Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872
huile sur toile • 50 x 65 cm • Coll. musée Marmottan Monet, Paris • © Martin Bureau / Afp
Le 27 octobre 1985, Paris est sous le choc : Impression, soleil levant (1872–1874) de Claude Monet a été dérobé par des hommes armés ! D’une fraîcheur radicale, cette vue brouillée du port du Havre au lever du soleil n’est autre que le tableau qui a donné son nom au mouvement impressionniste, lors de son exposition à Paris en 1874. Un monument de l’histoire de l’art disparu en quelques minutes…
Le vol a lieu un dimanche matin au musée Marmottan, dans le 16e arrondissement de Paris. Vers 10 heures, peu après l’ouverture, cinq hommes qui étaient entrés en payant leur billet, se faisant passer pour de simples visiteurs, dégainent soudain des armes et tiennent en joue un gardien. Les membres du personnel et la quarantaine de visiteurs présents sont, pour quelques-uns, enfermés à clé dans le vestiaire, et pour les autres, rassemblés dans une salle où ils sont sommés de s’allonger à plat ventre.
Pendant que deux des braqueurs s’assurent que personne ne bouge, les trois autres se précipitent au sous-sol et se dirigent directement vers des tableaux bien précis : ils retirent promptement de leurs cadres Impression, soleil levant ainsi que quatre autres toiles de Monet, deux Renoir (dont le portrait de Claude Monet lisant, 1872), La Femme à l’éventail de Berthe Morisot et un portrait de Monet par Narusé, avant de prendre la fuite en voiture avec leur butin.
Auguste Renoir, Claude Monet lisant, vers 1872
huile sur toile • 61,7 × 81 cm • Coll. musée Marmottan Monet, Paris
Sans déclencher d’alarme, celle-ci n’étant branchée que pendant les heures de fermeture du musée, les malfrats ont dérobé neuf toiles de maîtres impressionnistes d’une valeur globale estimée à l’époque à plus de 100 millions de francs. La totalité de l’opération n’a pas pris plus de cinq minutes : un travail de professionnels qui laisse les policiers et les témoins estomaqués !
Portrait de Mireille Ballestrazzi, présidente d’Interpol, s’exprimant lors de Assemblée Interpol 82 à Carthagène en Colombie
© Policie nationale de Colombie, 2013
Alors que les tableaux du Marmottan et leurs voleurs demeurent introuvables, la jeune enquêtrice Mireille Ballestrazzi, qui dirige l’Office central pour la répression des vols d’œuvres et objets d’art (ancêtre de l’OCBC), planche sur le vol de cinq précieux tableaux du paysagiste Camille Corot, figure de l’École de Barbizon. Ces derniers, d’une valeur totale de plusieurs millions de francs, ont été dérobés en 1984 au musée municipal de Semur-en-Auxois, en Bourgogne. L’un d’eux, intitulé Une soirée. Batelier amarré à la rive (1850–1875), appartenait au musée du Louvre, qui l’y avait mis en dépôt en 1974.
En novembre 1986, un braquage spectaculaire a lieu à Tokyo : un groupe de malfrats attaque un fourgon de la banque Mitsubishi et disparaît avec un butin colossal de 330 millions de yens, soit plus de 10 millions de francs. Mais, dans la camionnette volée qu’ils ont abandonnée derrière eux, les malfaiteurs ont malencontreusement laissé des empreintes qui les identifient comme les voleurs des tableaux de Corot !
Aussitôt, Mireille Ballestrazzi s’envole pour le Japon. Alors qu’elle tente d’y retrouver la piste des Corot, elle découvre que les voleurs français y étaient en contact avec un certain Shinichi Fujikuma, un Japonais faisant partie de la mafia nipponne, les redoutables yakuzas. Chez lui, les policiers retrouvent un catalogue du musée Marmottan avec les neuf toiles volées entourées au stylo ! L’homme s’avère être un personnage clé dans l’affaire du vol des Corot et dans le braquage de Marmottan…
La façade du musée Marmottan Monet
© musée Marmottan Monet
Des écoutes téléphoniques et de longues investigations mènent finalement l’enquêtrice jusqu’en Corse. Le 3 décembre 1990, des photos des tableaux volés au musée Marmottan cinq ans plus tôt sont découvertes dans un appentis appartenant à un jeune barman corse au chômage, Donatien Comiti. Interpellé le 4 décembre, celui-ci révèle où sont cachées les œuvres, qui sont retrouvées le jour même dans un appartement vide à Porto-Vecchio. Les œuvres attendaient la conclusion d’un deal laborieux avec les yakuzas, avant que les découvertes de la police suite au braquage du fourgon bancaire en 1986 ne mette tout en suspens !
Mais comment les truands français se sont-ils retrouvés en lien avec le Japon ? Tout a commencé dans la prison de Poissy au début des années 1980. Un certain Youssef Khimoun (dit « Yoyo ») et son complice Jean-Philippe Jamin (dit « Gros Fifi »), membres du « gang d’Aubervilliers » – une bande mafieuse de la banlieue parisienne, spécialisée dans le vol de voitures, et dont plusieurs membres ont des liens avec le grand banditisme corse – purgent leur peine. Derrière les barreaux, ils rencontrent Shinichi Fujikuma, un membre de la mafia japonaise incarcéré pour trafic d’héroïne en 1978.
