Inigo Philbrick à sa sortie de prison
© News Licensing
Son nom étrange, digne d’un personnage de roman, son ascension et sa chute fulgurantes… Tout appelle à une adaptation au cinéma. Sa trajectoire évoque celles d’autres jeunes escrocs célèbres, comme Frank Abagnale Jr., incarné par Leonardo DiCaprio dans Arrête-moi si tu peux (2002), et Jordan Belfort, joué par le même acteur dans Le Loup de Wall Street (2013)… Mais adaptée à la folie du milieu de l’art !
Inigo Philbrick est tombé dans la marmite de l’art quand il était petit. Né en 1987 à Londres, il est le fils d’un curateur, Harry Philbrick, et d’une artiste, Jane Polich, fille d’un directeur de fonderie d’art. Doté du prénom rare d’un architecte anglais du XVIIe siècle, l’enfant grandit à New York, puis à Ridgefield, dans le Connecticut, où son père est nommé directeur d’un musée d’art contemporain. Mais, en 2006, ses parents divorcent. Leur rupture, violente, affecte profondément l’adolescent, qui considère que son père a abandonné sa famille. Soudain, lui, sa mère et sa petite sœur peinent à joindre les deux bouts…
Inigo Philbrick et Francesca Mancini
© Clint Spaulding / Patrick McMullan
Mais sa mère a des relations. Lors d’un cocktail chic, elle le recommande au marchand d’art réputé Jay Jopling, qui le prend comme stagiaire dans sa galerie de Londres, la galerie White Cube, et finance en partie ses études au Goldsmiths’ College de Londres. Un établissement prestigieux spécialisé dans les arts et le design, dont il sort diplômé en 2009. Là, Inigo rencontre sa petite amie, l’étudiante argentine Francisca Mancini, qui deviendra historienne de l’art et propriétaire d’une marque de parfums.
Jopling est si émerveillé par son jeune poulain qu’il ne cesse d’augmenter son salaire et l’aide à ouvrir sa propre galerie dans le quartier chic de Mayfair. Le jeune homme n’a alors que 26 ans ! Toujours bien habillé, ce beau garçon au regard de requin, contrebalancé par des boucles blondes et un charme délicat de chérubin italien, séduit tous ceux qui le rencontrent. Un critique d’art lui prête « une sorte d’aura à la Gatsby », en référence au jeune séducteur millionnaire au passé trouble, héros du roman Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald.
Le quartier chic de Mayfair à Londres, où Inigo Philbrick a ouvert sa galerie
© Alex Segre / Alamy / Hemis
Coupe de champagne à la main, et toujours entouré d’admirateurs suspendus à ses lèvres, Philbrick navigue comme un poisson dans l’eau dans les foires d’art de Bâle, Londres et New York, maintenu en éveil par la cocaïne et la MDMA, distribuées à foison dans les fêtes incessantes du milieu de l’art. Mais Inigo est également respecté pour son talent : il se montre très calé, parle des œuvres avec agilité, et a « l’œil » pour les bonnes affaires. Se présentant comme un expert du peintre contemporain Rudolf Stingel (né en 1956), dont les œuvres ont vu leur valeur bondir en quelques années, il prétend pouvoir prédire précisément les fluctuations de sa cote, au point de se surnommer lui-même « Stingeldamus », en référence à Nostradamus, l’astrologue français auteur des Prophéties (1555) !
Rudolf Stingel, Untitled/Picasso, 2012
Huile sur toile • 241,3 × 193 cm • © Christie’s
Très tôt, il s’intéresse à une pratique en soi légale, mais risquée : le « flipping », qui consiste à acheter des œuvres avec l’intention de les revendre très rapidement à un prix plus élevé, en misant sur un bond de la cote de l’artiste. En 2015, il a l’opportunité d’acquérir une peinture de Stingel, Untitled/Picasso (2012), reproduction hyperréaliste d’une photographie en noir et blanc montrant l’artiste Pablo Picasso en train de fumer une cigarette. Le marchand parvient à convaincre (après les avoir appâtés avec une première vente lucrative en 2014) deux collectionneurs berlinois de la firme Fine Art Partners d’acheter cette peinture 7,1 millions de dollars. Le jeune homme leur promet qu’il arrivera, en 18 mois, à la revendre 9 millions. Il leur reversera ensuite leur mise avec les intérêts, en prenant une petite commission au passage.
Mais, dans leur dos, Inigo vend ensuite une part de ce même tableau à un ami, à qui il assure en posséder l’autre moitié. Puis, en 2017, il récidive en vendant une nouvelle fois la même œuvre 6 millions de dollars aux collectionneurs Simon et David Reuben. Au total, il reçoit 15 millions pour la peinture qui, durant tout ce temps, reste dans un coffre de port franc en Suisse. Aucun des acheteurs ne l’a vue en vrai, et tous croient en être les seuls possesseurs en attente de l’encaissement d’une plus-value…
Inigo a été comparé à l’homme d’affaires américain Bernard Madoff, qui avait gagné des sommes folles grâce au système de Ponzi – escroquerie consistant à rémunérer un premier investisseur grâce à l’argent apporté par un second investisseur, auquel il est proposé la même chose, mais contre une plus grosse somme, et ainsi de suite. Sauf qu’Inigo, lui, ne rémunère aucun de ses investisseurs : il les fait simplement patienter grâce à des mails encourageants, assurant que le tableau va bientôt se revendre très cher, et qu’il leur faut juste attendre encore un peu…
Inigo Philbrick et sa femme Victoria Baker-Harber
Fin 2018, Inigo ouvre une seconde galerie à Miami, avec un loyer de 30 000 dollars par mois. Jets privés, bouteilles de vin à 5000 dollars, soirées extravagantes en boîtes de nuit, montres de luxe, costumes cousus main importés d’Italie, restaurants étoilés, villas à Ibiza… Le jeune homme mène la grande vie. Invité avec sa compagne Francisca sur le yacht d’un client en Corse, il rencontre Victoria Baker-Harber, une jeune, belle et riche Anglaise, star de l’émission de télé-réalité « Made in Chelsea ». Quelques mois plus tard, il quitte Francisca, mère de sa petite fille, pour se mettre en couple avec elle.
