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Cai Guo-Qiang, City of flowers in the sky, 2018
Feux d'artifice tirés dans le ciel de Florence • © Gianni Pasquini / Alamy / Hemis
Le 2 avril 2019, la silhouette en carton grandeur nature d’Agnès Varda, emportée par un bouquet de ballons colorés, s’envolait dans le ciel parisien. Rendu quatre jours après la mort de la cinéaste, cet hommage émouvant (une référence à l’un des films préférés d’Agnès Varda) a été imaginé par son ami artiste JR. Une merveilleuse idée… Pourtant, des critiques n’ont pas tardé à s’élever sur les réseaux sociaux. En cause ? Un problème d’ordre écologique.
Les remarques fusent : le lâcher de ballons n’est-il pas une pratique nocive pour l’environnement ? Les oiseaux ne finissent-ils pas par ingérer les fragments de caoutchouc, une fois les ballons dégonflés et retombés dans la nature ? Mais JR s’est montré plus malin. « L’artiste ne devrait pas avoir à révéler ses tours de magie… L’œuvre était en réalité retenue par un long fil en nylon transparent. Elle est rapidement revenue dans mon atelier », nous confie-t-il. « Je n’ai pas ressenti le besoin de m’expliquer sur le moment, car Agnès s’était vraiment envolée… ». Soupir de soulagement chez tous les défenseurs de la planète. Même s’il n’y avait ici pas lieu de s’indigner, ces réactions montrent à quel point le public est désormais attentif à l’impact environnemental des œuvres d’art. Tout comme il fustige les stars s’affichant avec de la vraie fourrure, il attend des artistes un comportement exemplaire…
Or ces derniers ne sont pas toujours bons élèves. Le cas de l’installation Ice Watch du plasticien danois Olafur Eliasson, présentée dans trois villes différentes entre 2014 et 2018, en est un exemple édifiant. Fin 2015, à l’occasion de la COP21, l’œuvre trônait devant les marches du Panthéon. Sur le pavé parisien, douze icebergs, disposés en cercle comme le cadran d’une horloge, fondaient sous les yeux des passants pour alerter le public sur la vitesse de la fonte des glaces provoquée par le réchauffement climatique. Une belle idée… Sauf que ces blocs avaient été prélevés au Groenland, puis acheminés jusqu’à Paris dans des containers réfrigérés. Marquant, certes, mais outrageusement (et ironiquement) peu écologique !
Olafur Eliasson, “Ice watch” et Chris Burden, “Urban light”
© Eric Feferberg / AFP / © Jean-Pierre Lescourret / hemis.fr
On peut en effet s’interroger sur l’avenir d’un art exercé dans la crainte permanente de mal faire, constamment jugé, décortiqué, passé au test de l’« éco-mètre ».
Énergivores, les installations lumineuses géantes sont elles aussi sous le feu des projecteurs. En février 2018, l’acteur Leonardo DiCaprio, fervent militant de la cause écologique, a ainsi obtenu que les 309 ampoules d’Urban Light, une forêt de lampadaires installée en 2008 par l’artiste Chris Burden devant le musée d’Art de Los Angeles, soient remplacées par des LEDs réduisant de 90 % la consommation de l’œuvre. Quant aux feux d’artifice, matière première des œuvres de l’artiste chinois Cai Guo-Qiang [ill. en une], fabriqués à base de charbon, de soufre, de salpêtre, d’agents oxydants et d’une flopée de particules fines destinées à produire des couleurs éclatantes, ne génèrent-ils pas une pollution bien plus élevée que la circulation automobile ? Et que dire des peintures synthétiques issues de l’industrie pétrochimique, qui contiennent des particules nocives non filtrées par les stations d’épuration d’eau, entraînant une pollution des cours d’eau ?
Mais alors, qu’en est-il de la liberté de l’artiste ? Faut-il interdire à Cai Guo-Qiang d’exercer son art ? « Vous imaginez un monde où l’artiste créerait en pensant constamment à la façon dont on discuterait de son travail ? » nous lance JR. On peut en effet s’interroger sur l’avenir d’un art exercé dans la crainte permanente de mal faire, constamment jugé, décortiqué, passé au test de l’« éco-mètre ». « La création artistique est libre », énonce l’article 1er d’une loi promulguée le 7 juillet 2016. Cette liberté de l’artiste, soulignée par de nombreux philosophes au fil des siècles, est fondamentale : c’est elle qui fait l’intérêt (et la beauté) de l’acte créateur, permet à l’art de surprendre et de susciter la réflexion.
