dans les années 1930, comme l’atteste le célèbre roman policier Mort sur le Nil (1937) d’Agatha Christie – offrant notamment, outre les incontournables villes, musées, tombeaux et pyramides, une nuit son et lumière à Abou Simbel !

Bateau de croisière sur le Rhin, à Cologne en Allemagne
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Bateau de croisière sur le Rhin, à Cologne en Allemagne, 2008

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© Jon Arnold Images / hemis.fr

Fin juin 2019, l’animatrice de télévision Christine Bravo s’est même reconvertie dans le secteur en inaugurant « Sous les jupons de la Seine », des croisières culturelles historiques à bord d’un yacht de collection. Créée en 2015 et spécialisée dans les voyages sur l’eau avec conférencier, l’agence Croisières d’exception – qui fait voyager environ 2 500 clients par an – proposait quant à elle, en 2017, « Le Rhin romantique », une croisière fluviale de 156 passagers animée en partie par Stéphane Bern, avec visites guidées de villes, châteaux et musées. Au programme actuellement ? « Au fil de l’Art sur le bassin méditerranéen » (10 jours de Barcelone à Monte-Carlo) ou encore « Merveilles de Russie ».

Depuis 2011, il est même possible d’embarquer à bord d’un navire pour peindre. C’est ce que propose l’agence Croisiland avec son annuelle « Croisière des arts », qui cette année invite les voyageurs à croquer des paysages sous le soleil d’hiver des Canaries, lors d’un voyage de huit jours au départ de Ténérife, à bord d’un navire équipé notamment d’un spa, d’une bibliothèque et d’une discothèque, le tout en compagnie d’artistes qui animeront des ateliers.

Si elles s’adressent aussi bien aux connaisseurs qu’aux néophytes, ces virées arty restent cependant onéreuses.

Et, pour la toute première fois, il sera possible de profiter d’une croisière pour admirer des œuvres de maître… Sans même descendre du bateau ! D’une capacité de 5 714 passagers, le navire MSC Grandiosa, qui sortira des chantiers de Saint-Nazaire en novembre, accueillera en effet la toute première exposition de beaux-arts en mer : une sélection de 26 dessins originaux d’Edgar Degas représentant des ballerines. Cette exposition au long cours (d’une durée de trois ans et qui partira d’abord du Havre le 2 novembre pour faire le tour de l’Europe, puis du monde à partir de janvier 2020 au départ de Marseille), est présentée en partenariat avec The Aimes, « expert en création d’expériences multisensorielles ». Une façon pour cette société de navigation créée en 1987 « d’enrichir l’expérience » de ses clients… Et de faire parler d’elle en surfant sur la vague de l’art en mer !

Si elles s’adressent aussi bien aux connaisseurs qu’aux néophytes, ces virées arty restent cependant onéreuses : comptez au moins 1 725 euros par personne pour la « Croisière des Arts », 2 195 pour « La Seine des impressionnistes » (Intermèdes), 4 600 pour « Trésors du golfe Persique » (Ponant/Louvre), et au minimum 5 290 pour « Au fil de l’art en Méditerranée » (Croisières d’exception).

Bateau de croisière quittant le port de Venise et passant devant la Punta della Dogana et l’église Santa Maria della Salute
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Bateau de croisière quittant le port de Venise et passant devant la Punta della Dogana et l’église Santa Maria della Salute, 2014

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© Waltraud Grubitzsch / ZB / DPA PICTURE-ALLIANCE

« Aujourd’hui, les agences de voyage misent donc sur des expériences exclusives et inédites, aux thèmes de plus en plus précis et personnalisés. »

Mais pourquoi cette déferlante ? « Aujourd’hui, les attentes des voyageurs ont évolué » explique la toute nouvelle agence de voyage Artrotters, qui propose des week-ends culturels depuis septembre 2019. « Plus que jamais, les voyageurs recherchent la découverte d’une destination dans toutes ses dimensions : historique, culturelle, gastronomique… Parmi les activités recherchées, la part des spectacles, concerts et événements sportifs a progressé de 40 %. Aujourd’hui, les agences de voyage misent donc sur des expériences exclusives et inédites, aux thèmes de plus en plus précis et personnalisés. » Une tendance globale qui touche de fait le secteur des croisières : non seulement les voyages à thème se multiplient (gastronomiques, œnologiques, musicaux…) mais les passagers des paquebots sont de plus en plus nombreux à vouloir ajouter une dimension culturelle à leurs vacances.

