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“À Strasbourg, le titre de Capitale mondiale du livre attribué par l’Unesco pour 2024 a été l’occasion de retenir, parmi les cinq axes de la programmation annuelle, celui de « Ville refuge ».”
© Simon Bailly / agence Karine Garnier pour Beaux Arts Magazine
Dans le Monde d’hier, Stefan Zweig décrivait ainsi l’Europe du début du siècle dernier, gagnée par le nationalisme : « Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes déterminés […] s’étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques. » Alors qu’il évoque ensuite une « fièvre » contaminant le continent, les mots de l’écrivain semblent toujours d’une brûlante actualité et pourraient aujourd’hui s’appliquer à l’inexorable montée des populismes en Europe. Or, avec des sujets comme ceux des politiques migratoires, la culture est rapidement devenue l’objet de toutes les attentions de ces partis conservateurs lorsqu’ils accèdent au pouvoir ou peuvent réellement peser sur la gouvernance de leur pays.
Ainsi, la Hongrie du nationaliste Viktor Orbán et de son parti Fidesz exigent que certains livres soient désormais vendus sous blister, faisant craindre que lesdits ouvrages ne finissent par connaître le destin de ceux du Fahrenheit 451 de l’auteur de science-fiction Ray Bradbury. S’il n’est certes pas question ici d’autodafés, c’est une loi contre la « promotion de l’homosexualité » auprès des mineurs qui se traduit désormais par des amendes dissuasives imposées aux libraires. Un décret d’application de la loi stipule également qu’aucun contenu affichant le changement de genre ou l’homosexualité ne doit se trouver à moins de 200 mètres d’une église ou d’une école. Or, en Hongrie, plus de la moitié des librairies sont directement concernées par cette mesure.
Couverture couverture de l’album pour enfants « Le Pays des contes pour tous » illustré par Lilla Bölecz, 2022
© Talents Hauts Éditions
En 2020, déjà, le Pays des contes pour tous, illustré par la Hongroise Lilla Bölecz, mettant en scène des personnages handicapés et transgenres, avait fait l’objet d’une condamnation et avait même été déchiré en public par une députée d’extrême droite. Depuis deux ans, des chaînes de librairies parmi les plus importantes du pays comme Líra ont été dans l’obligation de régler des amendes : l’une d’entre elles, finalement annulée par la justice, dépassait 30 000 € et aura incité d’autres libraires à plastifier les livres estimés « sensibles ».
Mais la variété des atteintes à la culture reflète finalement l’hétérogénéité des mouvements populistes ou d’extrême droite, en dehors d’un socle commun de nationalisme et d’autoritarisme et « d’une stratégie de respectabilisation et de « mainstreaming » », diagnostiquée par Nonna Mayer, directrice de recherche émérite au CNRS et chercheuse au Centre d’études européennes de Sciences-Po Paris, dans une analyse pour l’Institut Montaigne. En Hongrie, les droites radicales défendent par exemple une approche très conservatrice sur le plan des mœurs. Au Portugal, la matrice est différente : « Le parti Chega, dont le nom signifie « Ça suffit », s’est appuyé sur l’exemple du Rassemblement national en France, en se concentrant sur les questions migratoires et la montée fantasmée de l’islam », précise Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du festival d’Automne à Paris et metteur en scène.
Portrait d’Emmanuel Demarcy-Mota, acteur et directeur du Théâtre de la Ville à Paris, 2023
© AFP / Photo Joël Saget
Le Franco-Portugais décrypte dans cette percée une conséquence de la crise – initialement de la dette après 2008 – qui a fragilisé l’Europe du Sud et favorisé le retour de pensées xénophobes déjà connues. Mais il refuse de sombrer dans une forme de fatalisme : « Dans la danse, les mouvements chorégraphiques ou les arts plastiques, souligne-t-il, le Portugal produit cependant une nouvelle génération, en lien très fort avec celle qui a connu la plus longue dictature en Europe. »
« En Pologne, les urnes ont entériné la défaite du populisme en octobre 2023, après huit années au pouvoir du parti ultraconservateur Droit et Justice, qui ambitionnait de transformer profondément le pays »
© 2024 Niki Charitable Art Foundation / ADAGP, Paris/ © Simon Bailly / agence Karine Garnier pour Beaux Arts Magazine
Dans d’autres États membres, à l’exemple des Pays-Bas, certaines prises de position traduisent un rejet manifeste de la culture : le populiste de droite Geert Wilders a certes fini par renoncer à devenir Premier ministre et à former un gouvernement à l’issue de la victoire du Parti pour la liberté aux élections législatives de novembre 2023, mais il considère toujours les subventions culturelles comme « un passe-temps de gauche » et surfe sur une vague parfois anti-intellectuelle et même « anti-art ». Dans d’autres pays européens, des mécanismes de coalition font planer des craintes sur le sort de la culture, cible récurrente et parfois prioritaire. Tandis que le Premier ministre finlandais, Petteri Orpo, s’est allié au Parti des Finlandais – eurosceptique et populiste, accusé de racisme, d’antisémitisme et de néonazisme –, le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, compose avec les Démocrates de Suède, parti classé à l’extrême droite. La récente victoire à l’élection présidentielle slovaque de Peter Pellegrini, allié au Premier ministre nationaliste, populiste et prorusse Robert Fico, est également source d’inquiétudes.