La performance de Nicolás Garcia Uriburu de 1968 présentée en 2015 à la Biennale de Venise
© Awakening / Getty images / AFP
« On ne peut plus se permettre de faire des installations comme dans les années 1970, sans penser à l’impact sur notre planète. »
JR
Pourtant, l’artiste ne peut pas s’affranchir de toute règle. Des limites légales existent bel et bien. Ainsi ne peut-il pas (et heureusement) tuer ou maltraiter un être vivant au nom de l’art… n’en déplaise au plasticien flamand Jan Fabre, dont le lancer de chats sur les marches de l’hôtel de ville d’Anvers en 2012 avait scandalisé le public, au point d’entraîner une interruption de tournage et des poursuites judiciaires. Déjà en 1968, après avoir coloré en vert fluo le grand canal de Venise pour dénoncer la pollution, l’artiste argentin Nicolás Garcia Uriburu avait dû prouver aux autorités que le colorant déversé, la fluorescéine, était justement non toxique pour l’environnement…
Qu’on le veuille ou non, créer rime avec responsabilité. À l’heure où nous devons tous repenser nos modes de vie, les artistes entrent donc eux-aussi dans une nouvelle ère. « On ne peut plus se permettre de faire des installations comme dans les années 1970, sans penser à l’impact sur notre planète. Notre époque sera clairement marquée par ce tournant ! » confirme JR. Critiqué pour avoir utilisé une quantité colossale de papier pour son collage de 15 000 m² devant la pyramide du Louvre, qui n’a tenu que quelques heures sous les pas des visiteurs, l’artiste a donc malgré tout veillé à utiliser des papiers « issus de forêts écoresponsables », puis à les recycler. Tout en rappelant que « le but n’était pas de faire passer un message écologique, mais d’induire un questionnement sur l’art éphémère ».
JR au Louvre & le secret de la Grande Pyramide, une œuvre participative monumentale, 27 mars 2019
© Aurélia Antoni
Sans aller jusqu’à ne plus utiliser de papier, JR prend néanmoins en compte la question du recyclage depuis plus de 15 ans. « Il me paraît logique que les matériaux continuent à vivre, trouvent une utilité et servent la communauté. Au Kenya par exemple, en 2009, nous avons collé des visages sur des tôles d’aluminium au milieu d’un bidonville. Tous les morceaux ont ensuite été distribués aux habitants pour reconstruire des écoles et des maisons. Nous avons également recouvert des milliers de mètres carrés de toits avec des bâches en vinyle que les gens ont ensuite gardées pour se protéger de la pluie ».
Chez les artistes, la tendance est d’ailleurs nettement en faveur de la protection de l’environnement. On ne compte plus les œuvres constituées à partir de matériaux recyclés ou récupérés, notamment parmi les 8 millions de tonnes de plastique qui finissent chaque année dans les océans. Comme bon nombre de ses homologues, l’artiste irlandaise Claire Morgan lance ainsi des appels sur les réseaux sociaux pour collecter des sacs plastique usagés, qu’elle émiette pour les transformer en sculptures aériennes.
Claire Morgan, Beacon (détail), 2017
Canaris (taxidermie), polyéthylène, os, nylon, plomb, torchis, peinture • 300 × 98 × 188 cm • © Photo Nikolai Saoulski / Courtesy Galerie Karsten Greve, Paris, Cologne, Saint Moritz
En vérité, le lourd bilan écologique du milieu culturel est surtout lié au transport, à la conservation et à l’exposition des œuvres, comme le révélait fin novembre 2018 un débat organisé au Centre Pompidou. Longs trajets en avion, emballages à usage unique, construction de panneaux en MDF peints à l’acrylique puis jetés dès l’expo terminée… Si certaines institutions montrent l’exemple, comme le Mac/Val qui a mis en place un système de cimaises modulables et réutilisables, le gaspillage reste monstrueux. Le défi ? Chérir notre planète autant que l’art et le patrimoine, sans sacrifier l’un(e) pour la survie de l’autre…
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