Article réservé aux abonnés
Théodore Géricault, Le Radeau de La Méduse, 1818-1819
Huile sur toile • 491 × 716 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. musée d'Orsay, Paris
Il a plusieurs noms : noir de bitume, noir de Judée… Diverses appellations qui donnent quelques indices sur sa nature. Ce pigment, issu d’une matière hydrocarbure solide ou huileuse, était originellement extrait de la mer Morte (dans une région longtemps désignée sous le nom de Judée). Une matière ensuite mélangée à chaud avec un liant, souvent de l’huile de lin, afin de pouvoir l’utiliser en peinture.
Pour les peintres, notamment dans la première moitié du XIXe siècle, le bitume est paré de toutes les vertus. Sa teinte – qui, contrairement à ce que son nom indique, tire plutôt sur un brun sombre, chaud et brillant – fait des merveilles en glacis ou pour les sous-couches. Eugène Delacroix, Gustave Courbet, Théodore Géricault ou encore Jean-Auguste-Dominique Ingres sont souvent cités parmi ses admirateurs éperdus.
Jean-Auguste-Dominique Ingres, Luigi Cherubini et la muse de la poésie lyrique, 1842
huile sur toile • 105 × 94 cm • Coll. musée du Louvre-Lens • © Bridgeman Images
Mais pour les critiques d’art, les conservateurs de musée et les restaurateurs, c’est une autre histoire : le bitume devient leur bête noire. Certains critiques de l’époque notent que son usage permet de donner efficacement une patine ancienne à des œuvres qui sortent de l’atelier… Aussi, dès 1855, dans un texte quasi prémonitoire, Théophile Gautier s’agace de voir Ingres l’utiliser : « Les peintres actuels devancent sur leurs tableaux l’action du temps et simulent la fumée des ans par des vernis jaunes et des glacis de bitume qui en compromettent l’avenir. L’éclat neuf d’une peinture fraîche est sans doute moins agréable ; mais ces sacrifices à une harmonie temporaire peuvent devenir funestes. »
Cela provoquerait des tensions et des craquelures en îlots polygonaux, évoquant, au choix, de la peau de crocodile ou une banquise en train de fondre.
En 1920, dans un article intitulé « Nos chefs-d’œuvre sont-ils en péril ? », la Revue des beaux-arts s’inquiète : « Le Radeau de la Méduse offre l’un des plus tristes exemples de l’emploi de cette dangereuse matière. » Avant de conclure son article en s’insurgeant contre les peintres qui continuent à utiliser du bitume dans leurs tableaux : « Qu’ils les gardent et en jouissent tout à leur aise ; mais ne leur reconnaissons pas le droit de livrer des produits peu durables » !
Pierre-Paul Prud’hon, Le Christ sur la croix. La Madeleine et la Vierge sont à ses pieds, 1822
huile sur toile • 278 × 165,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Mais que reproche-t-on exactement au noir de bitume ? Utilisé en épaisseur, il semble avoir la fâcheuse tendance à ne jamais vraiment sécher… Un défaut d’autant plus embarrassant qu’il met à mal l’équilibre entre les différentes pellicules de la couche picturale. Sa surface en contact avec l’air durcit, tandis que les zones plus profondes restent plastiques. Cela provoquerait des tensions et des craquelures en îlots polygonaux, évoquant, au choix, de la peau de crocodile ou une banquise en train de fondre.
Pire : utilisé en trop grandes quantités, le bitume serait soupçonné de se diffuser dans les couches voisines, altérant et assombrissant les œuvres, ou engendrant carrément de disgracieuses coulées noirâtres. C’est l’usage gourmand de ce pigment qui serait responsable du noircissement irrémédiable de tableaux comme le Radeau de la Méduse de Géricault (1818–1819), souvent cité en haut du podium des victimes du noir de bitume.
Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, entre 1849 et 1850
huile sur toile • 315,45 × 668 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris
Pour autant, cette accusation (entérinée par des décennies de publications) doit être nuancée. Le noir de bitume est-il vraiment le seul responsable de la lente dégradation du Radeau ? La réponse est loin d’être évidente.
En 1982, les chercheurs Jean Petit et Henri Valot se penchent sérieusement sur la question. Dans un rapport de laboratoire conservé au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), ils s’étonnent de l’aspect cloqué en « peau de crapaud » des parties sombres du tableau de Géricault, une texture assez différente des dommages habituellement associés au bitume. Ils prélèvent, pour en avoir le cœur net, des micro-échantillons dans les zones les plus endommagées… Leur conclusion, bien que surprenante, est sans appel : ils n’ont relevé aucune trace de bitume.
Théodore Géricault, À gauche, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant. À droite, Cuirassier blessé quittant le feu. , 1812/1814
Huile sur toile • À gauche, 349 × 266 cm. À droite, 358 × 294 cm. • Coll. musée du Louvre, Paris • À droite, © Bridgeman Images.
En revanche, les deux chercheurs font une découverte inattendue : la présence abondante d’une huile cuite avec une grande quantité de plomb, qui a servi de liant à Géricault. Leur étude, également menée sur des tableaux plus anciens de l’artiste, Cuirassier blessé quittant le feu (1814) et Officier de chasseurs à cheval (1812), confirme l’absence de bitume sur ces deux œuvres antérieures et éclaire l’évolution de la technique de l’artiste.
La coupable serait-elle donc cette huile cuite au plomb ?
Les années passant, Géricault semble employer de plus en plus cette huile au plomb jusqu’à n’utiliser qu’elle pour le Radeau. Les dommages constatés sur ce dernier sont ainsi quasiment absents du tableau de 1812, où il n’a pas eu recours à cette huile. À partir de là, les chercheurs supposent que les cloques et l’assombrissement tant reprochés au bitume seraient en réalité dus à la réaction du vernis avec le sulfure de plomb… Des réactions chimiques du vernis qui touchent aussi les couches picturales, rendant tout projet de restauration extrêmement délicat.
Ary Scheffer, Les Femmes souliotes, 1827
huile sur toile • 2,615 m x 3,595 m • Coll. musée du Louvre, Paris
La coupable serait-elle donc cette huile cuite au plomb ? L’hypothèse est reprise en 2011 par trois restaurateurs indépendants, Sarah Davrinche, Dalila Druesnes, et Luc Hurter, qui cosignent une étude expérimentale sur le sujet. Leurs tests semblent confirmer que le plomb serait bel et bien le responsable du manque de siccativité de l’huile, ce qui expliquerait les problèmes de séchage sur les tableaux comme le Radeau de la Méduse. Mais seules de nouvelles analyses permettraient de s’en assurer et, peut-être, de faire naître d’autres hypothèses.
Même si le mystère de l’origine de ces dégradations s’est un peu éclairci, cela ne change rien à leur caractère irrémédiable. Qu’elles soient ou non imputables au noir de bitume, ces craquelures prématurées font désormais partie de l’identité de certaines toiles. « Elles sont aux tableaux ce que les rides sont au visage », écrivait la conservatrice Magdeleine Hours, « elles nous sont si familières que, le plus souvent, elles ne diminuent nullement le plaisir que nous éprouvons devant une peinture. »
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
UNE ŒUVRE EN DÉTAILS
« La Liberté guidant le peuple » de Delacroix : une icône romantique et révolutionnaire
ACTU
Spectaculairement restaurée, « La Liberté guidant le peuple » de Delacroix révèle des couleurs éclatantes et des détails cachés
Abonnés
SECRETS D’ARTISTES
Ce que vous ne saviez (peut-être) pas sur Théodore Géricault