En 1984, « Gros Fifi » et « Yoyo » pénètrent par effraction dans le petit musée de Semur-en-Auxois et y dérobent cinq tableaux de Corot.
Pour les remercier de l’avoir pris sous leur aile en prison et de l’avoir protégé de détenus violents, le Nippon leur propose de faire affaire avec lui : ils volent des œuvres d’art, et lui les aidera à les revendre aux yakuzas ! À leur sortie, il en discute avec eux dans la pizzeria d’un autre membre du « gang d’Auber », André Verrechia (dit « Dédé »). Mais quelles œuvres cibler ? Après avoir demandé conseil à un cousin artiste, les bandits jettent leur dévolu sur Corot.
Jean-Baptiste-Camille Corot, Portrait de Louise-Laure Baudot, 1844
huile sur toile • 31 × 27 cm • Coll. pa • © Alamy / Hemis
En 1984, « Gros Fifi » et « Yoyo » pénètrent par effraction dans le petit musée de Semur-en-Auxois et y dérobent cinq tableaux du peintre paysagiste. Après en avoir expédié un au Japon par colis, ils s’envolent pour le pays du Soleil levant avec les quatre autres dissimulés dans leurs bagages pour négocier leur vente avec les yakuzas.
S’impatientent-ils de ne pas avoir encore vendu les œuvres du Marmottan dérobées en 1985 ? Quoi qu’il en soit, en 1986, « Gros Fifi » et « Yoyo » reviennent au Japon pour un gros coup. Lors de leur premier séjour sur l’île, ils avaient remarqué que les transferts bancaires ne s’y faisaient pas dans des fourgons blindés, mais dans de simples fourgonnettes banalisées : du pain bénit pour les bandits ! Accompagnés de leurs complices Nordine et Richard Leroy, parrain de pègre d’Aubervilliers, ils s’installent dans un appartement tokyoïte pour mettre au point un plan.
Excédés par des négociations sans fin, ils les auraient abandonnés au Japon avant de rentrer bredouilles en France.
Le 15 novembre 1986, coiffés de casques et vêtus de combinaisons de mécanos, ils braquent une fourgonnette avec des bombes lacrymogènes et de faux pistolets. Les truands prennent la fuite à Singapour où ils déposent le magot dans une banque amie, afin de le blanchir, et récupèrent l’argent en France. Le crime parfait, à un détail près : leurs empreintes, retrouvées dans le véhicule volé qu’ils ont abandonné derrière eux… En juillet 1987, Richard Leroy est abattu à la chevrotine lors d’un règlement de comptes. Peu de temps après, « Gros Fifi » est arrêté au Mexique, et extradé en France ; Nordine intercepté à la préfecture de Bobigny où il tentait de renouveler son passeport ; enfin, André Verrechia est arrêté en 1989 devant son pavillon de Drancy, au terme d’écoutes et de filatures menées jusqu’aux plages thaïlandaises de Pattaya, qui sonnent le glas du « gang d’Auber ». Youssef Khimoun (« Yoyo »), lui, a disparu dans la nature et n’a jamais été retrouvé…
Selon les dires de l’écrivain Rachid Santaki et du frère de Youssef, Moussa Khimoun, qui coécrivent un livre sur le « gang d’Auber », « Yoyo » et « Gros Fifi » n’auraient pas vendu les Corot aux yakuzas : excédés par des négociations sans fin, ils les auraient abandonnés au Japon avant de rentrer bredouilles en France. Quant au vol du Marmottan, la « bande d’Auber » nie totalement y avoir pris part !
Vue de la scénographie du sous-sol du musée Marmottan Monet à Paris exposant des œuvres de Claude Monet
© Bridgeman Images
Outre les œuvres du Marmottan, Mireille Ballestrazzi est parvenue à récupérer quatre Corot, dont celui du Louvre auquel il fut rendu en 1986 (le cinquième n’a quant à lui jamais refait surface), chez des collectionneurs japonais qui jurent les avoir achetés en ignorant leur origine frauduleuse. Après ce double succès, l’enquêtrice a gravi les échelons jusqu’à devenir en 2012 la première femme à prendre la présidence d’Interpol.
Grâce à elle, Impression, soleil levant a illuminé ces 35 dernières années les salles du Marmottan, et pourra briller à partir du 26 mars au cœur de « Paris 1874 », la grande exposition du musée d’Orsay qui fête les 150 ans de la naissance de l’impressionnisme !
Paris 1874 – Inventer l’impressionnisme
Musée d'Orsay
Du 26 mars 2024 au 14 juillet 2024
Adresse : Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
LAST MINUTE
Ces belles expos qui finissent bientôt à Paris ! Le compte à rebours est lancé
CRITIQUES
Brancusi, Invader, Hockney, Paris 1874… Que valent les grandes expos du printemps 2024 ? Notre avis !
Abonnés
MUSÉE D'ORSAY
« Paris 1874 » : le musée d’Orsay célèbre les 150 ans de l’impressionnisme !