Nathalia LL, Consumption Art, 1972
Photographie noir et blanc, Diptyque • 100 × 100 cm chacune • Coll. FRAC Lorraine, Metz • © FRAC Lorraine
En Pologne, au contraire, les urnes ont entériné la défaite du populisme en octobre 2023, après huit années au pouvoir du parti ultraconservateur Droit et Justice, qui ambitionnait de transformer profondément le pays : on se souvient par exemple que la directrice du musée de Silésie, à Katowice, Alicja Knast, avait alors été limogée, tandis que l’emblématique Consumption Art de l’artiste féministe Natalia LL – une vidéo montrant une femme mangeant une banane – avait été purement et simplement censurée par le musée national de Varsovie.
« La variété des atteintes à la culture reflète finalement l’hétérogénéité des mouvements populistes ou d’extrême droite »
© Simon Bailly / agence Karine Garnier pour Beaux Arts Magazine
En Italie, le contexte culturel pourrait à lui seul être résumé par les paradoxes de la dernière biennale d’art de Venise. La manifestation a ouvert ses portes au public le 20 avril dernier, dirigée par un nouveau président lié à l’extrême droite, Pietrangelo Buttafuoco, mais sous le commissariat du Brésilien Adriano Pedrosa, ouvertement queer et arborant fièrement la thématique « Foreigners Everywhere » (« Étrangers partout ») : « Comme l’avait prédit Édouard Glissant, rappelle le commissaire d’exposition et directeur artistique des Serpentine Galleries de Londres Hans Ulrich Obrist, de nouvelles formes de nationalisme apparaissent et, en retour, la biennale interroge la notion de frontières. »
Pavillon Pays Bas, les sculptures de Renzo Martens et le curateur Hicham Khalidi avec le collectif d’artistes du Cercle d’art des travailleurs des plantations congolaises (CATPC), 2024
Photo Jean-Michel Pancin pour BeauxArts.com
Au-delà de Venise, la tendance dans le reste de l’Italie est plutôt à la purge, avec le remplacement systématique des directeurs de musée étrangers par une gouvernance purement transalpine : de cette « préférence nationale », ont d’ores et déjà fait les frais le Français Sylvain Bellenger au Capodimonte à Naples, le Britannique James Bradburne à la Pinacothèque de Brera à Milan et l’Allemand Eike Schmidt à la Galerie des Offices à Florence. Mais l’interventionnisme culturel se manifeste également dans les médias, avec la censure sur la RAI d’Antonio Scurati, auteur d’une somme sur Mussolini, qui devait intervenir sur la télévision publique pour y célébrer la Libération. « La détérioration de la démocratie est déjà là », confiait récemment l’écrivain italien à cinq journaux européens.
« Dans cette période de régression, de nombreuses villes et régions résistent et déploient une politique dynamique. On peut s’appuyer sur des labels qui donnent un coup de fouet, à condition qu’ils s’inscrivent dans une politique de fond. »
Jérôme Clément
En France, lors de l’élection présidentielle de 2022, l’idée de « préférence nationale », désormais expérimentée en Italie, avait constitué la clé de voûte du programme de Marine Le Pen, parallèlement à une volonté affirmée de privatiser l’audiovisuel public et de mener une véritable bataille culturelle. Mais, du Rassemblement national au parti d’Éric Zemmour, le concept s’est bel et bien diffusé à toute l’extrême droite et s’inscrit dans la continuité d’une loi de « protection de la main-d’oeuvre nationale » en temps de crise datant des années 1930, qui toucha en premier lieu le monde de la culture de l’époque.
Face à ces tentations d’épuration, un certain nombre d’événements culturels pratiquent l’art du contrepied : « Dans cette période de régression, de nombreuses villes et régions résistent et déploient une politique dynamique, estime Jérôme Clément, président du Domaine de Chaumont- sur-Loire après avoir notamment piloté l’aventure européenne de la chaîne Arte. On peut s’appuyer sur des labels qui donnent un coup de fouet, à condition qu’ils s’inscrivent dans une politique de fond. » Ainsi, à Strasbourg, le titre de Capitale mondiale du livre attribué par l’Unesco pour 2024 a été l’occasion de retenir, parmi les cinq axes de la programmation annuelle, celui de « Ville refuge ».
« L’emblématique Consumption Art de l’artiste féministe Natalia LL – une vidéo montrant une femme mangeant une banane – avait été purement et simplement censurée par le musée national de Varsovie »
© Simon Bailly / agence Karine Garnier pour Beaux Arts Magazine
À travers lui, la capitale européenne met particulièrement en avant la question de l’accueil des réfugiés et des exilés et accrédite l’idée d’un changement d’échelle dans la résistance culturelle au phénomène populiste. Parrain de Strasbourg Capitale mondiale du livre, l’historien de la culture et académicien Pascal Ory formule quant à lui une mise en garde à peine voilée : « L’Europe des cultures libres est une oasis fragile. »
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