Simon et David Reuben
© David Benett / Getty
Mais les acheteurs berlinois s’impatientent. Le délai de dix-huit mois dans lequel Inigo s’était engagé à revendre le Stingel avec intérêts s’est depuis longtemps écoulé. En mars 2019, Inigo leur propose de mettre en vente le tableau chez Christie’s lors d’une vente aux enchères qui aura lieu en mai, et qui promet de rapporter beaucoup d’argent. Les différents investisseurs, qui croient tous être les seuls propriétaires du tableau, sont présents dans la salle.
Inigo transpire dans son costume italien. Le jeune homme joue gros : le tableau doit s’envoler à un prix assez élevé pour lui permettre de rembourser toutes ces personnes d’un coup ! En moins d’une minute, le marteau tombe : le Stingel n’est adjugé que 5,5 millions… Soit moins que les 7,1 millions placés par les Allemands. Dépités, ces derniers découvrent alors que le tableau était enregistré chez Christie’s non pas comme leur propriété (comme le laissait croire le contrat, falsifié, que leur avait envoyé Inigo), mais celle de Simon et David Reuben…
Jean-Michel Basquiat, Humidity, 1982
Acrylique, pastel et collage sur toile • 243,8 × 182,9 cm • © Estate Basquiat / Photo Phillips
Pour Inigo, la chute est brutale. Les Allemands, ainsi que d’autres collectionneurs lésés, dont les Reuben et son ancien employeur Jay Jopling, le poursuivent en justice. Entre 2019 et 2020, cinq procès sont lancés. Parmi ses victimes se trouve même Aleksander « Sasha » Pesko, le financier qui l’avait invité sur son yacht : à cet homme, Philbrick avait fait un coup similaire, mais avec un tableau de Jean-Michel Basquiat, Humidity (1982).
En espadrilles et maillot de bain, le jeune homme est escorté manu militari jusqu’à un avion qui l’emmène aux États-Unis.
En octobre 2019, plus de trace d’Inigo à son domicile, ni dans ses galeries de Londres et Miami. Recherché par le FBI, le jeune homme a, du jour au lendemain, demandé à la belle Victoria de faire ses valises. Prestement, il s’est envolé avec elle pour l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Calédonie, avant de se poser sur une île de l’archipel de Vanuatu, dans le sud de l’océan Pacifique. Le 11 juin 2020, alors qu’il flâne à Port-Vila avec sa compagne enceinte et s’apprête à acheter un gâteau, des agents du FBI surgissent et l’arrêtent en pleine rue. En espadrilles et maillot de bain, le jeune homme est escorté manu militari jusqu’à un avion qui l’emmène aux États-Unis. Inculpé pour fraude par voie électronique, vol d’identité et falsification de documents, le galeriste est incarcéré dans l’attente de son procès. En novembre 2021, il plaide coupable du premier chef d’accusation.
Robert Newland, l’associé d’Inigo Philbrick
En mai 2022, Inigo est condamné à sept ans de prison ferme pour avoir escroqué 86 millions de dollars à ses clients – le jeune homme de 35 ans ayant réalisé des opérations similaires à celle du Stingel avec d’autres œuvres de divers artistes. En septembre 2023, le marchand Robert Newland est également condamné à vingt mois de prison pour l’avoir aidé dans ses arnaques. Après quatre ans de détention, dont deux dans une geôle fédérale pennsylvanienne, Inigo est finalement libéré en avril 2024 pour purger le reste de sa peine à domicile, avec un bracelet électronique.
« Bien sûr, je n’ai pas agi de la bonne façon. Mais, je l’ai fait de façon créative, et avec les meilleures intentions ».
« Bien sûr, je n’ai pas agi de la bonne façon, admet-il au magazine Vanity Fair. Mais, ajoute-t-il ingénument, je l’ai fait de façon créative, et avec les meilleures intentions ». De retour dans les bras de Victoria, désormais son épouse, Inigo doit toujours rendre la somme colossale de 86 millions de dollars. Un défi qu’il saura, sans nul doute, relever avec créativité. D’autant que le jeune homme a annoncé à Vanity Fair son intention… de s’établir à nouveau comme marchand d’art.
Orlando Whitfield et la couverture de son livre sur Inigo Philbrick
Le 2 mai dernier, l’un de ses anciens amis, Orlando Whitfield, a sorti un ouvrage de 336 pages (All That Glitters: A Story of Friendship, Fraud and Fine Art, éd. Profile Books) consacré à l’affaire. De quoi attendre l’adaptation à l’écran (inévitable, le couple ayant déjà reçu des dizaines de propositions, dont une de Netflix) de cette histoire invraisemblable, qui illustre plus que jamais les dérives spéculatives du milieu de l’art contemporain !
All That Glitters: A Story of Friendship, Fraud and Fine Art
Par Orlando Whitfield
336 pages · 20£
Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de la maison d’édition.
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