De leur côté, les armateurs misent sur l’art pour plusieurs raisons : attirer une nouvelle clientèle sur les bateaux, encourager d’anciens clients à reprendre la mer, et bien sûr remplir leurs navires durant la basse saison, lorsque la météo n’est pas adaptée au simple farniente. Les pays et musées visités ont aussi à y gagner puisque ce type de croisières génère des retombées économiques intéressantes grâce aux entrées réservées et aux dépenses des passagers à terre.

Une industrie décriée

Mais est-il vraiment opportun de continuer à développer l’industrie des croisières – qui sont déjà en progression constante (rien qu’en Europe, l’ensemble des croisières représente plus de 7 millions de passagers et 20 milliards d’euros de retombées économiques, avec une progression de 3,3 % du nombre de passagers de 2017 à 2018) – à l’heure où celles-ci sont pointées du doigt pour leur impact nocif sur notre environnement ?

Manifestants tenant une bannière « stop cruises » (stop aux croisières) lors d’une manifestation contre le tourisme de masse à Barcelone le 26 septembre 2019.
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Manifestants tenant une bannière « stop cruises » (stop aux croisières) lors d’une manifestation contre le tourisme de masse à Barcelone le 26 septembre 2019.

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© Lluis Gene / AFP

À quai, un paquebot consomme entre 500 et 2 000 litres de gasoil par heure, soit l’équivalent de 250 voitures.

Par ailleurs décriés à Venise dont ils fragilisent les fondations – une mesure a été récemment votée leur interdisant de s’amarrer trop près du cœur de la cité lacustre –, les navires de croisière s’avèrent en effet extrêmement polluants. En juillet 2019, l’organisation Transport et Environnement soulignait dans un rapport alarmant que les bateaux de la Carnival Corporation, un important acteur de l’industrie, émettent 10 fois plus d’oxyde de soufre que les 260 millions de voitures du continent européen réunies ! Et qu’à quai, un paquebot consomme entre 500 et 2 000 litres de gasoil par heure, soit l’équivalent de 250 voitures… Sans compter le gaspillage généré par ces navires suréquipés, véritables villes flottantes à l’image du paquebot de la compagnie Costa choisi pour la toute première « Croisière des Arts », doté de 1 508 cabines, cinq restaurants, 13 bars, quatre piscines et un spa de 6000 m²

Certes, quelques mesures ont été prises. Pour ses croisières en partenariat avec le Louvre, Ponant assure que ses yachts sont dotés « d’équipements respectueux de l’environnement ». Fin 2018, le groupe Costa a quant à lui inauguré un nouveau type de navire ne rejetant aucune particule de soufre et moins de dioxyde de carbone. Un modèle qui est encore loin d’être la norme.

Des alternatives : les week-ends culturels

En attendant, il reste des alternatives comme les bateaux « à taille humaine » de l’agence Intermèdes qui s’en tient à des groupes de 15 personnes. Autre option, préférer les week-ends culturels (sans bateau mais pas garantis sans avion) qui ont aussi l’avantage d’être plus abordables. Ainsi, Les Maisons du Voyage viennent de présenter une nouvelle collection d’Art tours, des « voyages autour de l’art et de ses temps forts » avec hébergements réservés, tickets coupe-file, pass VIP, visites privées et guidées et même rencontres avec des artistes. Chaque escapade étant centrée sur un événement majeur comme la Biennale de Venise, Art Basel à Miami Beach ou la Biennale de São Paulo.

Croisière en Irlande à bord du train le Grand Hiberian, organisée par l’agence La Fugue en Octobre 2018
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Croisière en Irlande à bord du train le Grand Hiberian, organisée par l’agence La Fugue en Octobre 2018

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© La Fugue

Même esprit chez Artrotters. Créée par Frédéric Pfeiffer, spécialiste de l’opéra et fondateur de La Fugue (agence spécialisée dans les voyages culturels haut de gamme autour de la musique), cette nouvelle venue propose des « séjours artistiques exclusifs » d’une durée de deux à cinq jours. L’idée ? Les participants partent seuls avec un programme sur-mesure, une réservation dans un hôtel de luxe, des places pour des événements culturels (opéra, pièce de théâtre, Biennale d’art contemporain avec visite guidée par un expert…) ainsi que des conseils de bonnes adresses. Les prix ? Entre 300 et 900 euros. Le tout « avec la garantie d’être toujours aux premières loges » et de « bénéficier de moments privilégiés avec les artistes et ceux qui font la culture ». Du tourisme aux petits oignons !

Retrouvez dans l’Encyclo : Edgar Degas

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